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QUI SE CACHE DERRIÈRE SPACE INVADER ?

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 PORTRAIT  

L’homme derrière les milliers de Space Invaders posés partout dans le monde, est devenu le street-artiste français le plus coté tout en préservant son anonymat. Mais qui se cache sous ces mosaïques colorées ? Ceux qui le connaissent racontent.

Paris, Champs-Élysées, 5 mai 2019. Rassemblée pour cette vente aux enchères « art urbain » organisée par la maison d’enchères Artcurial, toute la crème du street-art est aux aguets. Les plus grands artistes urbains sont représentés, de Banksy à Keith Haring, en passant par Futura 2000. « Vienna » est la pièce maitresse de la vente, une oeuvre de l’artiste français Invader, qui trône au milieu de la salle d’exposition. Cette mosaïque de 1m65 par 2m36 est issue d’une installation permanente recouvrant un pont de Vienne, elle représente un Space Invader noir entouré d’ondes hypnotiques bleus, l’impact visuel est frappant. Prix estimé: entre 250 000 et 350 000 euros.

Après une journée chargée et deux ventes de moindre ampleur vient le clou du spectacle pour Arnaud Oliveux, commissaire-priseur de la vente. Cette dernière série de lots se conclut par la vente de « Vienna ». Un véritable affrontement est livré par téléphone entre deux acheteurs, dont un Français. Arnaud Oliveux est dans son rôle, « je sais que vous la voulez cette oeuvre, ne la laissez pas partir pour 10 000 euros de plus. » Prix de vente final : 356 200 euros, un nouveau record mondial pour Invader. Mais comment un mosaïste de rue anonyme a t-il réussi à se faire adouber par le monde de l’art contemporain ?

 « Ses parents sont à peine au courant de ce qu’il fait » 

En 1996, le premier Space Invader surnommé « l’éclaireur » est posé dans une ruelle de Paris proche de la place de la Bastille, une mosaïque de pixels représentant un extraterrestre inoffensif. C’est en observant le travail de la femme de son ami Jean-Marc Dallanegra, chez qui il a installé son atelier, qu’une première idée émerge en lui: « J’ai exploré le principe de brouillage par pixellisation que j’ai appliqué à des images pornographiques. L’idée était de jouer avec la limite entre abstraction et figuration selon que l’on plisse les yeux ou non » explique le discret Space Invader, par mail. Mais un concept bien plus inspiré va retenir son attention. Le garçon veut envahir l’espace, au sens propre comme au figuré. La véritable invasion commence deux ans après le surgissement du premier Space Invader. « Il est partout à la fois, et en même temps on ne le connait pas », souligne Nicolas Chenus, fondateur de Graffiti Art, magazine de street art fréquenté par l’artiste. Avec le temps, ses mosaïques changent de forme, ses carreaux grossissent. Il créer des personnages issus de la pop culture comme Peter Pan ou la Panthère rose. Ses oeuvres se répandent dans l’espace public à vitesse grand V, mais pas seulement. En 2001, trois ans seulement après sa première mosaïque, il est exposé au Musée d’art contemporain de Lyon. Une première reconnaissance pour cet artiste dont personne ne connait alors le vrai visage.

