Pourquoi lire Bret Easton Ellis aujourd’hui à l’heure d’Internet ? Quel auteur semble plus caractéristique d’une époque révolue, ces années 80 unanimement honnies avant de redevenir furieusement tendance ? « Les années 80 furent amusantes. De petits garçons sont arrivés en pleine lumière. D’aucuns se sont brûlés, les rescapés publient encore des “livres”. Bret Easton Ellis, Jay McInnerney, fils camés, épileptiques de Carver, s’adonnent au dirty realism. Dans leurs “œuvres”, les personnages portent des costumes griffés, roulent en voitures rapides et contemporaines (splendeur de la vulgarité), meurent d’OD, d’un coup de pic à glace ou du sida (là, on baille) », ironisait Stéphane Guibourgé dans nos pages en… 1996. Rien à redire, tout est vrai.Lire aussi : Yann Moix : « D’Ormesson a dû prendre beaucoup de sérotonine ! »

Le Zombies d’Ellis, par exemple, ressasse les mêmes thèmes : une vie sans espoirs autres que ceux d’une réussite matérielle déjà programmée, le vide de relations codifiées à l’extrême, le vague à l’âme des CSP+++.

Le Los Angeles des années 80, que son héros quittait à la fin de Moins que zéro avec la ferme intention de ne plus y retourner, Ellis l’a emmené avec lui. Il l’obsède. Trois romans plus tard, assagi, reconnu, marié, et réfugié dans sa ferme de Virginie, Bret le BouRu y revient malgré tout. Zombies se présente comme la version universelle de Moins que zéro. Tout y est plus mouvant, insaisissable, visqueux. Les personnages ne se croisent plus sans se connaître, ils ne se confondent pas les uns les autres comme les golden boys d’American psycho. Ici, ils s’ignorent tout bonnement. Une communauté de destin les unit en toute inconscience, ils s’avèrent définitivement seuls. L’idée que les autres existent semble même ne jamais les avoir effleurés.

« – Mais est-ce qu’on ne sort pas ensemble, ou quelque chose comme ça ? je lui demande.
— Je suppose que si, soupire-t-elle. On est ensemble là. Je mange une salade avec toi. »

Nina couche avec Martin qui couche avec Graham qui couche avec Cheryl qui couche avec William (le père de Graham). Ils passent par les mêmes endroits : restaurants chics (Spago, Chinois), collines résidentielles (Westwood, Bel Air), boîtes à la mode (le Powertools, le Rampage), fréquentent les mêmes gens, portent les mêmes vêtements et conduisent les mêmes voitures allemandes. Tous feuillettent GQ, regarde MTV, observant le monde au travers d’une paire de Ray Ban Wayfarer : rock et branchés. Et vous ? 

Les faits succèdent aux faits, les mots sans aspérité d’Ellis s’ordonnent, s’avancent, filent, mettent tout à plat. Pas de sentiment, si peu d’impressions. On zappe d’un narrateur à l’autre. Certains personnages disparaissent de morts violentes, des vampires rôdent peut-être au loin, à moins que ce ne soient leurs voisins de table, comment savoir ? Ils ont assez d’argent pour se faire discrets. On passe de postadolescents en stand-by à leurs parents multimillionnaires et polydivorcés qui se débattent dans un malaise parallèle, égal, identique. On glisse sur les montées de cocaïne, pour s’appesantir sur les descentes aux valium. « C’est Vince Parker qui lui a refilé ça, celui à qui ses vieux ont acheté une Porsche 928 alors qu’ils savent très bien qu’il se shoote avec des tranquillisants pour animaux », déclare de but en blanc une fille de quinze ans. Son père ne la reprend même pas. A quoi bon ?

The informers

Zombies n’est sans doute pas le plus réussi des romans d’Ellis. Il fleure un peu le raclage de fond de tiroir. Comme s’il avait remis en forme des notes inutilisées de son premier bouquin, exhumé les scènes les plus limites, celles qu’il avait cru bon de censurer. Ce faisant, il nous livre une pièce supplémentaire qui parvient à rendre cohérent le puzzle de son univers singulier. Une pièce qui fait de ce monde désincarné un univers onirique autonome et fait passer son auteur de la monomanie de l’esthète à la folie de l’artiste.

Zombies, le titre français, est mal choisi. L’original, The Informers (« les Indics »), se révélant beaucoup plus pertinent pour décrire le jeu d’ombres et d’observations malsaines auquel l’auteur se livre, n’indiquant jamais qui est qui, qui parle, qui compte dans sa vie. Aucune importance, au fond, dans ce monde débarrassé de tout lien social autre que mécanique. Dans les années 60, certains voyaient dans la Californie le laboratoire social de demain. Ellis démontre que ce monde, terrassé par un crack boursier et un changement de décennie, n’avait aucun avenir.

Il s’entête cependant à en fouiller la mémoire, à comprendre pourquoi la BMW qu’il a reçue en cadeau pour ses 16 ans, quelques centaines de filles et des montagnes de coke n’ont pas annihilé le sentiment de malaise qu’il ressent. Ce sentiment qui lui a interdit de devenir un des cadres plein d’avenir d’un quelconque studio de cinéma. Pourquoi ? On s’en fout. Ce qui compte, c’est qu’au passage, on y a gagné un auteur.

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Bret Easton Ellis préparerait actuellement un roman sur le milieu de la mode. « Le vide succède au vide », diront certains. Possible. Possible aussi que cela se passe pendant les années 80, et peut-être même à Los Angeles.