TECHNICANNES #7 : PÉNÉTRATION CHIRURGUICALE

Crimes of the Future

Après la Palme en carton pour Titane, David Cronenberg débarque à Cannes pour faire voir qui est le boss et inciser l’œil du spectateur. Un festival de sexe déviant et de bistouris.

David Cronenberg, 79 ans, n’avait pas réalisé de film depuis Maps to the Stars en 2014. Il a tout d’abord annoncé arrêter le cinéma, écrit un roman en 2016, Consumés, et s’est occupé de sa femme malade, avant de réaliser des NFT de ses calculs rénaux… De passage à Paris, on lui avait demandé s’il allait revenir un jour au cinéma et avait répondu malicieusement : « Oh, mais c’est top secret, Marc. Mais il y a peut-être quelque chose… »

En août dernier, on apprend que David Cronenberg tourne à Athènes Crimes of the Future, qui reprend le titre de son court-métrage de 1970, avec un cast (Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kirsten Stewart) qui fait chavirer tous les adeptes du maître et de la Nouvelle chair. Puis tout se précipite, quelques images apparaissent sur le Net, le film est sélectionné pour Cannes et sort dans la foulée. Cronenberg est de retour. Différent et toujours le même.

Les Crimes du futur commence avec l’image d’un paquebot échoué sur une mer calme. Et enchaine avec un infanticide. Résumer la suite s’apparente à ramper sur une lame de rasoir, tant l’exercice paraît improbable, dangereux, voire inutile. En quelques mots, il est question d’un artiste performer (Viggo) qui met en scène la métamorphose et l’ablation de ses nouveaux organes, avec l’aide de sa partenaire Caprice (Léa), devant des spectateurs admiratifs, tandis que des activistes mutants, bouffeurs de plastique, veulent révéler au monde la prochaine étape de l’évolution humaine…

CHAOS À CANNES

Lent et obscur, drôle et insoutenable, le nouveau Cronenberg, son premier scénario original depuis eXistenZ, déchaîne les passions à Cannes. Et pas seulement à cause des scènes où Viggo se fait charcuter le ventre, le sourire aux lèvres, ou un cunni sur une cicatrice. Mais plus probablement à cause du propos. Que tente de nous dire Cronenberg ? Certains ne voient qu’un best of provo de Videodrome, Crash, eXistenZ, La Mouche ou Le Festin nu (d’ailleurs, le film évoque souvent l’univers de William S. Burroughs, mais aussi celui de Samuel Beckett). Pourtant, Les Crimes du futur va beaucoup plus loin que le simple objet arty et gore puisqu’on peut l’envisager comme une œuvre totalement autobiographique, avec des répliques où Cronenberg parle à la première personne (« Je ne suis qu’un technicien, j’installe des portes vers le futur »). De fait, Les Crimes du futur est un mausolée. Un requiem, ce que souligne parfaitement la musique d’Howard Shore. Au cœur du film, Viggo Mortensen incarne un artiste qui transforme la maladie, les tumeurs et la mort en spectacle, en art. Exactement ce que fait Cronenberg l’alchimiste depuis plus d’un demi-siècle. Avec ce film, Cronenberg s’offre totalement à son spectateur : il sort ses tripes et s’ouvre le cœur, donne à voir sa douleur, et transforme les épreuves qu’il a traversées en une œuvre d’art. Un art qui nous transperce, nous comble, et nous sauve.
Un chef-d’œuvre mutant.






Les Crimes du futur de David Cronenberg
En salles le 25 mai

LA REPLIQUE DU JOUR

Guillermo Del Toro : « Pensez à votre série télé préférée, il y a très peu d’images, de moments, qui vont vous surprendre. »
Gaspar Noé : « Ah Chernobyl, par exemple, c’est une réussite, un long film de quatre heures ! »
Guillermo Del Toro et Gaspar Noé à propos des séries télé


Par Marc Godin