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ROBIN DES BO

robin coudert technikart

LONG READ : LE GÉNIE CACHÉ DE LA FRENCH POP

À 23 ans, Robin Coudert, alias Rob, aurait dû être une star de la French Touch. Il n’avait finalement percé qu’une décennie plus tard, en tant que compositeur pour le cinéma. Récit d’une vie passée entre disques inclassables, traversée du désert et pneumothorax – prologue nécessaire avant de crever l’écran par les BO ?

Parmi les nombreux avantages du confinement (rester chez soi, ne plus être invité nulle part, ne plus croiser de touristes dans la rue, etc.), il ne faut pas oublier celui-là : avoir pu pleinement profiter de la cinquième saison du Bureau des légendes. Une des qualités de la série, pas toujours soulignée, c’est la musique, signée Rob. Il se trouve que, quelques jours avant que l’Occident ne soit mis sous cloche, nous étions longuement allés le voir au vaste studio qu’il loue dans le Xe arrondissement. On l’avait trouvé hilarant (et juste) dans le documentaire de François Valenza, Sébastien Tellier : Many Lives. Ça nous avait donné envie de tirer le portrait de cet homme de l’ombre, ancien outsider de la French Touch reconverti depuis dix ans en compositeur d’excellentes BO (quand il n’est pas claviériste sur les tournées de ses amis de Phoenix).

On ne peut pas dire que Rob pèche par vanité. Le jour dit, il nous accueille en riant : « Quelle drôle d’idée de s’intéresser à ma carrière ! C’est marrant… » Très grand, look à la George Harrison époque All Things Must Pass, diction pouvant rappeler Antoine de Caunes, il nous reçoit entre deux pianos et des lithographies de Steve Reich, là où il vient composer tous les jours de l’année, avec des horaires de bureau : « Tu peux beaucoup bosser quand tu travailles pour le cinéma – beaucoup plus que quand tu es un artiste pop. Moi qui suis stakhanoviste, ça me rend très heureux. La technique de Truffaut d’avoir toujours deux scripts sous la main, quand tu l’adaptes à la musique, ça marche très bien. La plupart de mes amis qui enregistrent des albums, ils passent trois ans sur un disque, trois ans à se casser la tête pour faire dix pauvres chansons ! Émotionnellement, c’est éreintant. Moi, je peux faire quatre BO par an, ce qui représente dans les 5 heures de musique… Bon, ça, c’est en mode marchand de tapis. Plus profondément, je dirais que ça t’évite de t’inquiéter, de te poser des questions sur ton inspiration ou ton statut d ’artiste. Ça désacralise la musique – même si ça t’obsède la nuit, hein. Ce n’est que du travail, que du cinéma… » Rob étant d’une nature volubile, on préfère appuyer tout de suite sur « pause » avant de partir dans une digression d’une heure. Et si on rembobinait plutôt le film de sa vie ?


TROMPETTISTE DE LEEB

Robin Coudert naît à Caen en 1978. Très vite, ses parents déménagent à l’Etang-la-Ville : « J’ai grandi en banlieue parisienne, comme tous mes camarades. Ce n’était pas Versailles, mais quand même les Yvelines, le 7-8 ! » Il définit son milieu comme « pas catho versaillais », plutôt « bourgeois dissident » : « Mon père était DRH, spécialisé dans les plans sociaux éthiques. Ayant toujours eu une approche très humaniste des choses, il a travaillé dans des milieux cradingues où il a beaucoup souffert, dont la SDBO période Bernard Tapie. » On imagine une enfance aisée, il ne nous contredit pas : « L’Etang-la-Ville, c’est des pavillons avec des jardins, des grands garages – c’est pour ça qu’on fait tous de la musique, toute notre bande. On avait de l ’argent, le temps d ’avoir des idées, et des parents cultivés qui nous faisaient écouter de la musique. Dans le 7-8, même les cités de Marly-le-Roi étaient confortables… »


« LE MALENTENDU, C’EST LA GRANDE HISTOIRE DE MA VIE – CE QUI EST ASSEZ DRÔLE, POUR UN MUSICIEN. »


