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IBABELLE HUPPERT : « IL FAUT SE MEFIER DE MOI »

 EN COUVERTURE 

Stakhanoviste du cinéma (plus de 130 films au compteur, dont six en salle cette année), Isabelle Huppert est en ce moment à l’affiche du thriller post-ado Greta. L’occasion de revenir avec la comédienne aux deux César sur les pans les plus gore de sa filmo. Attention, entretien saignant !

Paris, fin mai, la somptueuse « Suite Historique » du Peninsula (Paris XVIème). Un jeune impudent ose remettre en doute la parole de notre coverstar. « NON, c’est pas vrai ! » lui hurle-t-il. Isabelle Huppert, habituée à tenir tête aux réalisateurs et réalisatrices les plus coriaces, est imperturbable. « Mais il est très bien, Dumbo, plaide la comédienne aux deux César. C’est le meilleur film – pour un petit garçon – en salle en ce moment. » « Mais NOOOON, c’est pas ça ! » insiste le diablotin d’un mètre cinq. (Il s’agit du fils du rédacteur-en-chef, de passage ici avant sa séance de l’après-midi au Grand Rex ; je m’abstiendrais de vous dire ce que je pense précisément de son éducation.) Le problème ? Sacha, 4 ans, a déjà vu le dessin animée de Disney dans sa version 1941 et ne comprend pas l’intérêt d’aller voir son remake live-action 2019 (nous non plus, d’ailleurs). Peine perdu : le garçon ne se laissera pas convaincre par « la dame qui travaille dans le cinéma ». La psychopathe du nouveau Neil Jordan retourne à son maquillage. « Il ne va quand même pas aller voir le nouveau Tarantino » glisse-t-elle, pince sans rire…

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Durant le shooting et l’interview qui suivront, elle se montrera égale à l’image que nous nous faisions d’elle : précise, sachant ce qu’elle désire mettre en avant, pas avare du « non » courtois, joueuse (l’idée de notre mise en scène l’ayant amusée, elle s’y donne à fond)… Une fois la séance terminée, la virtuose des rôles de freaks bien sous tout rapport se pose. Nous voici prêts pour revenir avec elle sur son impeccable filmographie (hormis quelques benoitjacquoteries, mais bon : comment dire non à un tournage sur l’île d’Ischia ou à Venise)…

Greta rappelle à quel point vous aimez le cinéma de genre.

De « mauvais genre », même. J’ai l’impression que quand on dit « cinéma de genre » ça veut forcément dire de mauvais genre !

En tout cas, ça fait plaisir de vous voir manier un flingue, des couteaux… Ce genre de rôle physique vous plaît ?

Oui – mais je n’ai pas tellement vu Greta comme un rôle physique. Au départ, je l’ai plutôt envisagé comme un personnage qui accomplit un travail très minutieux, très stratégique, avec beaucoup de réflexion. Ce n’est pas vraiment un film d’action.

Elle tue un homme en tirant à bout portant quand même !

Oui, mais comme ça vient un peu par hasard, ça m’a paru assez minimaliste finalement…

« LA PREMIÈRE CHOSE EST DE SAVOIR SI LE FLINGUE EST BIEN DÉCHARGÉ. »

Et vous, vous savez tirer ?

Ce n’est pas facile, il faut un peu d’entraînement. Déjà, la première chose est de savoir si le flingue est bien déchargé. Ensuite, il faut bien placer l’arme… Si besoin est, je pense que je finirai par savoir bien le faire… Il faut se méfier de moi !

Quand le public français vous découvre grâce à votre rôle marquant dans Les Valseuses, vous jouiez depuis trois ans. Vous aviez le sentiment d’avoir effectué votre « apprentissage » ?

Ah non, pas du tout, non. Acteur, ce n’est pas comme chanteur ou danseur ; c’est un travail très peu repérable. On n’a pas le sentiment d’une pratique qu’il faut acquérir avant. On pourrait le croire pourtant : il y a des écoles, tout ça, mais je n’ai pas jamais eu le sentiment d’avoir appris. J’ai l’impression, ou de l’avoir toujours su ou d’en avoir fait l’expérience juste au moment où ça se passait. C’est la différence entre la répétition et l’action : dans la répétition il ne se passe rien, ou alors parfois il se passe tout justement. C’est pour cela que quelqu’un comme Maurice Pialat était un metteur en scène qui voulait abolir le rituel du passage de la répétition à l’action parce qu’il avait compris que tout se passait à la répétition justement. Mais enfin là je digresse.

Des cours de théâtre, vous en avez suivis pourtant.

