L’ÉROTISME, NOUVEAU MÉCÈNE DE LA MODE ?

érotisme mécène de la mode

Décryptage des nouvelles pratiques (X) de la mode.

Dans la pénombre de l’Institut du Judo, le défilé Willy Chavarria, présenté lors de la Fashion Week masculine automne-hiver 2026-2027, s’est ouvert sur une projection d’une conversation Grindr. L’application de rencontre LGBTQIA+, sponsor du show, affichait des sextos échangés entre un invité et un mannequin. Ce partenariat s’est aussi matérialisé sur une paire de sous-vêtements. La dimension de cette collab’ est certes sexuelle mais elle est aussi pour le créateur une façon de soutenir la culture gay. Cette double lecture participe plus largement à une nouvelle dynamique dans l’industrie. Bien que la mode ait toujours flirté avec l’érotisme, l’ère du porn-chic des années 1990 en témoigne, désormais le désir ne se contente plus d’inspirer les collections, il les soutient financièrement.


ÉROTISME POLITIQUE

Pendant la semaine de la mode homme, de son côté, Louis Gabriel Nouchi a flirté avec la pornographie. Pour sa dernière collection, le créateur s’est associé à Only Fans (le model Ivan Ugrin défilant pour Louis Gabriel Nouchi ci-contre, ndlr). Des slips et des tank tops blancs arboraient le nom de la plateforme, lancés en parallèle de LGN OF. Fin février, il a ensuite dévoilé sa campagne pour l’hiver 2026 intitulée « Les androïdes rêvent-ils de désirs humides ? », une référence à l’ouvrage de Philip K. Dick, détournée au service du plaisir. Les images resserrent le cadre sur l’entrejambe d’un mannequin assis, jambes légèrement entrouvertes. Plus explicite ? Difficile.

Dans le même temps, Rick Owens dévoile pour Moncler la campagne « Promoting Unlimited Love », où lui, Michèle Lamy, Juergen Teller et Dovile Drizyte se prêtent à une série de baisers langoureux, échangés tour à tour. Spectateur de cette intimité, on en oublie presque qu’on nous vend des doudounes. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il monétise son intimité. Déjà, en juillet 2025, Rick Owens avait expérimenté la plateforme Only Fans. Le designer a vendu des photos de ses pieds sur la plateforme, reversant les bénéfices à la Fondation Allanah, qui soutient les jeunes transgenres et les réfugiés en situation de précarité. Mais la démarche n’était pas seulement philanthropique. Détourner la sexualité en expression créative était pour lui une réponse au moralisme qu’il juge symptomatique de notre époque. L’érotisme s’installe dans le branding, certes, mais il n’est pas seulement divertissant, il se déploie tant dans de nouvelles formes de résistances que politiques.


PORN CAPITAL

Cette dimension sensuelle ne se limite pas à la production de nouvelles images ou aux vêtements. Elle se manifeste aussi dans la manière dont le public est invité à regarder. L’érotisme devient performatif, transformant les spectateurs en participants d’une intimité mise en scène. Chez Jeanne Friot, deux mannequins s’embrassant charnellement ont clôturé le show automne-hiver 2026 pensé comme un spectacle de danse. La tension est radicale, chorégraphiée et pensée pour la contemplation. Alessandro Michele, chez Valentino, pousse cette idée encore plus loin pour son show Haute Couture 2026. Les convives étaient placés autour de cabines en bois et invités à observer les silhouettes à travers de petites fenêtres, dans une scénographie totalement assumée de peep-show. Et puis, dans le vaste paysage d’Internet, l’imaginaire sexuel agit comme un raccourci médiatique. Il garantit la visibilité, la viralité et la conversation, trois piliers essentiels à l’économie de la mode. Alors, chez JW Anderson, Jonathan Anderson ne passe pas par quatre chemins. Dans sa dernière collection, printemps-été 2026, il dévoile un tee-shirt blanc inscrit du mot « PORN » en lettres capitale.

Cette capitalisation du désir ne va pas sans l’hyper-sexualisation du corps féminin, dans la mode comme dans d’autres champs culturels. L’érotisme peut certes devenir un outil de création, de résistance et de financement mais il se nourrit aussi des mêmes inégalités qu’il prétend subvertir.

 

Par Anaïs Dubois