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Le modus operandi est rodé et efficace. De jour comme de nuit, « il arrive, il colle son oeuvre et disparait aussi vite qu’il est arrivé » explique la commissaire d’exposition Laurence Dreyfus, qui l’avait fait venir à Lyon en 2001. Raphaël Cruyt de la Galerie Alice à Bruxelles a eu la chance d’assister à une pose, « il s’était habillé en blanc avec un gilet jaune, très voyant, il s’est posé avec son échelle aux vues de tout le monde, en pleine journée. Au culot. » Invader ne choisit jamais ses emplacements au hasard, il lui arrive de trouver l’inspiration au cinéma. Au cimetière du père Lachaise, un Space Invader est apparu à l’endroit même où une scène d’un film de Claude Lelouch se déroule. D’autres se glissent carrément dans les écrans. Dans Iron Man 2, on peut en apercevoir un sur la célèbre enseigne du Randy’s Donut à Los Angeles. Une exposition médiatique qu’il se refuse à lui-même. Car malgré ses hold-up ultra référencés et la notoriété grandissante de son oeuvre, Invader cultive son anonymat : « Je ne suis pas une créature très sociale. » Né suffisamment tôt pour jouer aux premiers jeux vidéo, suffisamment tard pour avoir baigné dans la sphère street art en pleine expansion dans les 90’s, il trouve vite sa place. Nicolas Chenus, fondateur de Graffiti Art se souvient, « Dans les années 90, quand on parlait de street art en France, on parlait principalement d’Invader, Zevs et André. Ils intervenaient dans l’espace urbain mais ne faisaient pas du graffiti, du lettrage ou du pochoir, c’était une démarche très différente, nouvelle. » Contrairement à André ou Zevs, Invader ne vient pas du graffiti. Il n’y a encore aujourd’hui pas d’équivalent de son travail. Dans sa galerie du VIIIe arrondissement de Paris, Franck le Feuvre a longtemps travaillé avec Invader. « Je lui avais parlé de mon hobby du moment, il m’a dit “en ce moment je suis en train de lire une encyclopédie médicale”, il a de très bonnes capacités intellectuelles, il est brillant. » Invader est singulier, les personnes qui l’ont côtoyé disent qu’il est indépendant, complexe, pointu, geek, ou encore sauvage. Ce mystérieux personnage préfère « se rendre invisible auprès des humains. » Raphaël Cruyt : « Il est tellement secret que ses parents sont à peine au courant de ce qu’il fait. » Il n’assiste jamais à ses vernissages, ou alors il le fait incognito. Franck le Feuvre l’a déjà vécu: « Il est arrivé alors que je discutais avec des collectionneurs de ses oeuvres, complètement incognito, c’était assez surréaliste. Il ne disait rien, il écoutait. Sans voyeurisme de sa part. »

Quand il est à Los Angeles avec son cousin M. Brainwash, la « star » du film de Banksy, il se font arrêter sans arrêt par des gens qui demandent à Invader de les prendre en photo avec M. Brainwash, situation pour le moins ironique. Mais l’anonymat peut se révéler moins agréable. Dans un cas similaire, un ancien assistant de Banksy avait découvert que ses enfants étaient suivis à l’école, dans l’espoir de photographier Banksy. Invader a songé plusieurs fois à lever son anonymat, « cela me simplifierai grandement la vie, mais j’y vois tout de même plus d’avantages que d’inconvénients » Il préfère vivre dans sa « réalité parallèle ». Ainsi il continue de se faire rare et discret, notamment auprès des médias. Invader n’accepte que très peu d’interview. En 2014, après la première vague d’invasion de Hong Kong, une équipe de télévision japonaise vient interviewer Franck le Feuvre à Paris. Leur objectif, avoir Invader. Choux-blanc pour les Japonais qui auront parcouru près de 10 000 kilomètres pour rien. Pourtant, s’il s’évertue à conserver cet anonymat, Invader est prévoyant… et aussi capable de donner sa confiance rapidement, paradoxalement. En 2015, il pense à se séparer des trois galeristes qui le représentent, Franck le Feuvre à Paris, Jonathan Levine à New-York et Steve Lazarides à Londres. Bien qu’il ne rencontre pratiquement jamais les collectionneurs de ses oeuvres, un Français vivant à Hong Kong a réussi l’exploit. Le feeling passe et l’homme en question devient son unique représentant dans le monde. Franck le Feuvre explique: « Quand je l’ai rencontré, il m’a dit “je travaillerais 6 ans avec toi.” C’est ce qu’il s’est passé. »

 Il avait une vision claire et définitive de tout ce qu’il ferait dans les 20 années à venir. 

« J’ai toujours plein de projets en tête et en cours, le problème est que parfois une idée peut surgir en quelques secondes mais prendre des mois voire des années pour être réalisée. » Invader ne cesse d’étendre son champ d’action. En 2007, trois Space Invaders sont déployés au fond de la baie de Cancun, embarqués sur les sculptures sous-marines de l’artiste Jason de Caires. Mais il a de plus grandes ambitions encore. Après 15 ans d’activité, son regard se tourne vers le ciel. Il rêve d’envoyer, ou plutôt de « renvoyer » comme il le dit, un Space Invader dans l’espace. Eté 2012, une première mission est prévue. Nom de code : ART4SPACE. L’objectif est atteint au moyen d’un ballon d’hélium, le Space Invader se balade 4 heures dans la stratosphère. Pas suffisant pour Invader qui prépare alors une nouvelle mission spatiale. Entre-temps il lance son application Flash Invaders, qui permet d’ « attraper » les Space Invaders à la manière de Pokémon Go.