À 8 ans, trouvant que le piano est un instrument de « petit fils à papa » et ne pouvant se mettre au saxo car il faut avoir fait un an de solfège, il commence la trompette au Conservatoire de Marly-le-Roi. Là, il croise un type qu’on aurait aimé connaître : « Il doit être mort, donc je peux bitcher… Mon prof était le trompettiste de Michel Leeb, quelqu’un de grand talent donc, qui a joué sur l’album Bon Basie de Paris – un disque formidable, bien sûr. On avait des aspirations très différentes, je pleurais avant d’aller en cours. En troisième année, j’ai fini par m’évanouir avant un examen. » Pour qu’il reprenne ses esprits, son père organise à Rob un plan social éthique en lui proposant d’abandonner la trompette. Il lui achète à la place un synthé GEM PX5 : « Ça a été la révolution ! En tant qu’enfant des années 80, j’avais un Atari ST, le premier ordi avec des prises MIDI intégrées. J’ai donc pu y brancher mon synthé. Un choc ! A 11 ans, j’ai découvert la musique électronique par hasard. Je me suis procuré des logiciels, des séquenceurs, des disquettes… J’avais le Requiem de Mozart, les Concertos brandebourgeois de Bach. J’ai commencé à changer les tempos, à faire des boucles, à modifier les partitions, de façon très autodidacte, avec l ’innocence de l ’enfance. C’était purement expérimental, et je me suis approprié tout ça : l’ordi, le synthé, l’approche néoclassique, saccager une partition, se la réapproprier… » Parallèlement à ces travaux pratiques dans sa chambre, il apprend le piano avec un vrai prof, chante dans un groupe de hard rock puis monte un groupe de funk avec à la basse Arthur Peschaud (devenu le patron du label Pan European). A 16 ans, enfin, une amitié décisive naît par le jeu de l’amour et du hasard : « Un amour de jeunesse a ensuite eu une histoire avec Thomas de Phoenix. La fille a fait le lien, elle m’a dit qu’il fallait qu’on se connaisse, qu’on serait copains, et les Phoenix sont venus voir un concert de mon groupe de funk. Ce fut une rencontre de cœur, pour prendre un langage un peu TF1. »


CHOU BLANC

À la fin des années 90, alors que toutes les fondations sont posées pour qu’il se lance dans la pop, Rob fait une prépa et passe le concours des Beaux-Arts : « La musique, c’était lié à ma chambre, mon apprentissage perso et ce que je faisais le samedi après-midi avec mes potes. Je ne pensais pas que ça pouvait être un métier, une carrière. Et j’avais une vision romantique du monde de la peinture, au sens torturé, le peintre seul face à son œuvre, dans l’introspection. J’étais fan de Schiele et Klimt, comme tous les adolescents. Vu que le Conservatoire m’avait dégoûté, j’ai opté pour ce cursus. »

A l’arrivée, chou blanc : « Je me suis fait chier comme pas permis aux Beaux-Arts ! J’étais jeune, perdu dans ce lieu immense, sublimissime, l’un des plus beaux bâtiments de Paris… C’est marrant que personne n’en parle, d’ailleurs : ça devrait faire un scandale ce côté académie élitiste bordélique au financement sans doute un peu douteux… » Il intègre l’atelier de Vladimir Veličković, « un peintre serbe très talentueux, très marqué par l’œuvre de Bacon et Muybridge – le mec faisait des crucifixions et des décomposions de natures mortes à la viande, des choses comme ça ». Il se met lui-même à peindre de la viande. Ambiance ! Ces années lui enseignent au moins une chose, théoriser : « Des études d ’art, il y a une contradiction dans les termes – par définition, la liberté que je cherchais dans l’art ne se trouvait pas dans une école. Mais ça m’a appris à avoir un discours sur ce que je fais. Je m’en sers tous les jours quand je parle à des producteurs, des réalisateurs ou des journalistes. Raconter n’importe quoi, inventer des concepts quand il n’y en a pas, créer un discours, c’est hyper utile quand on veut travailler en tant qu’artiste ! »

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 L’HOMME ORCHESTRE_ 
Bien que Rob soit plutôt féru de pianos et de synthés, on trouve chez lui de tous les instruments. Guitares sèches, inspiration fertile.


