Nez reconnu, Dora Baghriche signe depuis près de vingt ans des créations emblématiques pour les grandes maisons. Dans Le Goût du luxe, son nouveau livre, elle défend une vision du parfum ancrée dans la perception et l’expérience, bien au-delà de l’objet.
Vous avez travaillé dix-huit ans entre l’Europe et les États-Unis chez Firmenich, l’un des plus grands groupes mondiaux de la parfumerie. En quoi la création aux États-Unis diffère-t-elle de la France ?
Dora Baghriche : À l’époque, il existait une véritable parfumerie américaine avec ses codes propres. Les grandes maisons développaient des parfums très propres, fruités, optimistes, accessibles, pensés pour le plaisir immédiat. En Europe, et particulièrement en France, la parfumerie était plus segmentante : on assumait des écritures plus sombres, plus sèches, parfois animales. Une parfumerie plus charnelle, héritée de son histoire.
Observe-t-on encore aujourd’hui de vraies différences de goûts selon les pays ou les continents ?
Elles étaient bien plus marquées il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, certaines familles olfactives, comme les notes gourmandes ou musquées, parlent à tous les continents. Même des notes autrefois jugées clivantes trouvent désormais leur public. Les réseaux sociaux et la force des marques ont largement contribué à cette ouverture.
En 2016, vous signez Mon Paris pour Yves Saint Laurent. Comment cette fragrance s’est-elle construite ?
Mon Paris est né lorsque j’étais encore chez Firmenich, en collaboration avec Olivier Cresp. C’était un projet international majeur. Nous avons travaillé autour d’une addiction musquée, fruitée et florale, portée par le datura, avec l’idée d’un « chypré propre ». À l’époque, ce type d’écriture était encore relativement nouveau.
Quand on regarde l’ensemble de vos créations, certaines notes reviennent. Quelle est votre signature ?
Le musc, très clairement. J’ai notamment signé You pour Glossier, et je continue d’explorer cette matière infinie, toujours capable de se réinventer. L’iris aussi, même si je l’utilise plus ponctuellement : c’est une matière fascinante, chic, parfois exigeante selon les marques.
Vous avez récemment co-signé (avec Daphne Bugey) All Of Me Floral pour Narciso Rodriguez. En quoi ce parfum prolonge-t-il votre vision actuelle ?
L’idée originale est celle d’un ingrédient rarement utilisé en parfumerie fine : le géranium, ici travaillé dans une facette lactée. J’y ai vu une nouvelle idée de la rose, associée à une sensualité douce. Cette sensualité lactée agit presque comme un nouveau musc.
Le flacon joue-t-il un rôle dans votre processus créatif ?
Souvent, il arrive trop tard. Pourtant, lorsqu’il est pensé en amont, il devient un véritable outil créatif. C’est la première impression, le premier contact avec le parfum. Plus il y a de dialogue entre designers, parfumeurs et équipes créatives, plus le projet est cohérent.
Comment définissez-vous aujourd’hui le luxe en parfumerie ?
Le luxe ne se résume pas au prix. C’est du temps, l’accès aux plus belles matières, un dialogue direct, des équipes resserrées. C’est aussi une histoire sincère, du mystère, et un respect de l’humain et de la nature. Le luxe est une philosophie.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire Le Goût du luxe ?
La question de la définition du luxe est aujourd’hui centrale. J’avais envie de proposer une réflexion plus sensible et plus littéraire, loin des livres vitrines. On réduit trop souvent le luxe à l’objet, alors qu’il est avant tout une expérience, une manière de ressentir et de regarder le monde.
Si le luxe de demain se définissait moins par la nouveauté que par l’émotion laissée dans le temps ?
L’émotion deviendrait centrale. Elle ne se programme pas. C’est ce qui distingue profondément l’humain de l’intelligence artificielle. Un luxe sans émotion n’a aucun intérêt: le parfum redeviendrait une connexion intime à soi.
Le Goût du luxe, Textes choisis et présentés par Dora Baghriche, éditions Mercure de France, 128 pages, 9,50€
Par Lou Madamour