Oui, c’est grâce à ma mère, elle m’a inscrite dans un cours de théâtre, mais ce n’était pas Brooke Shields non plus ! C’était fait avec une certaine délicatesse et sans forcément savoir où ça allait me mener. Je n’ai pas l’impression d’avoir vraiment voulu quelque chose d’une manière très déterminée, très consciente, disons que l’appétit est venu en mangeant !

Comment vous vous êtes retrouvée actrice alors ?

C’est une question que je me pose encore. On naît à tel endroit, dans tel univers socioculturel. Quelle est la part de déterminisme par rapport à là d’où on vient ? Qu’est ce qui fait que quand on naît dans un petit village au fond de l’Australie, on finit par arriver là où on arrive, je lisais ça sur Margot Robbie, je me disais que le chemin parcouru est dix fois plus improbable. Moi j’allai voir des concerts, j’allais au théâtre, mais il y a des tas de parcours de vie qui rendent la chose encore plus improbable…C’est toujours surprenant d’où les gens viennent et où ils arrivent.

Greta n’est pas votre premier film américain. Juste après Les Valseuses, vous jouez dans Rosebud (1975), l’avant-dernier film de Preminger, tourné sur la côte d’Azur et en Corse.

Rosebud, c’était il y a longtemps mais je me souviens bien de tout, pour la très jeune actrice que j’étais, il y avait des évènements assez marquants comme la présence de Robert Mitchum pendant un mois, qui a fini par partir parce qu’ils se sont engueulés avec Preminger très violemment. Mitchum je l’aimais beaucoup, il me parlait de poésie, il buvait beaucoup, énormément, c’est pour ça qu’il a fini par partir. Puis est arrivé Peter O’Toole, grand amateur de théâtre lui. L’un disait qu’il préférait ses chevaux au cinéma, c’était Mitchum, et l’autre préférait le théâtre au cinéma, c’était Peter O’Toole. Donc deux arcs très différents, mais très gentils tous les deux, hyper sympa même quand j’y pense. Et Preminger très nerveux, très autoritaire, mais je m’entendais bien avec lui.

L’autre réalisateur pas toujours commode avec lequel vous tournez, Maurice Pialat…

(Elle coupe.) Rien à voir avec Preminger ! Oui, deux metteurs en scène qui pouvaient tout d’un coup être un peu colériques, mais ce sont deux cinémas tellement différents, ça ne me viendrait pas à l’idée de les comparer, et puis ils étaient à deux moments très différents de leur vie. Preminger, c’était vraiment à la fin de sa vie professionnelle, nous tournions un film un peu hasardeux, tandis que Maurice était en train de tourner un film magnifique qui allait être suivi de beaucoup d’autres.

 

Les deux metteurs en scène qui vous ont vraiment « lancé » sont Pialat, bien sûr, mais aussi Claude Chabrol. Chabrol, qui vous avait repéré grâce à vos petits rôles dans Les Valseuses, le César et Rosalie de Sautet, vous donne rendez-vous au restaurant de Jean-Pierre Coffe.

« Lancé » je ne dirais pas ça, non. Il y avait eu la Dentellière (de Claude Goretta, 1977) tout de même avant. Mais, la Ciboulette, c’est tout à fait possible. C’était un restaurant très agréable rue Saint Honoré, on y mangeait très bien – et on était assuré d’y rencontrer quelqu’un comme Claude Chabrol.

Votre longue collaboration à venir vous a-t-elle semblé comme une évidence dès le premier film ?

Bien-sûr, même si ça a pris du temps. J’ai fait d’abord Violette Nozière, et puis après il a fallu quand même 10 ans avant qu’on se retrouve sur Une Affaire de femme. Je crois que je correspondais bien à ce qu’il voulait montrer, et ne pas montrer surtout, dans un film.

« CHABROL ? PAS D’EXCÈS, PAS DE ROMANESQUE SUPERFLU, PAS D’IDÉALISATION DES CARACTÈRES… »

C’est-à-dire ?

Pas d’excès, pas de romanesque superflu, pas d’idéalisation des caractères. Mais plutôt une capacité, qui était la mienne, qui l’est toujours d’ailleurs, à être plutôt le reflet exact des événements qu’un individu peut traverser sans chercher à arrondir les angles. Il avait trouvé sa juste expression à travers moi, dans ces films-là en tous les cas, de ce qu’il voulait exprimer…

Lorsque vous commencez à être connue, vous incarnez, selon Vanessa Schneider dans son récent livre sur Maria Schneider, « une époque qui cherche à oublier les excès passés ». Vous vous reconnaissez dans cette description de votre génération post-68arde ?