Jeune homme à la santé fragile, Rob aurait eu sa place dans le sanatorium de La Montagne magique de Thomas Mann. Pendant ses études, « un désordre amoureux » le plonge dans une dépression alors que les problèmes pulmonaires qu’il se traîne depuis l’enfance s’avèrent plus graves que prévu : « J’ai fait un pneumothorax, ce qui est assez flippant – opération, ablation d’un lobe, un drain dans le poumon avec une pompe sous le lit… Quand j’y repense, j’ai encore envie de tomber dans les pommes. Je me suis dit : il faut que je change quelque chose à ma vie. » Il décide de se consacrer à 100% à la musique et, pendant un an, s’installe dans l’appartement de fonction du père d’une amie, proviseur de lycée : « C’était de l’abus de biens sociaux ! J’y ai vécu comme un crevard – enfin, comme un crevard, tout est relatif. J’ai pu travailler jour et nuit sans avoir à me préoccuper de rien d’autre. J’ai fait ainsi toutes les maquettes de mon premier album. » Aux Beaux-Arts, son carton à dessin sous le bras, il allait souvent manger son sandwich dans l’appartement que le père de Thomas de Phoenix a mis à la disposition de son fils, et qui est devenu le QG du groupe et de ses amis. En 1998, il enregistre le morceau « Musique pour un enfant jouet » dans la cave-studio de Phoenix à Versailles et, grâce à l’insistance de la petite amie de Marc Teissier du Cros (actuel boss de Record Makers, alors chez Source), il atterrit sur la compilation Source Rocks, aux côtés de Phoenix, Cosmo Vitelli, Bertrand Burgalat et un certain Sébastien Tellier : « J’ai rencontré Sébastien à la soirée de lancement de Source Rocks, place du Tertre. J’étais conscient que son titre “Fantino” était le meilleur de la compile, ça sortait du lot. Quand je l’ai vu en vrai, je me suis dit : ce mec est génial, on va être amis – et ça n’a pas manqué. »

Dans la foulée, il signe chez Source et, en 2001, les deux amis sortent chacun un premier album : Don’t Kill pour Rob, L’Incroyable vérité pour Tellier. Rob : « Tout le monde avait du succès, il n’y avait pas de raison que ce ne soit pas le cas pour moi ! J’avais 23 ans, j’étais cheveux au vent, j’en avais rien à foutre de rien, je fumais une centaine de joints par semaine, j’avais une vision de la réalité très… personnelle. Je traînais tout le temps avec Sébastien, qui vivait dans un cloaque, hyper crade, juste derrière le Théâtre Hébertot. On se persuadait mutuellement qu’on était deux génies et qu’on allait cartonner, mais ce n’était même pas vraiment prétentieux, c’était niveau bac à sac – on dirait que toi tu es une star, et puis que moi aussi. » Tout semble alors être sur de bons rails pour Rob. En route pour la gloire ?


BEC DANS L’EAU

À l’arrivée, Don’t Kill fait un flop : « J’étais tellement détaché de tout que la déception n’a pas été catastrophique. L’album est sorti, j’ai fait quelques concerts, j’ai compris que c’était différent de mes attentes… La presse ne réagissait pas hyper bien, ma musique était incomprise. On me parlait de Pink Floyd, je ne connaissais même pas ! Sébastien, lui, connaissait. Alors on se retrouvait chez lui : séances de drogues en écoutant Pink Floyd. On réfléchissait à tout ça, en nous disant que les gens étaient fous de ne pas se rendre compte à quel point ce qu’on faisait était bien ! Il y avait eu un article dingue dans Les Inrocks : il y avait un ressentiment contre notre nouvelle génération de musiciens, on était vus comme des parvenus avec cuillère en argent dans la bouche, des mecs qui n’avaient rien à dire et trop de moyens pour ne rien dire. On n’avait aucune street credibility. On était des petits bourges de merde. »


