LE ROMAN D’UNE GÉNÉRATION DÉSENCHANTÉE

Jade Segalen

Dans son premier roman, Jade Segalen fait le portrait d’une génération désenchantée. Naissance d’une auteure désabusée.

Il fut un temps où elle écrivait des chroniques intimes qui enflammaient le lectorat de ce magazine. Mais pour la parution de son premier roman elle a choisit de changer de nom. « Les gens ont très envie de faire écrire des jeunes femmes sur le sexe. Mais j’ai aussi envie de proposer autre chose, que ça ne me colle pas à la peau », nous explique-elle affublée d’un ciré et de bottes en caoutchouc à une terrasse de Pigalle dont on fête la réouverture sous la pluie.
Peut-être aussi que Jade Segalen, 26 ans aujourd’hui, a choisit ce pseudonyme parce que son premier roman nous ramène sur les rives de l’enfance. On y suit la narratrice et sa meilleure amie de 12 à 17 ans, de la préadolescence aux premières mises en danger.
« J’aime la manière dont les enfants racontent leurs journées. Ils vont dire : “j’ai ramassé des marguerites”, puis ”la maîtresse a fait une crise cardiaque”, sans hiérarchiser. On est bouleversé, parce qu’on sait que ça va les marquer et qu’ils n’en sont pas conscients. »


« JE PRÉFÉRERAIS NE PAS » 

En lisant son roman on pense à d’autres récits initiatiques, de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger, à Hell de Lolita Pille, mais Née par hasard dans un monde qui s’en fout, comme son titre l’indique, n’adopte ni une posture révoltée, ni un regard nihiliste. Il affiche une sorte de « Je préférerais ne pas », digne du Bartleby de Melville. « J’ai tellement détesté l’enfance, ça ne m’intéressait pas du tout d’être dépendante. » Parmi ses références, Jade Segalen cite d’ailleurs Agrippine, le personnage d’ado récalcitrante de Claire Bretécher.
« Je suis à peu près sûre que toutes les générations taclent celles d’après, parce qu’elles flippent d’être foutues au placard. De la nôtre, de génération, on disait qu’elle était inspirée par le néant, le rien, le trou noir », écrit-elle. « Les vieux, il fallait pas qu’ils soient à court de sujets, alors on leur servait à ça aussi. » Sous sa plume, les parents deviennent de grands adolescents avec lesquelles on cohabite sans vraiment attendre qu’ils nous apprennent quoi que ce soit. « À cet âge-là on essaie au maximum de ne pas se confronter à eux. On utilise leur argent sans se rendre compte que sans eux on n’en aurait pas. »
Ludivine et Pantea, ses deux héroïnes se rêvent transgressives, sortent le soir, fréquentent des garçons plus âgés et s’imaginent cocaïnomanes. Mais elles sont vierges et commencent à peine à fumer. « L’intention c’était vraiment d’écrire un livre qui ne soit pas anxiogène avec comme défi d’y raconter des situations qui peuvent l’être. Dans la vie, parfois il arrive des choses horribles, mais la plupart du temps il ne se passe rien, c’est même décevant… »
Pour conclure, elle explique qu’elle aime « les auteurs qui ont l’audace de parler de moments assez nuls. C’est la manière dont ils l’ont vécu qui se révèle originale et intéressante. Ils laissent une place pour le lecteur, lui laissent le choix. » En cela aussi son livre n’est peut-être pas un manifeste générationnel, mais plutôt un récit singulier qui « assume qu’on est largué, paumé, petit, comme savait l’écrire Bukowski ».






Née par hasard dans un monde qui s’en fout
Jade Segalen
(Kiwi Roman, 207 pages, 17 €)


Par Jacques Braunstein