LA NOUVELLE POLITIQUE DE L’AGE GAP

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Au cinéma, elles sont partout, pourtant on refuse d’apprendre la leçon. Et si les romances Age Gap étaient la solution ?

Légende photo : HALF HER AGE_ Dans la dernière campagne publicitaire Dolce &Gabbana pour le parfum The One, Madonna joue le jeu de la romance Age Gap avec l’acteur cubain Alberto Guerra. On en redemande.

« Je suis tombée amoureuse d’un jeune homme de 23 ans par accident. Il n’avait pas le sexisme, la misogynie et les biais usuels qu’ont souvent les gens de mon âge. » Au micro du New York Magazine, la comédienne, humoriste et productrice sexagénaire Kathy Griffin se confiait sur son retour dans le dating world. Sur X, Anna Camp en rajoute une couche en parlant de sa partenaire, de 18 ans sa cadette : « J’ai date des hommes qui avaient exactement mon âge, et Jade est plus mature qu’eux ».

Serait-ce les effets secondaires d’une étude (Sexual and Relationship Therapy Review) reprise dans nombre de médias orientés psycho, rapportant que les femmes en relation avec des hommes plus jeunes avaient « plus d’espace pour leur liberté émotionnelle et corporelle » ? Au cinéma en tout cas, une tripotée de personnages féminins ont ouvert la voie. Un panel allant de l’exploration bébête du fantasme de la MILF (Mother I’d Like to Fuck) avec Baby Girl, à une réflexion sur les abus et rapports de force de telles relations avec May December.

« C’est aussi une simple question commerciale ! » argumente Brigitte Rollet, spécialiste des questions de genre et de sexualités au cinéma et à la télévision française. « Quand on regarde qui va en salle aujourd’hui, on se rend compte que la majorité du public est à la fois vieillissant, mais aussi féminin. Il faut alors créer des personnages qui leur ressemblent. » D’où l’apparition de ces femmes ayant passé la cinquantaine, romantiquement sinon sexuellement active, et surtout ayant dans le scénario un rôle positif.

LE CHANT DU CYGNE

Originellement, « dans ces films, il y a l’idée que ces femmes vont prendre ce qui reste. » Brigitte Rollet évoque Le Lauréat (Mike Nichols, 1967) où Dustin Hoffman est séduit par sa belle-mère (la fameuse Mrs Robinson, à laquelle Simon & Garfunkel dédient une musique éponyme)… mais finit tout de même par s’enfuir avec sa fille. « Je ne suis pas sûre que je supporterais de le revoir aujourd’hui. Il y a quelque chose que je trouve particulièrement déplaisant dans la façon dont on va mettre en scène la sexualité de femmes plus mûres, comme si c’était leur chant du cygne. Mrs Robinson a ce côté ogresse, qui cherche à se rajeunir avec de la chair fraîche. »

Pourtant, la narration a ce pouvoir de faire passer toute chose comme juste. La preuve ? Vous n’avez pas bronché devant un Daniel Craig en plein crush sur Léa Seydoux dans 007 : Mourir peut Attendre. Tout coulait de source. La mise en récit évacue la complexité de certains épisodes… ou insiste sur les difficultés d’autres. À force de grands films décryptant chaque micro-étape de relations entre une femme plus âgée et un jeune homme, une idée figée se crée : elles sont complexes, tombent facilement dans la toxicité, et ne durent jamais bien longtemps. Idée figée dont beaucoup de récits semblent alors se contenter, ne prenant pas la peine d’interroger les dynamiques de pouvoir à l’œuvre. En particulier lorsque le partenaire plus jeune ne dépasse pas les 18 ans.

C’est à cela que tente de pallier Half his Age, le roman de la jeune Jennette McCurdy. L’ancienne enfant star – elle se fait connaître aux côtés d’Ariana Grande, sur la chaîne TV américaine Nickelodeon –s’est reconvertie en autrice. Elle écrit du point de vue d’une jeune fille de 17 ans, son histoire d’amour avec son professeur de français. « Quand je vois des adolescents dans les films ou les séries TV, ils peuvent avoir un cran fabriqué de toutes pièces ou une autodépréciation qui dévalorise leur vécu et rend leur expérience plus facile à digérer pour le spectateur », raconte-t-elle au Harper’s Bazaar. « J’ai voulu écrire un personnage aussi complexe qu’on peut l’être lorsqu’on a 17 ans. »

ROMANCER C’EST TROMPER ?

C’était aussi l’ambition d’Anne Fontaine, en 2013, lorsque la cinéaste semi-grand-public, réalise Perfect Mothers. Au festival du Film de Sundance, les critiques découvrent à l’écran le touchant récit de deux amies, élevant leurs enfants côte à côte. Surtout, il assiste, à la majorité des dits garçons, à la romance naissante entre le fils de l’une et la mère de l’autre – et inversement. Une transgression polie qui a marqué Brigitte Rollet. « Anne Fontaine va très loin dans ce scénario, osant même le happy ending. » De son côté, le critique cinéma de L’Express, regrettera que le film « ne se termine même pas en partouze ! ». Belle illustration du paradoxe de l’Age-Gap : parce qu’elles sont hors de la norme établie, les frontières de ces relations sont floues dans nos imaginaires. On les projette immédiatement flirtant d’un côté avec l’inceste, de l’autre avec la domination.

Pourtant, il existe un certain cinéma de marge qui fait un pas de côté, et efface le temps d’un film, ces idées préconçues. Lorsque Guiraudie montre les amours de son personnage dans Miséricorde (2024), il le fait de manière indifférenciée, qu’elles impliquent un prêtre, la mère de son meilleur ami, ou un agriculteur à la retraite. Et dans la vraie vie comme au cinéma, Brigitte Rollet est formelle : « Pour arriver à construire des alternatives qui seraient intéressantes, il faut justement arriver à oublier – ce qui n’est pas toujours facile – le cadre et les normes dominantes. » Et c’est tout ce qu’on souhaite à Kathy Griffin et à ses futurs amoureux.

 

Par Adèle Thiéry