MINA KAVANI, L’AFFRANCHIE : « BOWIE AVAIT TOUT COMPRIS »

Mina Kavani technikart

L’actrice franco-iranienne dévoilée avec le film No Bears de Jafar Panahi, se détache des chaînes de son passé. Entre politique et liberté, Mina Kavani a choisi.

Lorsque tu acceptes le rôle de Sara dans le drame politique Red Rose de Sepideh Farsi en 2014, ta carrière d’actrice prend un tournant politique. Tu avais prévu ces conséquences ?
Mina Kavani : Lorsqu’à 22 ans j’ai quitté l’Iran pour faire le Conservatoire Supérieur d’Art dramatique de Paris, je savais qu’à la sortie, j’aurais des propositions de films où j’allais apparaître sans voile ou toute nue. Je n’imaginais pas que tout allait arriver si vite et si fort.

Tu étais politisée ?
C’est normal que l’on me considère aujourd’hui en France comme une femme politisée. Pourtant, je déteste la politique avec toutes les cellules de mon corps. Mes parents étaient très engagés ; moi, je fuyais tout ça. Je voulais juste être une artiste. En jouant dans Red Rose, je n’avais pas – du tout ! – pour objectif d’avoir cette image d’engagée.

À la sortie du film, la presse iranienne ne t’épargne pas. Les attaques vont te pousser à l’exil politique, renforçant cette image d’actrice engagée. Pourquoi la refuses-tu ?
Je fuis toujours les cages. Je veux être libre en Iran, libre en France. Je suis une actrice qui a fui le voile et la censure. Tout ce que je fais devient politique, mais je n’ai jamais souhaité cela. Comme je suis une femme, on me catalogue souvent comme féministe également, mais je n’aime pas ça.

Comment ça ?
Je veux surtout faire des choses qui disent la vérité. Une artiste, pour aller au bout de son art, a besoin de sa liberté, de se libérer de ses chaînes. Si l’on s’enferme, on se censure. Je veux simplement être une artiste libre.

Mina Kavani
YEUX REVOLVER_
Connue pour son regard d’acier et son jeu tout en douceur, la comédienne enchaîne les rôles.


Tu apparais dans des rôles qui font écho à ta vie. Omid dans La Sirène (Sepideh Farsi, 2020), Zara dans No Bears (Jafar Panahi, 2022) et cette année Nassrin dans l’adaptation du livre d’Azar Nafisi Reading Lolita in Tehran (Eran Riklis, 2023). Ce sont des films forts et profondément engagés.
Lorsque l’on me propose un rôle, je me demande d’abord si le projet me parle. Je ne me dis jamais « Je veux ceci, je veux cela ». Il y a une chose que je sais, et je le réalise en découvrant ma propre personnalité, c’est que je ne veux pas être enfermée dans un seul style de rôle, cela me gêne. Ce que je n’aime pas, c’est quand on me ramène à mes origines orientales et mon statut de réfugiée. Je suis juste une femme, un être humain avec tous les problèmes qu’il peut avoir. C’est vers là que j’ai envie d’aller. Je ne dis pas que je rejette mes origines, j’en suis fière et je m’inspire chaque jour de ce que j’ai vécu à Téhéran. Mais je suis plus que cela. D’ailleurs, je suis à l’affiche du prochain film de Jean-Marie Besset, La Fille et le garçon. J’y incarne une immigrée iranienne, mais le film ne s’attarde pas là-dessus, c’est une histoire d’amour.

Quels sont les rôles qui t’inspirent ?
J’ai besoin d’incarner des personnages qui expriment une certaine folie, une liberté. J’aime cette complexité. La liberté, ça dérange, ça fait peur aux autres. Je vois des gens autour de moi qui parlent et rêvent de ce concept, mais dans leur quotidien, ils prennent peur et s’en éloignent. Moi je n’y réfléchis pas, j’agis. Ça se fait naturellement, j’essaye juste d’être moi-même, d’écouter mon cœur, mon âme, et de leur rester fidèle.

