Alexandre Astier « Oh putain les mecs, vous me foutez pas la gaule ! »

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Le graal du roi Astier ? Transformer enfin Kaamelott, sa shortcom M6 diffusée à l’heure du dessert, en trilogie ciné qui en impose. Après un long imbroglio juridique pour récupérer les droits de son bébé, il est temps désormais pour lui de se retrousser les manches et de scruter le marché local. Peut-on vraiment mixer comédie popu et heroic-fantasy au pays d’Onteniente et d’Honoré ? Lui a l’air d’y croire en tout cas.

Vous faites de la scène depuis trois ans et là, vous repartez en tournée avec votre spectacle l’Exoconférence. Est-ce lié aux difficultés que vous avez à monter Kaamelott le film ?
Alexandre Astier : J’ai été élevé par des gens de scène, c’est ma culture de comédien. Je ne pense pas que l’on progresse en jouant uniquement devant la caméra, on progresse surtout sur scène. Après, la scène, c’est un peu compliqué, ça interdit plein de choses : pas de tournage pendant de longues périodes, etc. Mais il faut bien comprendre deux choses par rapport à ces années où Kaamelott était en standby. Premièrement, je n’avais rien à foutre dans la partie juridique, je n’ai pas ces compétences-là. Et deuxièmement, c’est une bénédiction pour moi de faire des spectacles. Je n’attends pas spécialement Kaamelott. C’est un film très difficile à monter. Et en plus, on est attendus.

Ce blocage juridique vous a empêché …
(Il coupe.) Il n’y avait pas de blocage juridique, au départ. On ne m’a pas empêché de faire Kaamelott au cinéma, c’est moi qui ne voulais pas. C’est un luxe que je me suis payé. J’ai voulu changer les règles du jeu et me payer le confort de faire le film un peu plus artisanalement. C’est compliqué avec un film très attendu comme Kaamelott. Il y a la question de l’argent, de la position que tu prends avec l’industrie…

C’est à dire ? Qu’il puisse être produit pour un budget raisonnable ?
C’est sûr, il ne faut pas qu’il soit trop cher. Mais c’est compliqué de faire Kaamelott pour pas trop cher au cinéma. Un film doit coûter ce qu’il doit coûter, mais il faut surtout que l’argent dépensé soit visible a l’écran. Sachant que pour ce film, les CGI (les effets spéciaux numériques, NDLR) comptent beaucoup. Et que la vitesse à laquelle avancent les technologies fait que certaines choses – dans le mapping, les décors – sont possibles aujourd’hui pour un dixième du prix d’il y a quelques années.

Les comédies à grand spectacle, c’est un genre qui n’existe plus vraiment dans le cinéma français …
Oui, on a eu peu de comédies d’aventures ou de comédies épiques. Peut-être La Grande Vadrouille, qui « supporte » très bien le Troisième Reich, l’Occupation. Y’a des tanks, l’armée, la kommandantur, ça ne fait pas carton-pâte. Ce qui compte, ce n’est pas que le film coûte cher, mais qu’il soit crédible. Pour qu’une comédie fonctionne, il faut que les personnages soient trop petits ou trop faibles vis à vis de l’énorme truc auquel ils s’attaquent. Dans Kaamelott, tous les mecs cherchent le graal alors qu’ils n’arrivent même pas à trouver leurs pompes ; s’ils n’ont pas affaire à un environnement hyper crédible, tout tombe à plat… Or, l’environnement coûte un peu de sous. Donc, à moins d’avoir un budget qu’on ne remboursera jamais et d’enculer tout le monde – ce qui n’est pas le but du jeu –, il vaut mieux être malin pour que le film soit hyper-classe.

Vous serez le producteur de Kaamelott, le film ?
La chaîne de droits est compliquée puisque ça vient de la télé, mais oui, c’est nous qui allons le fabriquer.

