CANNES 2026 : LES DIABLES : LE RETOUR EN GRÂCE DE KEN RUSSELL

CANNES 2026 : Les Diables : le retour en grâce de Ken Russell

Revu en version intégrale et restaurée à Cannes, Les Diables ressemble moins à un « film scandaleux » qu’à une grenade dégoupillée lancée contre tous les pouvoirs : l’Église, l’État, la morale, le cinéma bien peigné. Cinquante ans plus tard, le film de Ken Russell reste d’une obscène modernité.

Et si le vrai choc de Cannes 2026 était un film de… 1971 ? Une œuvre mythique, censurée, charcutée, enterrée vivante pendant des décennies, et aujourd’hui enfin projetée dans sa flamboyante version intégrale restaurée 4K : le Graal humide des cinéphiles déviants qui fantasment depuis des lustres sur les nonnes hystériques des Diables, chef-d’œuvre maudit du Britannique Ken Russell.

Le film raconte l’affaire des possédées de Loudun. En 1632, Jeanne des Anges, mère supérieure bossue et sexuellement énervée (une Vanessa Redgrave sous tension), accuse Urbain Grandier, prêtre catholique séduisant et moustachu (Oliver Reed, sommet absolu de virilité alcoolisée), d’avoir pactisé avec Satan. Derrière les exorcismes, les crises de possession et les convulsions orgasmico-religieuses, se cache surtout une affaire politique : Richelieu veut centraliser le pouvoir, se débarrasser de Grandier et faire tomber les remparts de Loudun.

RUSSELL FURIEUSEMENT VIVANT

Chez Ken Russell, tout est excessif. Les décors futuristes et blancs immaculés de Derek Jarman (futur réalisateur d’Edward II ou Caravaggio) ressemblent à une cathédrale du IIIe Reich redesigné par un architecte cocaïné de la Croisette. Les nonnes hurlent, bavent, se masturbent, se roulent au sol. Les prêtres transpirent comme des footballeurs en soutane. On se torture avec une imagination qui ferait passer Saw pour un tuto bien-être sur TikTok : seringues vaginales, fouets avec clous, reliques transformées en sex-toys surdimensionnés, et on termine dans des fosses communes dégueulant de cadavres purulents, fauchés par la peste… Les scènes de possession virent à la rave liturgique sous acide industriel. Et au milieu du chaos, Oliver Reed, immense, magnétique, animal. Rock star tragique et condamnée, mélange improbable de Mick Jagger et Cyrano, il semble hésiter entre l’extase mystique et le fight club.

À couper le souffle, Les Diables est porté par une énergie malade, quasi punk, qui brûle tout. Réalisateur de Tommy, Women in Love ou Valentino, Ken Russell filme la religion comme un trip psychédélique rêvé par Fellini ou Alejandro Jodorowsky après une semaine enfermé avec les Sex Pistols. Le film fonce comme un missile nucléaire dans la nuit : fish-eye agressifs, montage hystérique, musique contemporaine de Peter Maxwell Davies qui vous vrille les tympans comme une perceuse dans une cathédrale gothique. Mais Les Diables n’est pas qu’un gigantesque happening provocateur. Et Russell n’est pas qu’un formaliste zinzin, c’est un immense cinéaste qui fustige la religion, la politique, l’hystérie collective ou le désir de purification publique à travers le descente aux enfers d’un homme broyé par son époque. Car sous les outrances baroques, Russell filme déjà la mécanique moderne du lynchage. Qui est capable de cela en 2026 ?

Évidemment, Les Diables fut massacré à sa sortie : censures, coupes, interdictions totales, paniques morales. Mais ce qui frappe en le revoyant, c’est à quel point le film anticipe notre époque puritaine sous emballage progressiste. Tout le monde désire tout le monde, mais personne ne sait quoi faire de ce désir autrement qu’en transformant sa frustration en tribunal moral permanent. Les religieuses veulent coucher avec Grandier mais convertissent leur libido en délire collectif. Les autorités exploitent la panique sexuelle pour asseoir leur pouvoir. Bienvenue sur Twitter avant Twitter.

Revenu après des années de purgatoire, Les Diables est vivant. Furieusement vivant. À Cannes, où tant de films semblent conçus comme des dossiers CNC pour illustrer la dépression de petits bourgeois dans des cuisines Ikea du XIe arrondissement, Les Diables rappelle ce qu’est un art dangereux. Un cinéma qui ronge directement le système nerveux. Ça hurle, ça transpire, ça blasphème, ça jouit, ça brûle. On en ressort lessivé, vaguement impur, et infiniment reconnaissant.

Voici enfin Les Diables dans sa version intégrale, restaurée en 4K. Une restauration si belle qu’on distingue presque les gouttes de sueur, de sperme, de pus, et les effluves de soufre. 

Un miracle.

Les Diables de Ken Russell
Sortie en octobre

La phrase du jour : 
« Je ne me vois pas comme un artiste, mais un conteur. »
Peter Jackson


Par Marc Godin