Du Cercle des poètes disparus à la trilogie Before en passant par Training Day, Ethan Hawke a traversé quatre décennies de cinéma US sans jamais choisir entre Hollywood et les marges, les succès populaires et le cinéma d’auteur. Au festival de Deauville, où il reçoit un hommage mérité, il revient sur ses débuts, mais aussi la transmission et les mutations de l’industrie dans l’Amérique de Donald Trump.
Vous présentez votre nouveau film, Les Contrebandiers, au festival du film américain de Deauville, où vous recevez un prix pour l’ensemble de votre carrière. Quels sont vos sentiments ?
Ethan Hawke : Ça me remplit d’une grande mélancolie. C’est difficile de ne pas repenser à qui j’étais la première fois que je suis venu au festival de Deauville, en 1991, pour présenter Croc-Blanc. J’avais tous ces rêves, je voulais devenir acteur, mais je ne savais pas du tout si ça se réaliserait un jour. Si vous aviez dit à ce jeune homme de 20 ans que le festival allait lui remettre un prix pour l’ensemble de sa carrière, diffuser un montage de ses films, et qu’il aurait tourné dans plus de 80 long-métrages, je pense qu’il aurait été bouleversé et ravi. D’un côté, je ressens une forme d’euphorie face à cette expérience, et de l’autre, on se heurte à la tristesse de voir autant de temps s’être écoulé, en se demandant ce qui adviendra par la suite…
Lors de la remise de votre prix sur scène, Juliette Binoche a révélé que vous aviez laissé une lettre sur la tombe de François Truffaut ?
C’était un secret, mais oui, j’aimais profondément François Truffaut. J’étais tellement triste qu’il soit parti. Il incarnait pour moi ce que le cinéma devait être : intelligent, humain, drôle, brillant. Je voulais juste lui dire merci et lui demander sa bénédiction depuis le ciel. Mais bon, je n’ai pas vraiment déterré la tombe, j’ai juste gratté un peu la terre pour enfouir le mot afin qu’il ne s’envole pas… C’était une chose un peu étrange à faire, mais la cérémonie d’hier soir avait un côté curieusement lié à ça.
Comment s’est déroulé le tournage de votre nouveau film d’aventures avec Russell Crowe, Les Contrebandiers ?
On ne s’engage pas dans un film comme celui-ci si on ne veut pas un tournage difficile ! En lisant le scénario, on savait déjà que ce serait très physique. Nous voulions vivre une grande aventure. Ma femme produisait le film, le réalisateur est un ami, le scénariste aussi. Nous sommes partis dans une forêt pendant six semaines pour en sortir avec un film. Tout le monde croyait en la vision de Patrick McKinley, on s’est tous investis. C’était extrêmement difficile, mais quand on est avec des gens bien, ces situations deviennent amusantes. On vivait dans un petit hôtel au milieu des bois, on regardait des films ensemble le soir… Même avec un doigt cassé et mes côtes complètement détruites, j’étais heureux. Si vous aimez le cinéma, vous pouvez tout sacrifier pour obtenir la bonne prise.
Quel impact a eu Le Cercle des poètes disparus et quelles étaient vos relations avec le réalisateur Peter Weir et Robin Williams ?
Ce film a changé ma vie, mais je n’en étais pas conscient sur le moment. Il m’a donné une éthique de travail. Tout ce dont parle ce film – essayer d’écouter sa voix intérieure – a forgé ma vie. J’ai eu beaucoup de chance, car contrairement à d’autres jeunes acteurs qui découvrent la célébrité en solo, moi j’en ai fait l’expérience au sein d’un collectif, d’une troupe. Ce n’était pas moi qui étais fabuleux, c’était le film. Vis-à-vis de Robin Williams, je voulais surtout ne pas me ridiculiser face à lui, il était tellement doué. Je ne pensais pas à ce que j’apprenais sur le coup, mais au fil des ans, j’ai réalisé que sa liberté et sa spontanéité étaient son génie. C’est quelque chose que j’ai essayé de cultiver en vieillissant. Mais le vrai mentor de ma vie, c’est le réalisateur Peter Weir. Robin a été une présence immense dans ma vie, c’est lui qui m’a trouvé mon premier agent et je lui en serai éternellement reconnaissant, nous étions amis. Mais Peter Weir était un véritable mentor qui est resté en contact et a guidé mes pas durant toute ma carrière.