« QUAND J’AI VU SÉBASTIEN TELLIER, JE ME SUIS DIT : CE MEC EST GÉNIAL, ON VA ÊTRE AMIS – ET ÇA N’A PAS MANQUÉ. »

Flegmatique, Rob ne panique pas : « Je n’avais aucune raison de contempler mon premier échec commercial avant d’en commettre un second ! Mon deuxième album est arrivé au moment de la chute de l’empire Virgin – couler les maisons de disques, c’est quelque chose que je fais assez bien. » Sortant de l’hôpital où il a à nouveau fait un pneumothorax, il file en Andalousie enregistrer le fabuleux Satyred Love, album tout Auto-Tune avec quinze ans d’avance, qui contient notamment le chef-d’œuvre « Never Enough » : « Je pesais 60 kilos, ce n’était pas la grande forme. Mais j’avais drogué le DA de Source pour qu’il me signe un contrat. Je me suis retrouvé à El Cortijo, ce magnifique studio où Björk enregistrait alors ses albums. Un mois et demi dans une maison de 300m2 avec une cuisinière à temps plein et une super beuh. C’était une sorte de convalescence… »

À l’arrivée : un nouveau bide. Rob se retrouve le bec dans l’eau : « J’étais au RMI, j’ai gratté le fond du système… J’ai par exemple découvert qu’on peut aller à la mairie de son arrondissement et demander du cash. Ça existe ! C’était 200 euros je crois, pas imposables, dans le dos du contribuable ! Je ne payais plus mon loyer, j’étais dans la merde, mais je continuais de croire dur comme fer que j’étais fait pour la musique. Fauché, je squattais les studios de mes amis… » Pour gagner sa croûte, celui qui aurait pu devenir millionnaire comme les Air prend un boulot d’ouvreur au Gaumont Grand Ecran de la place d’Italie : « Une salle sublime. Le plus grand écran d ’Europe, quand même, ce n’est pas rien ! Je me suis rendu compte que, quel que soit ton métier, il y a toujours moyen de le faire parfaitement. Il y a des métiers plus difficiles – j’imagine que président de la République, c’est dur d’être parfait. Mais ouvreur dans un cinéma, en quelques semaines, tu atteins la perfection. Je m’y suis attelé. Le patron m’a proposé une promotion. Si j’avais continué, je serais aujourd’hui manager d’un multiplex ! »


COSTARDS BLANCS, PIANO BLANC

Dans cette période très bohème, il garde un pied chez les branchés. En octobre 2004, il fait l’ouverture du Baron avec Tellier : « Sébastien s’en était mieux sorti que moi, il avait fait Politics, deuxième album absolument génial sur lequel j’avais pas mal joué. Assez spontanément, je l’avais accompagné sur ses premières dates de tournée. C’était une période assez marrante, c’était la jeunesse. Je n’ai jamais été très drogué en dehors des joints – mais on en fumait tellement avec Sébastien, tout le temps, qu’on était quand même dans un état second… On jouait beaucoup dans des boîtes de nuit, pour des soirées privées, pour Perrotin, pour l’anniversaire d’Audrey Marnay, des choses aussi réjouissantes que ça… Sébastien était dans un moment trouble de sa psyché : il explorait la dépression, je ne sais pas si c’était conscient ou pas. J’étais une sorte de béquille, à la fois ami et musicien, je jouais un peu tous les rôles. J’ai pleuré plusieurs fois après ces concerts-là… Je me souviens en particulier d’une réception Perrotin au Georges, sur le toit du Centre Pompidou. On était en costards blancs, avec un piano blanc. On jouait quasiment sur la table du banquet, devant des artistes, galeristes et gens fortunés qui n’en avaient rien à foutre de Sébastien – j’ignore de quoi ils avaient à foutre, à dire vrai. On essayait tant bien que mal de faire quelque chose de beau là-dedans. Sébastien était une sorte d’épave alcoolisée, il se roulait par terre, mangeait des cendriers en invoquant sa mère… J’essayais de le remettre dans les chansons, c’était dur… A la fin, on avait été payés en cash avec des gros billets de 500 euros. Alors que dans la vraie vie, j’étais fauché. Qu’est-ce que c’était que ce monde de fous ? C’était trop déprimant. J’en avais chialé dans le taxi en rentrant chez moi à 4 heures du matin. »