Près de trois ans après ART4SPACE, la mission SPACE2ISS est enfin prête, grâce au soutien de l’ESA (Agence Spatiale européenne). Début 2015, Space2 entame un trajet en direction de la Station Spatiale Internationale, mission accomplie. Cette fois, Invader a rejoint le groupe fermé des artistes ayant réellement « conquis l’espace ». Pour Invader, « Il existe toutes sortes d’autres espaces et territoires à envahir. » En 2017, il envahit un espace générationnel. L’exposition « Hello my Name is » initie la jeunesse à l’invasion. Mai 2019, Versailles, de nouvelles créatures apparaissent sur les murs de la ville et du château. L’invasion se termine le jour de l’ouverture d’une exposition d’art contemporain portant le nom évocateur « visible/invisible ». Invader est joueur. La gratuité de son oeuvre en fait quelque chose d’unique.

Bien que gratuit, « des foncières importantes rêvent aujourd’hui d’avoir des Invaders sur leur immeuble indique Franck le Feuvre. J’ai toujours eu le sentiment de vendre quelque chose de rare » De nombreuses personnalités possèdent des Invaders, à l’image du regretté Robin Williams. La présence d’Invader dans le film de Banksy, Exit Through the Gift Shop sorti en 2010, augmente encore sa popularité…et avec elle, la spéculation financière autour de son image. En 2011, la Space Waffle Machine, un gaufrier créant des Invaders est vendue 6 000 euros. Six ans plus tard, un collectionneur en achète une pour 60 000 euros. Aujourd’hui, son prix est estimé à 150 000 euros, d’après Franck le Feuvre.

 « IL S’EST POSÉ AVEC SON ÉCHELLE AUX VUES DE TOUT LE MONDE, EN PLEINE JOURNÉE. AU CULOT » 

Si Invader limite désormais les oeuvres destinées à la vente, ça n’a pas toujours été le cas. Au début de sa carrière, une galerie lui demande d’augmenter sa production. Il s’exécute, mais ce travail dénué de sens le dégoute. Trop d’Invader tue l’Invader. Il quitte la galerie. Ses invasions à travers le monde coûtent cher, et le succès n’a pas toujours été au rendez-vous. En 2003, il se fait claquer la porte au nez par de nombreuses maisons d’édition pour son premier livre, L’invasion de Paris. C’est finalement son dealer d’herbe qui le finance. « Il y a une sorte de justice pour un art illégal qui trouve son financement dans un secteur illégal » soutient Raphaël Cruyt. Aujourd’hui, alors que la plupart des artistes français ont encore du mal à s’exporter à l’étranger, lui bat des records. « Invader est présent tout autour de la planète, il n’a presque pas de nationalité » relève Nicolas Chenus. D’après lui, la première invasion de Hong Kong a vraiment lancé Invader sur le marché. « Il y a là-bas des jeunes collectionneurs entre 20 et 30 ans issus de familles très fortunées, avec budget no limit. Ils ont pris le travail d’Invader de plein fouet, ils se bagarrent sur les marchés, c’est un peu à cause d’eux que ça vaut aujourd’hui une fortune. »

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Malgré sa notoriété croissante et la reconnaissance grandissante de son travail, les installations d’Invader peuvent déplaire. Quelques semaines après son premier passage à Hong Kong, toutes ses oeuvres ont été décrochées par les autorités. D’après Nicolas Chenus, « Ça lui avait pas mal pesé, ça l’avait touché ». C’est la première fois que le travail d’Invader subit une telle répression. À l’inverse, certain aiment un peu trop les Space Invaders, au point de les décrocher. À Paris, Anne Hidalgo et la municipalité lancent immédiatement des poursuites contre ceux qui tentent de les dérober. Pour Nicolas Chenus: « Dans quelques décennies, je ne trouverais pas dingue que son travail rentre au patrimoine mondial de l’UNESCO. »

Jean-Baptiste Chiara