Est-ce que vous essayez d’être à votre tour un mentor pour les plus jeunes ?
Quand on gagne un prix comme celui d’hier soir, on réalise à quel point on doit aux autres. Peter Weir avait ses propres enfants, sa propre vie. Quand il passait à New York ou Los Angeles, il m’emmenait dîner, me parlait de mon travail. Il a lu mon premier livre, me disait ce qui était bon ou pas. Il m’écrivait des notes sur mes prestations d’acteur. Tant d’adultes ont pris le temps de me former sans y être obligés, et cela me donne envie de faire de même. Je suis à ce chapitre de ma vie où je pense aux jeunes comédiens et à ce à quoi ils font face. Et j’aime bien transmettre l’idée que le cinéma est plus grand que nous
Vous avez commencé très jeune dans ce business. Comment analysez-vous la transformation de l’industrie du cinéma ?
Je ne comprends pas grand-chose à toutes ces fusions de grands studios, ce n’est pas comme ça que mon cerveau fonctionne. En revanche, je sais ce que cela veut dire : l’indépendance et comment l’argent des corporations a tendance à rendre les films stupides et à tirer le public vers le bas. Aujourd’hui, il y a le streaming, l’impact des téléphones… Les gens ont de superbes téléviseurs chez eux et peuvent regarder un film avec une barre de son fantastique. Ça change la relation du public au cinéma. Mais Sidney Lumet disait toujours que les règles du récit et de la qualité restent identiques. Est-ce que c’est bien écrit ? Bien joué ? Visuellement cohérent ? Sidney disait qu’il pensait comme un fabricant de tapis : la magie vient de la discipline et du détail.Mais le streaming a tout changé. Quand j’étais jeune, si on apprenait que La Balade sauvage (Badlands, Terrence Malick, 1973) passait dans un cinéma d’art et essai le jeudi soir, on y allait tous parce que c’était le seul moyen de le voir. Aujourd’hui, on peut tout regarder quand on veut, et plus personne ne se déplace. L’an dernier, j’ai remis un prix à Peter Weir à Venise. Lors du dîner, il m’a déclaré : « Si vous m’aviez dit il y a 30 ans que tous mes films seraient parfaitement conservés, restaurés et accessibles à chaque personne sur Terre, j’aurais signé tout de suite. Mais ce qu’on ne m’avait pas dit, c’est que plus personne n’en aurait rien à faire ! »
Hier, sur scène, vous avez parlé hier soir de la difficulté d’être Américain aujourd’hui. Pourquoi est-ce si compliqué ?
C’est extrêmement difficile d’être fier de son pays en ce moment. Ce qu’on fait à l’environnement est désastreux, ce qu’on fait à l’international en bombardant les gens et en pillant le pétrole est effrayant, et voir notre pays agir ainsi fait honte. Quand j’étais enfant, tout le monde se moquait de Jimmy Carter et de sa ferme de cacahuètes, mais il l’avait vendue pour pouvoir se battre pour les droits des agriculteurs sans le moindre conflit d’intérêt, pour rester éthiquement propre. Aujourd’hui, nous avons un président qui accepte des avions de plusieurs millions de dollars d’autres pays et qui s’enrichit chaque jour de manière exponentielle. Je pense que la façon dont nous nous parlons est essentielle pour notre culture. Si les gens mentent et trichent, ils doivent être punis, on ne peut pas tout leur pardonner. On ne peut pas élire des gens qui mentent. J’espère juste que les dégâts causés ne seront pas irréversibles. Je ressens envers le président des États-Unis la même chose que les personnages dans Harry Potter vis-à-vis de Voldemort : j’ai peur de prononcer son nom, tellement c’est toxique. J’ai l’impression que le seul fait de dire son nom attire le malheur.
Les Contrebandiers de Padraic McKinley
En salles le 16 septembre 2026
Festival de Deauville
https://www.festival-deauville.com/
Par Marc Godin