Ah oui ? Ce n’est pas faux. On était tous sortis d’une espèce de grande fête un peu dionysiaque… Enfin moi je regardais tout ça de loin.

 

Ces tournages avec Chabrol ou Boisset, on imagine une ambiance virile. C’était le cas ?

Je n’appellerais pas ça du tout des tournages virils, pas du tout non. Chabrol, ça n’a jamais été quelqu’un de viril au sens d’une virilité qui aurait flirté avec la misogynie. C’est quelqu’un qui était trop délicat pour ça, trop intelligent… Je ne faisais que des films avec lui où j’étais au centre, donc voilà, le vrai féminisme c’est ça, c’est de mettre un personnage au centre, ce n’est pas forcément d’en faire quelqu’un qui revêt les oripeaux d’une masculinité conquérante. C’est surtout de mettre un individu au centre, y compris dans sa fragilité, dans sa faiblesse, et ne regarder qu’elle, surtout elle. Et de regarder ce qu’il se passe autour d’elle, mais, elle étant le point central.

Ce sont des préoccupations devenues très contemporaines, avec le mouvement #MeToo, celui pour une représentation plus égalitaire dans les équipes de tournage, etc.

Tout mouvement comme ça est forcément positif. Il faut l’accueillir à bras ouverts. Après c’est toujours la nuance qui est menacée dans ce genre de grand changement. Parfois la misogynie vient autant des femmes que des hommes. Mais ce mouvement, ce grand raz de marée ne concerne pas que le monde du cinéma, ça concerne toutes les femmes, c’est bien pour toutes les femmes en général. Ça fait trop longtemps qu’on trouve normal que les femmes soient moins payées que les hommes. Si ça peut enfin faire changer les mentalités…

Ces films que Chabrol réalisait, centrés autour de personnages féminins, étaient des « films du milieu » : des films ambitieux, mais à budget moyen. Ces films sont-ils désormais menacés ?

Oui, c’est une espèce menacée – pas encore en voie de disparition, mais menacée. Mais on peut aussi dire qu’elle l’a toujours été. Disons qu’elle l’est de plus en plus. Parfois je vais au cinéma, je vois certains films, on est trois dans la salle. J’ai l’impression d’être une archéologue qui va à la recherche d’un fossile ! C’est fou, on se dit que dans 100 ans, ce sera perdu, c’est effrayant. Mais ce sont des films que je continue à faire et ils réussissent encore à se monter. Mais c’est de plus en plus difficile…

Comprenez vous que les films Netflix ne puissent pas sortir en salle ?

Oui, un film comme Roma, plus qu’aucun autre, avait vraiment sa place sur un grand écran. Et en même temps, on peut dire aussi que Netflix tout d’un coup a le pouvoir de les produire, ces films…Car aux États-Unis la salle de cinéma, transformée en multiplex, elle, s’est fermée à un genre de cinéma. Netflix s’est engouffré dans cette brèche et vient à la rescousse pour financer des films qui ont de plus en plus de mal à se faire parce que les salles se sont vidées d’un certain type de films au profit d’un sorte d’hégémonie d’un autre type de cinéma. C’est un peu compliqué…

Vous aimez depuis toujours jouer des personnages borderline, un peu freaks, souvent antipathiques… C’est la faute à Chabrol et ce rôle de Violette Nozière (1978) ?

Plutôt grâce à lui oui… ! Et pas vraiment antipathiques, non disons peu aimables au sens de ce qu’on attend d’un héros positif. Mais Greta a peu à voir avec l’univers de Claude Chabrol, c’est quand même pas du tout la même chose… Chabrol a évidemment traité des pulsions meurtrières, il est allé très loin dans cette exploration là, mais différemment. Disons d’une manière plus politique. Greta est avant tout un pur film de genre. Bien sûr il y a une vague explication, cette dérive serait la conséquence d’une forme de solitude… Mais il y a une causalité dans les films de Chabrol, qu’il n’y a pas dans le film de Neil Jordan.

Mais ces rôles-là donc, toujours un peu sur le fil du rasoir …

Oui alors Greta, elle est pas du tout sur le fil, elle est complètement passée de l’autre côté (rires) ! C’est une vraie folle, une vraie psychopathe ! Et puis il y a la finesse, la folie de Neil Jordan qui est un metteur en scène vraiment intéressant.

C’est ce qui vous a décidé à faire le film ? De pouvoir travailler avec lui ?

Oui, bien-sur, c’était la perspective de travailler avec le metteur en scène de Crying Game, d’Entretien avec un vampire ou même de La Fin d’une liaison. Il écrit des romans aussi, j’en ai lu un, très bon, qu’il va adapter au cinéma.