Engagé comme claviériste par Phoenix sur leurs tournées, il passe de ces concerts chaotiques à un cadre nettement plus pro. Et sympathise avec l’étonnant Jean-René Etienne, qui pilote le label Institubes avec Teki Latex : « Je l’avais rencontré une fois, Teki Latex : il n’avait pas l ’air heureux de cette signature qui avait été faite dans son dos. » Rob ayant des tas de morceaux en stock, Etienne a l’idée folle de sortir le projet Le Dodécalogue – une série de douze maxis qui… ne paraîtront pas tous, comme on va le voir. Entre ses EP d’électro-pop mystique, Rob réalise en 2010 le superbe album d’Alizée, Une enfant du siècle. Encore un projet trop audacieux voué à l’échec ? « J’aime beaucoup Alizée – elle est formidable, cette petite. Mais putain, le disque n’avait pas marché du tout ! Le malentendu c’est la grande histoire de ma vie – ce qui est assez drôle, pour un musicien. C’était la volonté de Jean-René Etienne : mettre une exigence altière sur tout ce qu’il touchait. C’était anti commercial au possible. Faire ça avec Alizée, c’était de l’art contemporain ! Prendre le summum de la musique de supermarchés, le dorer à l’or fin, et voir ce que ça donne… Eh bien ça a donné un album qu’on adore, mais qui était trop conceptuel et manquait de singles. Personne n’en a rien eu à foutre, comme à chaque fois que c’est génial ! »

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 ROB L’ÉPONGE_ 
Par le passé, Rob a épongé pas mal d’échecs. Il a désormais la carte dans le milieu du ciné. L’avenir lui appartiendrait-il enfin ?


Le problème, c’est que si Etienne est généreux et donne à Rob les moyens d’enregistrer sa musique « qui coûte hyper cher », la gestion d’Institubes « part un peu en sucette » : « C’est un mec génial, Jean-René, c’est con qu’il ne réponde plus… Il se planque désormais chez Kenzo, où il est DA. Mais je le comprends : je pense qu’il doit énormément d’argent… » Avant qu’Institubes ne fasse faillite, mettant fin au Dodécalogue, Etienne présente Rob à Rebecca Zlotowski – il la connaissait en fait déjà, sa femme la réalisatrice Maria Larrea ayant fait la Fémis avec Zlotowski. Cette dernière est en train de tourner son premier long-métrage, Belle Epine, avec Léa Seydoux. Elle lui propose d’en composer la BO. Rob, éternel maudit décontracté, va-t-il enfin trouver un tremplin à la hauteur de son talent ?


ENREGISTRER À ABBEY ROAD

Depuis 2010, ça plane pour le George Harrison de la famille French Touch. L’ancienne petite main du cinéma Gaumont de la place d’Italie est passé de l’autre côté de l’écran, signant plusieurs BO par an, pour Rebecca Zlotowski (dont celle, majestueuse, de Planetarium), des comédies (Radiostars), des films d’horreur (Maniac), des séries (toutes les saisons du Bureau des légendes, Troie : La Chute d ’une cité)… Dans quel genre se sent-il désormais le plus à l’aise ? « Je suis mal à l’aise partout, mais c’est ça qui est intéressant. Et je fais de mon mieux, comme quand j’étais ouvreur – je me dis d ’ailleurs aujourd’hui que ce boulot d ’ouvreur, c’était mes débuts dans le cinéma… »

« MON EGO A ÉTÉ SUFFISAMMENT MIS À L’ÉPREUVE PAR TOUS MES ÉCHECS, JE N’AI PLUS DU TOUT LE FANTASME DE FAIRE UN DISQUE QUI MARCHE. »