Tu as toujours voulu faire ce métier ?
Je veux être actrice depuis mes douze ans ! Je viens d’une famille d’artistes. Mon oncle, Ali Raffi, était un grand metteur en scène de théâtre. C’est lui qui m’a élevée, il m’a tout appris. À 16 ans, il m’a fait jouer dans le film Il ne neige pas en Égypte, c’est grâce à lui que je suis dans ce métier. J’ai pu découvrir les films de Godard, de Truffaut, de Bergman, d’Hitchcock… C’est ce cinéma qui me faisait rêver quand j’étais à Téhéran. J’admirais Gena Rowlands, Isabelle Adjani et Romy Schneider. Ce sont les artistes qui m’inspirent, pas les hommes politiques !


« MON TRAVAIL ME PERMET D’OUBLIER QUE JE SUIS UNE ARTISTE EN EXIL. »

 

Tu es à l’affiche de trois films rien qu’en 2023, un choix de vie très rythmée. Comment se passe ton quotidien ?
C’est vrai que, depuis quelque temps, tout s’est accéléré. Je n’ai pas arrêté de travailler. Mon corps est fatigué, j’ai maigri et je suis devenue angoissée ! Je ne suis pas apaisée, je suis plutôt toujours dans l’agitation avec l’adrénaline qui ne descend jamais. Mais c’est ma raison d’être. Quand je suis sur scène et que je joue, c’est le seul moment où je suis vivante avec toute mon âme. Grâce à la scène, je me déconnecte, je fuis la vie qui me fait mal. Mon travail est devenu mon refuge, il me permet d’oublier que je suis une artiste en exil et que s’il arrive quelque chose à ma famille en Iran, je ne pourrai rien faire.

Cette année, tu vas apparaître aux côtés d’actrices iraniennes comme Golshifteh Farahani et Zar Amir-Ebrahimi pour le film Reading Lolita in Tehran d’Eran Riklis.
C’est un événement marquant dans ma carrière d’actrice. C’est la première fois que nous, les actrices iraniennes, sommes rassemblées. Le tournage s’est déroulé à Rome pendant deux mois. J’ai rencontré Golshifteh là-bas, un lien fort s’est construit entre nous deux. J’ai eu un grand plaisir de jouer avec elle, je l’aime beaucoup, c’est comme une grande sœur pour moi.

Quels souvenirs as-tu rapportés d’Italie ?
Je me souviens d’un passage puissant, avec Golshifteh justement. C’est une scène où je dois partir, faire mes adieux. C’était très étrange pour nous, on se regardait dans les yeux et sans parler on se comprenait. C’est une personne qui me touche énormément, on est très différentes pourtant, mais c’est notre force. Après la scène, je me rappelle qu’on riait, c’était très joyeux.

Depuis un an, tu montes sur les planches avec I’m Deranged, un spectacle très personnel où tu te livres au public – une façon d’enfin révéler qui est Mina Kavani ?
Exactement. Dans ce spectacle, je me confie sur mon existence, sur l’Iran, sur la France. Je parle également beaucoup du jugement que j’ai subi avec Red Rose. Lorsque l’on me demande si je regrette ce film qui m’a exilée, je reconnais la souffrance qui en découle. Mais je ne veux pas m’attarder sur des regrets. Je veux avancer. Il y a toujours cette petite voix en moi qui chuchote : « Vas-y, fonce ». À la fin du spectacle, je le crie d’ailleurs au public : « Oui j’ai suivi mes rêves, j’ai choisi de les suivre car je suis libre, et je vous emmerde ! » Au mois d’octobre, je vais jouer ce spectacle au Théâtre Louis-Jouvet (Paris 9e).

Pourquoi ce titre, I’m Deranged ?
Lorsque j’étais à Téhéran, j’ai constaté que tout le monde autour de moi prévoyait de partir. Mais une fois ailleurs, ils n’étaient pas heureux d’être si loin de chez eux. C’est cette complexité qui m’intéresse, cet équilibre qui semble impossible. Un jour, j’écoutais cette chanson de Bowie « I am Deranged ». Je me suis dit : c’est ça ! Comme quoi, David Bowie avait tout compris.

La Fille et le garçon de Jean-Marie Besset, en salles le 21 juin 2023. Romance intellectuelle qui brise les tabous et met en scène Mina Kavani aux côtés d’Arielle Dombasle.

 

Entretien Fanny Mazalon
Photos Davide Carson