LOVE ON TRIAL : « L’UNIVERS DES IDOLES EST TRÈS PARTICULIER »

Kyoko Saito Love on Trial

Avec Love on Trial, Kōji Fukada explore les zones grises de la culture idol japonaise. Inspiré d’un fait réel, le film interroge un système où l’amour devient une faute professionnelle. Rencontre avec le cinéaste et l’actrice Kyoko Saito, pop idol passée elle-même par cette industrie.

D’où vient l’idée du film ?
Kōji Fukada : Le point de départ, c’est un fait divers que j’ai découvert en 2015. Une idole avait eu une relation avec un fan, et son agence lui avait intenté un procès en lui réclamant des dommages et intérêts. Dans son contrat, il était stipulé qu’elle n’avait pas le droit d’avoir de relation amoureuse. Je connaissais cette règle implicite, très répandue, mais j’ignorais qu’elle pouvait être inscrite noir sur blanc. Et surtout qu’un procès puisse aller aussi loin. Ça m’a profondément surpris et donné envie d’en faire un film.

Pourquoi avoir choisi une véritable idole, en l’occurrence Kyoko Saito, pour incarner le rôle principal ?
Kōji Fukada : Parce que c’est une culture très codifiée. Il y a une gestuelle, une manière de regarder, une relation au public qui ne s’improvise pas. Une actrice aurait pu l’apprendre, mais je voulais quelque chose de vécu, de corporel. Et puis je voulais aussi que le film puisse parler aux premières concernées : les idoles elles-mêmes, celles qui le sont encore ou celles qui aspirent à le devenir. J’ai rencontré des comédiennes et des idoles. Ce n’était pas évident de trouver quelqu’un capable de faire les deux. Et puis je suis tombé sur Kyoko.

Kyoko, vous avez été idole pendant huit ans. Comment décririez-vous ce métier ?
Kyoko Saito : C’est un univers très particulier. Contrairement aux chanteurs classiques, notre activité ne se limite pas aux concerts. On fait de la télé, des publicités, des séries, parfois du cinéma…C’est un métier qui couvre tout le champ du divertissement. Et surtout, il y a une relation très forte avec le public. Sans les fans, une idole n’existe pas. Cette dépendance crée un lien très intense, quasi exclusif.

Dans le film, on a l’impression que le public est majoritairement masculin. Est-ce le cas ?
Kyoko Saito : Oui, pour les groupes féminins, le public est à environ 80 % masculin. Et cela influence énormément les codes. Certaines filles véhiculent une image plus libre, d’autres une image plus pure, presque virginale. Et ce sont souvent ces dernières qui rencontrent le plus de succès, parce qu’elles suscitent un sentiment de protection.

Est-ce que ces « rôles » sont imposés ?
Kyoko Saito : Pas officiellement, mais il y a des attentes implicites. Par exemple, on m’a très vite associée à une certaine image, avec les cheveux noirs, attachés. Je n’avais pas d’interdiction formelle de changer, mais on me faisait comprendre que ce n’était pas souhaitable. Petit à petit, on correspond à ce qu’on attend de nous.

Comment viviez-vous ces contraintes, notamment l’interdiction d’avoir une relation amoureuse ?
Kyoko Saito : Personnellement, je ne l’ai pas vécu comme une frustration. J’étais très investie dans mon travail et j’avais envie de faire plaisir aux fans. C’était presque naturel de répondre à leurs attentes. Mais évidemment, ça implique des renoncements.

Le film montre que, contrat ou non, cette interdiction reste très présente…
Kōji Fukada : Dans les faits, rien n’a vraiment changé. Ce ne sont pas seulement des règles juridiques, ce sont des attentes sociales. Dans le film, le personnage dit « ce n’est pas le contrat qui compte, ce sont les fans ». C’est exactement ça. Il y a encore régulièrement des scandales. Récemment, une idole a été renvoyée parce qu’on devinait la présence de son petit ami dans le reflet d’une photo. Ça montre à quel point ces normes restent puissantes…

Les réseaux sociaux jouent-ils un rôle important dans cette pression ?
Kyoko Saito : Énorme. On regarde constamment ce qui se dit sur nous. On appelle ça le « ego surfing ». On cherche son nom, on lit les commentaires. Et ça peut être très violent…

Kōji Fukada : C’est vrai pour tout le monde aujourd’hui. Même moi, je ne peux pas m’empêcher de lire les commentaires. Et une critique négative peut vous faire beaucoup de mal. C’est une exposition permanente.

Comment le film a-t-il été reçu au Japon ?
Kōji Fukada : Il n’est pas encore sorti largement, mais les premières projections ont suscité des réactions positives, y compris chez les fans d’idoles. Je ne voulais pas faire un film à thèse, ni imposer un jugement. L’idée était plutôt d’ouvrir un espace de réflexion.

Et pour vous, ce film marque-t-il un tournant ?
Kyoko Saito : Oui, complètement. C’est arrivé juste après que j’ai quitté le monde des idoles. Ma rencontre avec Fukada m’a donné confiance et m’a fait envisager le métier d’actrice différemment. Aujourd’hui, je me sens à ma place.

Love on Trial de Kōji Fukada 
Sortie en salles le 25 mars 2026


Par Marc Godin