THE INNOCENTS : ENFANTS MUTANTS ET CAUCHEMAR GLACÉ

The Innocents film technikart

A 47 ans, le Norvégien Eskil Vogt, fidèle scénariste de Joachim Trier, réalise un film fantastique glaçant, à la fois minimaliste et uber-flippant, hanté par des enfants mutants. Une réussite éclatante, primée par la critique et le public au dernier festival de Gérardmer.

Comment est-il possible que la même personne écrive à la fois la comédie dramatique générationnelle Julie (en 12 chapitres) et ce film d’épouvante, The Innocents
Eskil Vogt : Déjà Julie est coécrit avec Joachim Trier, qui est mon ami depuis une vingtaine d’années. Nous sommes deux amis qui faisons des films ensemble. Quand il a réalisé Thelma, nous nous sommes dits qu’on avait envie de faire autre chose que de filmer des gens assis dans des cafés, qui devisent à l’infini, même si j’adore écrire des dialogues… Nous voulions faire autre chose, un film fantastique, ce genre que l’on adore, avec des images incroyables, du cinéma pur, sans dialogue, et des références à Hitchcock ou au cinéma d’horreur. J’ai eu l’idée de The Innocents. Et quand on discute, je lui dis un vague truc comme « Ça serait des enfants qui jouent ensemble, il se passe un truc magique, on se demande si c’est vrai, ou si c’est leur imagination… » J’étais père mais Joachim pas encore, et mon idée ne l’a pas intéressé, comme des centaines d’autres (rires). Il n’a pas accroché du tout, c’est comme ça ! Mais plus tard, ça m’est revenu, peut-être grâce à mes deux enfants. Et j’ai commencé à m’y atteler. 

Quand avez-vous écrit The Innocents ?
En 2017. On n’a pas eu l’argent du CNC norvégien deux fois de suite. Le casting a pris un an. On a tourné en 2019, puis la Covid nous a arrêtés pendant le montage. C’est pour cela que The Innocents et Julie se sont retrouvés ensemble au festival de Cannes l’année dernière. 

Le film a-t-il été facile à monter ?
J’aurais aimé un plus gros budget. On a eu environ 30 millions de couronnes, à peu près trois millions d’euros. C’est un budget moyen, le film de Joachim a coûté deux fois plus. Nous avons eu 45 jours de tournage, mais avec les enfants, les journées sont assez courtes, c’est très contraignant. Pour les effets, je voulais que ça reste modeste. Pour la séquence finale, j’aimais cette idée de gros règlement de compte final, mais comme ça se passe au milieu des parents, il ne faut pas que cela soit un truc énorme mais que cela reste subtil, avec des effets spéciaux en gros plan, très réalistes, plutôt chers à réaliser. 

A l’arrivée, The Innocents, c’est tout le contraire d’un film Marvel.
En bossant sur le film, je pensais à la magie de l’enfance, aux super pouvoirs, aux conséquences de ces pouvoirs. J’ai commencé à en parler à mes potes, à Joachim… Et je me suis rendu compte que c’était hyper bateau, ça ressemblait à toutes ces séries Netflix, aux films de super-héros… J’ai paniqué. Puis je me suis dit que je pouvais aller sur un autre terrain. C’est un film sur l’enfance et ses mystères. 

Quelles sont vos sources d’inspiration ? 
Tout a commencé avec l’observation de mes propres enfants et de leurs expérimentations maladroites pour tenter de comprendre le monde. Cela a ravivé certains de mes propres souvenirs. Des souvenirs anodins, mais cela m’a rappelé combien on est radicalement différent enfant. J’ai essayé de me replonger dans cet état. Mais ma source d’inspiration principale, c’est le manga Domu, de Katsuhiro Otomo (le papa d’Akira, NDR). C’est la référence la plus évidente, on a beaucoup étudié ce manga avec mon chef opérateur. Et j’ai regardé certains films pour me faire une idée plus précise de la direction d’enfants, comme L’Esprit de la ruche ou Ponette. Voir ce que l’on peut faire avec des enfants de cinq ans m’a donné de l’espoir !






L’épouvantable séquence avec le chat représente le point de bascule du film.
Les enfants peuvent se montrer cruels envers les animaux ou les autres enfants. La scène du chat est fondamentale pour ces deux personnages, le premier a trouvé ses limites et l’autre les cherche encore. J’ai voulu monter au spectateur que je pouvais aller très loin dans l’horreur, pour qu’il ait très peur par la suite. Je crois que les enfants vivent au-delà des notions de bien et de mal. Ce ne sont pas de petits anges, qui naissent purs. Je crois que nous naissons sans aucune notion d’empathie ou de morale, cela doit nous être enseigné. C’est nécessaire d’expérimenter, de transgresser l’interdit, on ne peut pas seulement avancer avec la morale de nos parents et trouver nos limites. Pour moi, il était important que dans le film, même l’enfant le plus dangereux ne soit pas fondamentalement mauvais, qu’ils conservent tous leur humanité.

Comment votre film a-t-il reçu dans votre pays d’origine ?
Il y a très peu de films de genre en Norvège et mon film est très peu norvégien. The Innocents est sorti pendant le Covid mais il a été très bien reçu. Il sort maintenant en France, en Russie et en Suède, puis en mai aux Etats-Unis. Avec la très belle réception à Cannes, le film a été vendu partout dans le monde. 

Vous allez continuer à mettre en scène ?
Je continue à écrire avec Joachim, à m’amuser avec lui car il m’implique sur le casting, le montage…  Mais je veux également réaliser d’autres films. 

The Innocents d’Eskil Vogt
En salles le 9 février 2022

Par Marc Godin