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Sérotonine : le roman anti-gueule de bois ?

Ceux qui le disaient fatigué en seront pour leurs frais : avec Sérotonine, notre écrivain numéro un signe son meilleur livre depuis Les Particules élémentaires, et peut-être le meilleur tout court. Son héros est au bout du rouleau ? Lui n’a jamais été aussi en forme.

C’est un peu puéril, mais ça fait plaisir : dès le début de Sérotonine, on comprend que Houellebecq n’en a plus rien à foutre de rien. Il est désormais sexagénaire et jeune marié. Des tubes, le Goncourt et même un Cahier de l’Herne de son vivant, il a eu toutes les satisfactions terrestres dont un auteur puisse rêver. Avec Emmanuel Carrère, il est actuellement l’écrivain français le plus estimé de ses confrères – avec quand même ce net avantage : il est beaucoup plus marrant que ce yogi de Carrère. De Bernard-Henri Lévy à Carla Bruni, tout le showbiz l’adore. Bref, il est au sommet et ne risque rien, alors pourquoi ne pas ruer un bon coup dans les brancards ?

Gainsbarre

Tout au long des 352 pages de son nouveau roman, le narrateur enchaîne propos homophobes et vannes racistes, à tel point qu’on pense à Gainsbarre. À cette différence près qu’à la fin de sa vie, Gainsbourg était vraiment devenu Gainsbarre, alors qu’on sent derrière ces blagues de corps de garde la ruse du vieux renard, parfaitement lucide, qui rit sous cape de chaque coup de griffe (terrible, par exemple, quand il assassine en deux lignes la mère Angot). On se demande comment ses soutiens historiques de gauche (Inrocks, etc.) peuvent continuer de le défendre mordicus alors que leur ami Michel se fout si ouvertement de leurs gueules. Ces drôles ont dû être contorsionnistes dans une autre vie – mais passons.

Escapade campagnarde

Plus intéressant est le fond de Sérotonine. Vous avez déjà lu le résumé dix fois, aussi allons vite : il est question d’un ingénieur agronome qui, après avoir renié tous ses idéaux de jeunesse et travaillé pour Monsanto et le ministère de l’Agriculture, pique une dépression plutôt gratinée. En ménage avec une Japonaise zoophile qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres, il décide de disparaître. Il s’installe d’abord à l’hôtel, ressasse pensées suicidaires et amourettes passées (superbe portrait d’une actrice bobo ratée), avant de se lancer dans une dérive mélancolique à travers la Normandie. C’est devenu un cliché de dire que Houellebecq est un sismographe, mais force est de reconnaître qu’après Plateforme et Soumission, ses dons de devin se vérifient une fois de plus ici.

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Au cours de son escapade campagnarde, son héros renoue avec un personnage plein de panache, son meilleur ami de jeunesse, un certain Aymeric d’Harcourt, châtelain paupérisé qui soulève une armée d’agriculteurs en colère contre les quotas laitiers et l’Europe de Bruxelles. En pleine crise des gilets jaunes, on n’en croit pas ses yeux de lire ces pages (par ailleurs haletantes) où des Français déclassés solidaires et fiers affrontent des CRS qui ne savent plus sur quel pied danser face à ces gens qui sont leurs frères bien plus que leurs ennemis. Le style, satirique et laconique, ménage l’ambiguïté, mais le masque tombe : comment ce grand moraliste réactionnaire aura-t-il su si longtemps s’attirer la sympathie des petits malins postmodernes ? Il aura bien roulé son monde. Derrière la parka se cachait un champion de poker.

Louis-Henri de La Rochefoucauld