Vous avez peur du temps qui s’est écoulé entre le dernier épisode télé de la série et sa sortie au ciné ?
Pas trop. Les fans de la série qui viennent se prendre en photo avec moi n’ont pas forcément vu Kaamelott au moment de sa première diffusion. Le temps a fait venir, avec les rediffusions, une autre génération… Mais je ne travaille pas au marketing, je suis absolument incapable de savoir qui sera dans les files d’attente, combien ils seront. Je sais qu’il y aura des mecs déguisés en Arthur avec des épées, mais ceux-là sont toujours là.

Vous avez votre public de geeks, vous en êtes fier et vous avez raison. Mais ce public-là est-il suffisant pour faire de Kaamelott, au moment de sa sortie en salles, un succès à la Babysitting 2 ?
C’est combien d’entrées, Babysitting 2 ?

Trois millions. Avec, en grande partie, un public d’ados.
Mais est-ce que le film est bien ? Vous me parlez des considérations d’un service marketing. Alors que je ne cherche pas, d’une manière générale, à donner aux gens ce qu’ils attendent. Mon boulot, c’est de les surprendre, qu’ils se disent qu’ils ne s’attendaient pas à ça…

Comment expliquez-vous que votre série n’ait jamais essaimé dans le paysage audiovisuel ? Depuis son arrêt, les vignettes sitcom de l’après 20h ont repris tranquillement leurs droits …
Déjà, la période « courte » de Kaamelott, ça a été fait par un mec qui n’aimait pas le format court. J’ai respecté le cahier des charges qui m’avait été donné, mais je détestais le format court avant de le faire, pendant et après. Je n’ai pas envie de couper mes trucs en cent morceaux, ça me gonfle. Je l’ai fait et j’ai prié la chaîne de faire du chronologique dès que j’ai pu, puis du long format. Après, j’ai assisté à des réunions où l’on disait que le format court était la spécificité française. Euh, vraiment ? Ce serait une catastrophe si c’était le cas ! On ne serait bons que dans des trucs découpés, où on balance une connerie en trois minutes, vraiment ? Quel aveu d’échec !

Du coup, dans les dernières saisons de Kaamelott, vous n’hésitiez plus à écrire des épisodes beaucoup plus mélancoliques, quitte à paumer tout le monde.
Je n’ai pas respecté le cahier des charges, Kaamelott est devenu triste alors que ça ne devait pas. Je me suis même payé le luxe d’avoir une descente du nombre de téléspectateurs alors que tout le monde cherche la montée.

En gros, quand ça c’est fini, M6 était bien content de se séparer de vous ?
Ah non ! Mais par contre Scènes de Ménage cartonne.

Donc, c’est un peu comme si personne n’avait rien retenu de vos expérimentations …
Mais je suis content, moi !

Pas nous.
Il y a un truc qu’ils n’ont pas compris, ces mecs-là. On est au pays de Molière, seul l’acteur compte. Molière écrivait pour des mecs qui étaient à côté de lui
tout le temps : « Qu’est-ce que je vais lui faire faire à celui là ? » Sur la langue et les comédiens, on est en retard sur personne. On a des acteurs incroyables et une langue magnifique à dialoguer : il faut les mettre à l’écran, c’est tout. Des acteurs et la langue. Eux veulent des « sujets », des « concepts », des histoires avec des familles recomposées… Si on leur demande d’analyser le succès de Kaamelott, ils diront 200 000 conneries sauf ça, qui est le cœur du truc : les comédiens et le texte… La recette n’est pas compliquée en fait. Mais personne ne veut l’apprendre, personne ne veut y aller. Ils ne veulent toujours pas baser une production d’abord sur le comédien.