En BO, ses classiques sont celles du Bal des vampires par Krzysztof Komeda, de Meurtre dans un jardin anglais par Michael Nyman, des Mystérieuses cités d’or par Shuki Levy et de Mission par Morricone. Dans le patrimoine français, il se déclare plus de l’école de Georges Delerue que de celle de François de Roubaix : « Chaque fois qu’il y a un truc sur François de Roubaix, on m’appelle, alors que j’adore le mec sans aimer beaucoup l ’œuvre… Les gens ne comprennent pas ça. Je n’y suis pas hyper sensible, même si ça fait partie de mon ADN. Son attitude, ses cheveux longs, la plongée, sa disparition, conduire un buggy dans le XVIIe arrondissement : ça m’inspire plus que ses expérimentations. » Le cinéma étant devenu son « mécène », il a pu s’acheter des beaux synthés, enregistrer le London Symphony Orchestra à Abbey Road – ce que ses albums, naturellement, ne lui permettaient pas. N’est-il pas encore un peu étudiant aux Beaux-Arts ? C’est l’impression qui ressort quand on parle cuisine : « J’écris vachement en écriture automatique, j’enregistre tout ce que je fais, et après je retravaille. C’est comme du modelage en sculpture, je ne laisse pas sécher. Il y a un côté morbide et sclérosant à s’arrêter devant ta statue en marbre. Moi, ce n’est pas du marbre, plutôt de la glaise, et comme je te disais tout à l’heure, j’aime cette idée de ne pas sacraliser la création, ça détend l’atmosphère… » On pourrait rester une journée entière à faire le tour de la question (pourquoi des thèmes à la Vladimir Cosma ne marcheraient plus sur les comédies contemporaines ? comment le rire a changé ?), mais une autre interrogation nous taraude : n’a-t-il pas envie de refaire de la pop ? « Tous les quatre ans, j’accompagne Phoenix en tournée et je les observe, tapi dans l’ombre. Comment vont-il réussir, à bientôt 50 ans, à jouer aux rockeurs sans être ridicules, boots et jeans moulants ? Chaque fois, ils se réinventent. Ti Amo, c’était génial. Le prochain, on n’est pas à l ’abri d ’un chef-d ’œuvre ! Ce n’est pas un phénomène de mode, Phoenix : ils font une pop singulière, intello et sucrée, nostalgique et moderne… Être leur musicien me va très bien, j’adore. De mon côté, me replonger dans le business, me taper des répétitions au Studio Bleu avec du matos de location, bof… Mon ego a été suffisamment mis à l’épreuve par tous mes échecs, je n’ai plus du tout le fantasme de faire un disque qui marche. »

Brillant artisan au service de l’industrie du cinéma, Rob est parti pour y faire de vieux os : « J’adore les artistes vieillissants. La fin de carrière de Matisse, par exemple, dans un fauteuil roulant à juste faire des gros découpages dégueulasses avec un assistant qui colle ça… Et tu continues malgré tout à suivre son évolution : sa recherche, ce n’est pas de la merde ! Dans la musique de films, je me sens pouvoir durer très longtemps. Regarde comme je suis confortable, je pourrai encore être là à 80 ans… Les BO de Morricone restent fascinantes. Alors que les œuvres de Drake à 80 balais, je ne suis pas sûr que ça sera terrible… » Il nous avait prévenu : il aime théoriser. Sur tout, sauf sur lui-même : « Je n’analyse pas mon œuvre, j’ai l’impression d’être un débutant. C’est trop tôt pour crâner ! J’espère d’ailleurs ne jamais crâner. Je suis incapable de dire : « Écoute ça, mec… Là, on y est ! » Aussi modeste que drôle, le grand Rob nous aura accordé deux heures de son précieux temps. Une dernière question pour la route… Il a quoi dans ses tiroirs pour la suite ? Que des BO ? « Eh oui, BO à gogo ! » A part ça, il envisage de rééditer son premier album, Don’t Kill, ce qui a l’air de le faire bien rire d’avance : « Ce disque a des fans, et j’aimerais le ressortir en vinyle collector. Je suis en négociation avec des labels. Mais comme j’ai tendance à plomber les finances… Trouverais-je quelqu’un d ’assez fou pour accepter de couler dans l ’année qui suit ? »


Par Louis-Henri De La Rochefoucauld
Photos Arnaud Juhérian