Présidente de la maison de champagne Taittinger, Vitalie Taittinger a créé en 2023 son fonds de dotation Ars Nova. De passage chez Technikart, elle fait le point sur ses ambitions philanthropiques et culturelles.
Avec Ars Nova, vous souhaitez favoriser l’accès à la musique, à l’art culinaire, aux arts et au patrimoine pour celles et ceux qui en sont éloignés. Quelles actions avez-vous mises en place pour toucher tout un panel de public, dans des domaines aussi larges ?
Vitalie Taittinger : Nous avons créé à travers notre fonds de dotation, à la fois un programme de partage et un programme d’excellence. Je m’explique : pour la gastronomie, notre programme de partage consiste à l’envoi d’un camion cuisine, se déplaçant et initiant des jeunes publics à la cuisine. Un chef leur apprend à cuisiner un légume, et on leur offre de quoi prolonger l’expérience chez eux. En parallèle, côté excellence, on organise le prix culinaire Ars Nova. Côté art graphique, le partage est travaillé de façon un peu différente. Le postulat de base, c’est de se dire que l’art dans la vie de quelqu’un est générateur d’émotions. Souvent on est habitué à le regarder comme on nous l’apprend, c’est-à-dire l’art dans les musées, l’art dans les boîtes blanches, l’art comme étant une discipline un peu suprême. On essaye donc de renverser ce rapport, en encourageant les publics à se demander ce qu’ils ressentent. C’est la diversité de ces programmes qui nous permet de toucher des publics si différents.
Vous avez vous-même étudié à l’école de dessin Émile Cohl. Cet environnement a-t-il nourri votre désir de vous engager activement en faveur de l’accès à la culture ?
Déjà toute petite, j’ai eu cette chance d’être très connectée à l’art et à la beauté. Ma mère est musicienne, ma grand-mère était peintre, mon arrière-grand-mère était peintre, tout comme mon arrière-grand-père. Dans ma famille, j’avais à la fois ce côté entrepreneur et politique, et cette présence artistique. On a toujours dessiné, joué de la musique et chanté ensemble. Quant à l’école d’art, j’ai surtout aimé car je n’étais pas bonne. J’ai dû énormément travailler : il y a quelque chose de génial quand on échoue, c’est qu’on se pose peut-être plus de questions que les autres.
Ça ne vous manque pas de dessiner ?
Bien sûr que si. Mais dans la vie il y a des pleins et des vides, je n’ai pas beaucoup le temps. Je pense au dessin, je nourris mon inspiration. Il n’y a rien de pire dans la vie que d’avoir le temps de dessiner mais que rien ne sorte. Ça doit venir des tripes.
L’un de vos engagements est la mise à disposition d’une immense maison, La Belle Enchantée, pour y montrer des œuvres accueillir des artistes. Comment avez-vous choisi d’aménager ce lieu afin qu’il corresponde à vos valeurs d’accessibilité ?
Ma grande chance et ma grande liberté, c’est de pouvoir me permettre de prendre mon temps pour réaliser quelque chose correspondant à ce que j’ai dans la tête. Ce projet, j’ai attendu 15 ans avant de pouvoir le faire. Cet endroit, je l’ai écouté, j’en connais les lumières, les espaces, les volumes. Je chine patiemment du mobilier pour raconter des histoires chères à mon cœur, en espérant qu’elles feront émerger des sensations chez le visiteur. Je trouve que chaque pièce en dit tellement sur son propriétaire. Il me reste encore un étage, et elle sera prête. Pour l’instant on n’a pas de date d’ouverture. J’espère que cet hiver réussira à faire aboutir notre premier projet.
Contrairement au monde de l’entreprise, ses délais et ses dates, vos projets avec Ars Nova semblent plus adaptables…
Les projets émergent quand ils sont mûrs. C’est une gestation intellectuelle très différente de celle de l’entreprise. Parce que le but d’une entreprise, y compris côté actions culturelles, c’est de produire de la valeur. C’est commercial, et tous les employés de Taittinger sont formés à penser ainsi. C’est ce qui marche pour vendre des bouteilles, mais moins pour un projet philanthropique. Je me suis dit que faire porter ces actions par des gens dont l’objectif n’était pas la rentabilité, mais la consolidation de la structure, allait les rendre plus consistantes.