Pour Kaamelott le film, vous aurez recours à des noms « bankable »?
Dans la série, y’a quand même eu Clavier, Chabat…

Ce sont des caméos.
Ah non, ils ont un vrai rôle. Clavier est jurisconsulte sur plusieurs épisodes, il ne vient pas faire un clin d’oeil. Pour Kaamelott le film, je vois des gens en ce moment : « J’aimerais bien que tu fasses ça, et je voudrais que tu me dises oui par principe. Après, quand tu vas le lire, peut-être que tu ne viendras pas. » Pour écrire, j’ai besoin d’avoir le comédien en tête. Encore une fois, c’est le comédien d’abord. Ça fait partie du processus de création, avoir envie d’écrire pour untel, et ça m’étonnerait que ça tombe par hasard sur les mecs qui ramènent des places en ce moment. En plus, je ne sais même pas qui ils sont.

Kev Adams.
C’est tout ?

Oui, en ce moment, c’est tout (rires) ! Les valeurs sûres de ces dernières années, les Kad Merad, Franck Dubosc etc., se prennent des bides depuis quelque temps…
En tout cas, si je fais venir Clavier dans mon film, c’est parce que j’adore sa façon de jouer. Il va m’en coûter – et c’est bien normal. En ce moment, je dois choisir parmi tous les acteurs de la série ceux qui seront dans le film. Mais je ne pense pas en termes d’entrées. Tchéky Karyo par exemple, qui joue un Romain dans la saison 6, est-ce qu’il ramène un strapontin en salle ? Je ne pense pas. Ce n’est pas une manière de mal en parler. Au contraire, je trouve que c’est un honneur : c’est toujours le début du bordel quand vous ramenez les strapontins.

Et vous, vous êtes sollicité pour ramener du strapontin chez d’autres réalisateurs ?
Oui, mais j’ai dit que je ne jouais plus chez les autres. Ça se confirme.

Vous avez vu de bonnes comédies ces derniers temps ?
Je ne vais pas souvent au cinéma, et quand j’y vais, je vois surtout des trucs pas français. Mais dites moi, il y a des bonnes comédies en ce moment ?

Euh non. Là, y a un remake de La Cuisine au beurre de Grangier, Pension complète, avec Lanvin et Dubosc. C’est réalisé par Florent Emilio Siri (L’Ennemi intime), qui se retrouve dans le même cas de figure que des réals comme Jean-François Richet quand il fait Un Moment d’égarement ou Fred Cavayé qui réalise une comédie avec Auteuil. Ces mecs-là sont obligés de faire des comédies, parce qu’en France, on ne leur donne pas assez d’argent pour faire des films d’action. Et vu qu’ils veulent des films qui ont quand même de la gueule, ils sont obligés de passer par la comédie populaire. Elle ne vous terrorise pas cette industrie-là ? Nous, elle nous fait flipper !
Oh putain, les mecs, vous me foutez pas la gaule ! (Rires.) Mais c’est difficile de savoir ce que « vaut » Kaamelott, parce que ça a un passé de télé avec du succès, que les mecs sont terrorisés que je fasse l’équivalent de la saison 5 : « Attends, si c’est ça on ne prend pas. » Mais je ne pense pas qu’ils prennent le risque de ne pas y aller, ça pourrait être un succès, on ne sait jamais. Bon, je ne vais pas pouvoir rendre le script de la veille au matin.

Il en est où le script ? À vous écouter, on a l’impression que vous demandez de l’argent sans le montrer, à la Godard.
Oh, j’adorerais ! Mais non, je leur montre un peu plus quand même. On prédiscute avec SND, avec Universal avec qui on a fait tout le théâtre… Il faut discuter avec des gens qui sont capables de piger. Ce que je crains énormément, c’est qu’on se retrouve avec des affiches ou une bande-annonce pour expliquer que le film est drôle. Il faut que le film soit vendu pour ce qu’il est. C’est facile de faire des raccourcis avec Kaamelott, c’est facile de faire des trucs trop vite. Donc il faut des complices, des gens qui comprennent. Mais ça se trouve, hein.

ENTRETIEN FRANÇOIS GRELET & LAURENCE RÉMILA


Paru dans Technikart #198, février 2016

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