RENTRÉE 95 : TECHNIKART PASSE EN KIOSQUE

pop magazine

En octobre 1995, Technikart – jusque-là un fanzine arty, créé par un collectif d’artistes mené par le plus anar des aristos, Fabrice de Rohan Chabot – devient un magazine distribué en kiosque. Et réinvente la presse pop à la française. Retour sur sa création.

Légende photo : PRISE DE LA BASTILLE_ C’est à la rentrée 1995 qu’une gazette arty débute sa mue : Technikart deviendra LE magazine des années French Touch. Au board (de gauche à droite), Turcat et son iMac G3, Braunstein, Chabot et Ech-Choayby, Haddad (importuné par Édouard Baer), Williams, Malnuit et une partie de la joyeuse troupe.

10 rue d’Enghien, Xe arrondissement de Paris, aux environs de 20 heures. Deux jeunes hommes se tiennent côte à côte, mâchoire serrée. Autour d’eux, on s’active aux derniers préparatifs d’une expo-soirée décadente dont l’année 1995 a le secret. Leurs noms ? Raphaël Turcat et Jean-Baptiste Pontecorvo. Ils ont bouclé il y a trois jours à peine le tout premier numéro en kiosque de Technikart, dont ils sont respectivement rédacteur en chef et directeur artistique. Avec trois francs six sous, ils ont réussi à monter un mag’ qui tient la route, une couverture avec les Deschiens, un dossier mode conséquent. Pourtant, en cet instant précis, ils n’ont pas le cœur à la fête. Ils savent avoir commis le crime pas-du-tout parfait. Et s’apprêtent à en voir les conséquences.

« Pierre est là » : Raphaël pointe du doigt une silhouette élancée. Celle d’un homme qui se glisse tranquillement parmi la foule de la Fondation 3 Suisses, où il a réuni 50 créateurs pour le lancement du numéro. Sourcils froncés, il s’empare d’un magazine sur les piles fraîchement arrivées de l’imprimeur. Il l’ouvre en son milieu, rit nerveusement. Ce photographe à la carrière déjà bien installée vient de découvrir que sa série de photos de mode, qu’il avait si soigneusement imaginée sur des doubles pages, est sabotée. Fendue d’une longue bande chromatique. Ratée. L’homme lève les yeux, aperçoit les deux responsables. Son sang ne fait qu’un tour et le magazine qu’il avait entre les mains vole, droit vers la tête de celui le plus à droite, avant de hurler : « Bande de fils à Papa ! »

UN BUREAU DE LÉGENDE

« Il faut tout de même imaginer où on avait conçu tout ça… » Directeur artistique de ce numéro un peu par hasard, Jean-Baptiste Pontecorvo est davantage designer que graphiste (il avait d’ailleurs dirigé un opus spécial design de l’ancienne formule « gazette ». « Malgré tout, j’étais le seul de cette rédaction à savoir maquetter, faire de l’édition pré-presse sur logiciel. » Il réinvente la mise en page conçue par l’artiste Bill Butt et sa classe de la Parson’s School en 1993, n’en gardant que le logo. Tous les soirs, pendant un mois, il retrouve Raphaël Turcat dans les bureaux de Technikart. Un amas de tables à l’arrière d’une galerie rue de Charonne. C’est Fabrice de Rohan Chabot, fantasque directeur de publication, qui a dégoté ce plan en échange d’un coup de peinture dans l’ensemble du local, et d’un peu d’aide pour l’organisation des expositions.

« TECHNIKART , C’ÉTAIT L’AUBERGE ESPAGNOLE…MAIS À BASTILLE. » – SERGE ADELFANG

 

Avant, une chambre de bonne dans le Ve arrondissement faisait office de rédaction. Quand venait l’heure de la mise en page, les principaux intéressés se retrouvaient à minuit dans l’agence de pub d’un ami. Là, ils pouvaient utiliser les ordinateurs nécessaires jusqu’à 5 heures, où ils rendaient les clefs à la femme de ménage. Avec le déménagement rue de Charonne, les choses s’améliorent. D’autant plus lorsqu’arrive un certain Serge Adelfang, qui deviendra le monsieur publicité du journal : « Quand j’ai débarqué, ma première question était : “Euh… Je n’ai pas de bureau ?” Fabrice a pris deux tréteaux et une porte, et j’étais installé… Technikart, c’était l’auberge espagnole, mais à Bastille. »

Découvrant les maigres équipements – un Fax recevant mais incapable d’envoyer, et un Mac SE (« Un cube, très lent… ») – Serge prend les choses en main. « Pour le premier numéro, je n’ai pas cherché de page de pub. J’ai fait entrer des ordinateurs et des imprimantes ! »

« Dans le Ve, on était un peu nulle part, et parfois à côté de la plaque, détaille Jacques Braunstein, un jeune pigiste propulsé rédac-chef adjoint. Et voilà que tout à coup, on a des bureaux à la Bastille. » Il estime que c’est aussi ce changement de géographie qui va créer l’ADN de Technikart. Au milieu des galeries d’art branchées, à deux pas du siège de Nova : l’équipe se retrouve catapultée dans un Paris où leur voisin est Rough Trade, le magasin de musique électronique où Laurent Garnier et Arielle Dombasle viennent chercher leurs disques. Les conférences de rédaction se font à La Pause Café, où Zoé Félix – future comédienne – est la serveuse. « On se devait de faire un journal au niveau de l’effervescence dans les rues. Quelque part, notre journal devient branché parce que, nous, nous devenons branchés. »