« LE CINÉMA ÇA NE SE TRAVAILLE PAS, LE CINÉMA IL VOUS TRAVAILLE… »

D’ailleurs quand on vous voit jouer dans le film, on a l’impression que c’est d’une facilité déconcertante. Vous travaillez beaucoup ?

Non… Le cinéma ça ne se travaille pas, le cinéma il vous travaille… Le théâtre un petit peu plus, déjà il faut apprendre un texte, alors ça, c’est déjà c’est un boulot quand-même. Le cinéma, pour moi c’est une promenade. Le théâtre c’est, disons, de l’escalade, ça demande plus d’efforts.

C’est ce qui est assez troublant chez vous, sur chaque rôle on a l’impression qu’il y a une ligne de film en film, une continuité entre les rôles…

Oui c’est vrai, c’est toujours la même maison qui traverse des pièces différentes, et surtout habité par la même personne qui se trouve être moi. C’est comme ça que je trouve ma place dans le cinéma, ce n’est pas en enchainant les films, c’est plutôt en étant à l’intérieur d’un même cercle et puis en visitant des parties différentes de ce cercle.

On vient vous chercher pour ça ?

Je ne sais pas si on vient me chercher pour ça mais en tous les cas c’est pour ça que j’y vais. Les gens, ils ne le savent pas forcément : ils viennent me chercher comme une actrice « normale ». Après, moi, c’est ma manière de me déplacer à l’intérieur du cinéma.

Vous avez la sensation qu’on vous propose toujours le même type de personnages ?

Non pas du tout, ils n’ont rien à voir les uns avec les autres. 

Il y a des similitudes quand même…

Disons qu’il y a peut-être une manière assez confortable de m’installer dans chaque film, ce qui fait qu’on a le sentiment non pas que c’est le même rôle ni le même film, du moins je l’espère ! Mais la place que j’y prends est… c’est une question de territoire, j’aime bien l’idée que je vais pouvoir occuper le territoire.

On retrouve toujours des personnages troubles, pas loin de la folie.

Oui mais il y a toujours moyen de s’en débarrasser. Dans Frankie, qui sort à la rentrée, Ira Sachs est vraiment allé chercher autre chose, une vulnérabilité, comme quoi il y a toujours moyen d’aborder des rivages.

C’est ce qui vous excite aujourd’hui ?

Non, ça ne m’excite pas particulièrement, ce qui me plaît c’est de faire des films. Chaque film vous réserve des surprises, généralement des bonnes.

Qu’est ce qui peut encore vous motiver sur un projet ? Parce que vous avez déjà tourné avec les plus grands…

Ah je n’ai pas tourné avec tous les plus grands non ! Avec beaucoup mais pas avec tous ! Vous savez, dans une vie d’actrice il est impossible de n’y voir que des chefs d’oeuvres.

Vous avez encore des envies très fortes, de gens avec qui vous voulez collaborer ?

Non, parce que ça, c’est une envie qui est vaine. L’envie, ce n’est pas tourner avec telle ou telle personne, c’est plutôt de continuer ce dont on vient de parler, une espèce de parcours… Continuer à trouver les occasions qui vous donnent la possibilité de vivre le cinéma de cette manière-là. Mais ça peut se trouver avec un metteur en scène parfaitement inconnu avec qui je n’ai jamais tourné de ma vie, qui vit à l’autre bout du monde. Les chances sont absolument égales.

Qu’est ce qui va vous décider à dire oui à tel projet ?

Mon intuition, tout simplement, qui est la bonne. Enfin, souvent – après ça ne fera pas forcément ni un chef d’oeuvre ni un succès planétaire mais si déjà elle à suffit à me rendre heureuse pendant deux mois c’est déjà pas mal. C’est tout ce qu’on peut demander à la vie.

Vous avez eu de nombreux prix, quel est votre rapport aux récompenses, comment vous les envisagez ?

Je les envisage tout à fait bien, plus je reçois de prix plus je suis contente, voilà ! (Rires.) Après, ce n’est pas «hors des prix, point de salut » heureusement, mais ça me fait plaisir. Qui va dire « je reçois un prix à Cannes, je m’en fous complètement, c’est comme si je ne l’avais pas reçu », bah non. Bien sûr que ça fait plaisir, après on peut vivre sans, bien sûr. Tout est vrai dans ce monde… tout est vrai et son contraire.

 

Greta : en salle

Mary said what she said : Espace Cardin jusqu’au 6 juillet

Entretien Xavier Magot et Laurence Remila

Photos, Anaël Boulay