Comment avez-vous rencontré Marie Rouvillois, aujourd’hui directrice du fonds ?
Un jour, mon père m’a demandé de rencontrer un réalisateur, Nicolas Vanier, qui venait faire un film en Champagne. Marie s’occupait de trouver les fonds pour ce projet. On s’est très bien entendues et la maison Taittinger a participé au film, puis au suivant. Un jour, elle voulait changer de travail, et c’est un moment où j’avais besoin de quelqu’un qui soit la voix et le cœur de mon projet. J’avais besoin de quelqu’un de très efficace, avec le toucher humain que j’attendais. Surtout, qui ressent le besoin d’aller jusqu’au bout et se nourrisse de cette aventure et se régale. Avec Marie, j’ai trouvé la personne idéale, d’autant que l’on s’entend merveilleusement bien.
Vous travaillez en particulier avec le tissu associatif…
Oui, cela s’est beaucoup fait de façon très humaine par des rencontres, des voies que l’on ouvre petit à petit. Et tout n’est pas linéaire : parfois on tente une action, ça ne marche pas, donc on essaye de comprendre et on s’améliore. Par exemple, on avait des places d’opéra en contrepartie du mécénat que l’on offre. Au départ, on s’était dit qu’on allait les offrir à des femmes du Palais de la Femme de l’Armée du Salut. Seulement, la première fois qu’on le fait, presque personne n’est venu. On a demandé à l’association pourquoi ça ne fonctionnait pas, et on a compris que c’était trop violent, de demander à des femmes déracinées, ayant vécu des traumatismes, d’entrer à l’Opéra de Paris, dans un monde à l’opposé du leur. On a donc construit tout un parcours de réconciliation en plusieurs étapes, qui se termine à l’Opéra. Rien ne vaut l’épreuve du terrain, et le tissu associatif a une véritable connaissance du terrain.
En parlant de l’Opéra de Paris, que répondriez-vous à un Timothée Chalamet, qui déclarait qu’il ne désirait pas tourner pour des productions comme le ballet ou l’opéra, dont « plus personne n’avait rien à faire » ?
Je lui répondrai que l’opéra, c’est comme le Vatican de la religion. Il faut une maison emblématique de la beauté et du talent conjugué. L’opéra, c’est le summum de ce qu’on peut faire en équipe quand on assemble des talents. Ce n’est pas le cinéma, c’est éphémère et je trouve ça tellement beau qu’aujourd’hui on soit encore capable de mettre du temps, de l’argent, du talent, de mettre des gens ensemble autour d’une œuvre éphémère. Et cela provoque tellement d’émotions aux gens qui ont accès à cette œuvre, qu’ils vivent avec toute leur vie.
Votre objectif étant que le fonds soit rejoint par d’autres mécènes…
On fait un gros travail depuis deux ans pour chercher des partenaires ayant envie des mêmes choses que nous. Étant aussi intéressés par faire émerger l’émotion dans ses publics, ce qui est aussi un projet de société. Certains sont aussi gourmands que nous de voir émerger une société modérée par la culture.
La suite pour Ars Nova ?
Continuer de se développer, ouvrir la Belle Enchantée, mais aussi développer des projets comme le prix culinaire Ars Nova. On adore l’idée de rassembler tous les talents d’une jeune génération de chefs autour d’un sujet. Cette année, on fait travailler en parallèle des étudiants de l’école d’Art et de design de Reims, qui font le même travail, mais s’appuyant sur leurs enseignements. Chaque itération est nouvelle, parce qu’il s’agit d’un nouveau travail, d’une nouvelle génération. Tout cela sous le regard d’un jury absolument merveilleux composé de grands chefs, ayant vraiment envie de participer à l’élaboration de ce projet gastronomique.
Par Adèle Thiéry
Photos Eva Chamosa