L’ANTI-MODE

Fabrice de Rohan Chabot nourrit depuis quelques mois l’espoir de passer en kiosque. « Mais ils ne voulaient pas nous prendre, raconte-t-il. À cause de notre nom, ils ne comprenaient pas ce qu’on était… De la technologie ? De la techno ? De l’art ? Et puis, on n’avait rien, pas de chiffres, pas d’étude de marché, pas de numéro test, aucun journaliste ou directeur artistique prestigieux. » À force d’insister, Fabrice obtient la distribution d’un premier numéro dans une centaine de kiosques parisiens, plus quelques-uns en province.

« Ce qui nous a sauvés, c’est que l’ami d’un ami écrivait quelques papiers cinéma pour Technikart. Et il se trouve que son beau-père gérait la régie publicitaire des métros parisiens. Je l’ai rencontré, il a été séduit, et nous a filé quelques emplacements. » Malgré sa sortie plutôt confidentielle, on achète et cherche ce nouveau magazine mystérieux, dont la couverture vue dans le métro affiche les star des Deschiens – la série Canal+ branchée du moment – grimés comme des mannequins de mode.

Cette couverture avec les Deschiens, on la doit au couple Caroline Cornu et Pierre Gayte. La première travaille à la pub chez BETC, et se charge du stylisme des shooting de son mari, photographe de mode – entre autres pour le Vogue Italie. Ce sont eux qui proposent aux Deschiens de faire la couverture. Ce sont eux, surtout, qui ont cette idée de les faire poser dans une DA radicale : vêtements de maisons de luxe, cheveux dressés sur la tête, fond rose. Jacques Braunstein se rappelle d’une discussion sur la stratégie de Technikart pour son passage en kiosque : « On se devait de s’ouvrir à du plus grand public, notamment à la mode. Pierre Gayte nous a dit : “Les magazines de mode, ça existe déjà. Il faut que vous soyez le mag’ de l’anti-mode.” » Mais si l’idée d’illustrer les papiers idées et culture à travers des photos très mode nous paraît toute naturelle aujourd’hui, elle est peu répandue dans la presse française de l’époque. Pierre Gayte a d’ailleurs un peu de mal à l’imposer au début : « C’était difficile de trouver des photographes capables de faire de la mode avec le concept ou l’article à illustrer. » D’autant plus que côté journalistes, tous n’en voient pas l’utilité. « Il fallait mettre de la mode partout ! », se rappelle Benoît Sabatier, grande signature musique du magazine jusqu’en 2014. « Au début, ça me faisait bizarre, puis je me suis habitué. » 

Il faut donc signifier ce changement de direction. Ni une ni deux, on confie la direction d’un long dossier mode à Caroline Cornu, qui prendra pour titre « La mode est un vampire ». À l’intérieur, la fameuse série de photos de Pierre Gayte, un panoramique sur double page composé de deux photos, dont le décalage provoquera la colère du photographe. Mais aussi théorisation de concepts obscurs tels la « Techno-Mode », photos de maisons installés (Mugler, D&G), et un long papier dédié au jeune WLT – créateur belge émergent. D’ailleurs pour Raphaël Turcat, « avec du recul, cette interview de WLT est la seule à garder. Tout le reste, c’est des interviews de Nan Goldin, des textes sur David Bowie. Ça manque de mecs qui renversent la table… Mais ça représente ce qu’on était à l’époque : des petits branleurs qui essayent de s’appliquer. »

Si ce premier numéro n’incarne pas la figure défricheuse et caustique que deviendra rapidement Technikart, il en possède déjà la ligne directrice : un pont entre toutes les disciplines créatives, très compartimentées dans les années 1980, dont les frontières sont de plus en plus fluides. Et ils ont déjà ce qui fera leur succès : ils aiment ce qui est nouveau. Préfèrent la musique électronique à la chanson française (mais ils vont quand même voir dans la chanson française ce qu’il y aurait à sauver). Et dans la musique électronique, ils évitent les artistes trop établis. D’ailleurs, à la suite de cette « prise de pouvoir journalistique » selon Jacques Braunstein, vont débarquer dans la rédaction un groupe d’étudiants chevelus tout droit sortis de Science Po. Parmi eux, Philippe Nassif et Charles Pépin, qui vont terminer de théoriser ce lien entre toutes les pop cultures. « Ils sont devenus la caution intellectuelle du magazine » rigole Benoît, avant de résumer : « Tous, dans cette aventure, on est dans le même cas. On a 25 ans, on n’a pas de magazine qui nous correspond, et on va le créer nous-mêmes. On va parler du contraire de la génération d’avant. Et on ne savait pas qu’on était en train de créer, en fait, le dernier magazine indépendant générationnel d’avant les réseaux sociaux… »

 

Par Adèle Thiéry