ELEONORE WEBER : « UN REFLET DU MONDE QUI VIENT »

Depuis leurs hélicos de combat, des pilotes armés de caméras thermiques filment. Et tuent. Avec Il n’y aura plus de nuit, Eléonore Weber signe un documentaire hypnotique qui interroge notre regard.

Il n’y aura plus de nuit est un long-métrage de cinéma, un objet étrange est fascinant constitué d’images filmées par des hélicos de combat. Dans un noir et blanc d’outre-tombe, des ombres se cachent dans la nuit d’un désert du Moyen-Orient. Grâce à la technologie sophistiquée de caméras thermiques, la nuit devient jour. Mais qui sont les silhouettes qui courent ? Des bergers ou des moudjahidines ? Avec des bâtons ou des kalachnikovs ? Au centre de l’image, une visée, pour mieux isoler la cible à abattre, et des données géographiques, des datas en haut et en bas du cadre. Nous sommes dans un hélicoptère de combat, à plusieurs centaines de mètres voire plusieurs kilomètres du théâtre des opérations. La mort va fondre sur les ombres… 

Dans Il n’y aura plus de nuit, le spectateur est devant un territoire vierge, un rêve noir et sans fin, au milieu de milliers d’étoiles qui zèbrent la nuit. On se perd, sans repères, on dérive… Bizarrement, le spectacle de la mise à mort fascine, provoque un sentiment de sidération. Car la mort est escamotée : c’est un trou béant dans le sol, un corps blessé qui scintille, un nuage de poussières, des pixels en folie… Et la réalisatrice Eléonore Weber, née en 1972, entame une réflexion sur la question de ce qu’est voir, notre désir de voir, de tout voir, la pulsion scopique du pilote, premier à découvrir ces images, et du spectateur. Des voyeurs toujours insatisfaits, qui contemplent – en jouissant – leur propre déshumanisation. 

 



Quel est votre parcours ?
Eléonore Weber :
J’ai fait du cinéma et du théâtre. J’écrivais et je mettais en scène des pièces de théâtre contemporain, avec Patricia Allio. Une écriture qui s’appuyait sur des documents où l’on interrogeait le dispositif de représentation, la place du spectateur. J’ai tourné deux courts-métrages de fiction, mais aussi un documentaire pour La Lucarne sur des migrants qui jouent un jeu de rôle autour de la traversée de la frontière des migrants mexicains.

Pourquoi Il n’y aura plus de nuit, dont le titre est tiré d’un verset de la Bible, est-il constitué exclusivement d’images thermiques de l’armée, avec des pilotes d’hélicoptères qui ouvrent le feu sur leurs ennemis
E.W. :
J’ai découvert ces images sur le net, sur YouTube, Dailymotion, ainsi que sur certains sites spécialisés et j’ai immédiatement pensé qu’elles allaient devenir le matériau principal de mon film. Les militaires, c’est une obligation, enregistrent chaque mission sur une clé USB. Certains d’entre eux, parce qu’ils en sont fiers ou qu’ils trouvent cela amusant, les postent sur le web, souvent sur des sites de vétérans. Ces vidéos sont généralement accompagnées de toute une litanie de commentaires guerriers, souvent ultra-violents, racistes et islamophobes. Mon objectif, c’était vraiment de faire un film que je pourrais montrer sur grand écran. Je voulais mettre ces images au centre, qu’elles côtoient toutes sortes de récits filmiques.

Pourquoi ces images ne sont-elles pas classées « secret-défense » ?
E.W. :
Ces vidéos sont bien sûr classés secret défense, il est interdit de les diffuser, mais un certain nombre d’entre-elles sont en libre accès sur le net parce que des militaires les postent, avec parfois du hard rock en musique de fond. Le spectacle préexiste à ma démarche. Les États-Majors laissent ces vidéos pour montrer qu’ils font bien les guerres, c’est de la propagande indirecte, ils ne voient pas le problème avec ce genre d’images… C’est peut-être également pour contrebalancer les images de bavures sur WikiLeaks, où des journalistes ou des civils sont tués, et les militaires montrent des images où de vrais combattants se font tuer. D’où leur tolérance à l’égard de ces fuites…

Comment avez-vous sélectionné vos images ?
E.W. :
J’ai choisi des séquences américaines, canadiennes, irakiennes ou françaises, qui montraient une action in extenso, quasiment en plan séquence. Il y a deux pilotes dans ces hélicos de combat, Tigre ou Apache, un au-dessus de l’autre. Le commandant de bord vise grâce à un viseur et son casque est lié au canon et à la caméra. Sa tête fait bouger la caméra et le canon. Leurs ennemis ne les voient jamais car ils sont à plusieurs centaines de mètres, voire à plusieurs kilomètres. Ils sont à distance et n’ont pas le son d’en bas. J’ai l’impression que ces images nous montrent ce que l’on va devenir dans l’œil du Puissant. Depuis que j’ai terminé le film, les choses se sont accélérées, la loi Sécurité globale m’interroge fortement, notamment le fichage des individus… Ce film, c’est un reflet du monde qui vient.






Vous avez demandé à un pilote français de commenter ces images.
E.W. :
J’ai commencé à monter le film sans avoir recours à des témoignages extérieurs. Puis j’ai cherché à rencontrer un pilote, j’éprouvais le besoin de décoder avec lui la nature de ce regard militaire, en dehors de toute forme d’indignation morale. Pierre V, ce n’est évidemment pas son vrai nom, est intervenu assez tard dans le projet et j’ai réécrit le texte à partir de nos échanges. Je lui ai montré les séquences que j’envisageais d’intégrer au film. Lorsqu’il était impossible de distinguer certains détails ou de saisir le contexte, il a proposé ses propres interprétations.

Ce qui est très étonnant, c’est la fascination que l’on éprouve devant ces images de mort. J’étais quant à moi comme hypnotisé…
E.W. :
C’est très humain que la beauté se mêle à l’horreur, mais c’est une contradiction que l’on a du mal à assumer. La mise à mort est sublimée, presque rendue belle. Cela nous interroge sur la beauté. Je suis persuadée que les pilotes sont également fascinés. Ce qui fait que ce qui est beau, c’est que l’on ne voit pas tout. En tant que voyeur, on voit la mort et on ne la voit pas. Ce qui est violent pour le spectateur, c’est le voile, et cette douceur. Le son n’existe pas, cela produit un amortissement. Ce que l’on veut voir est toujours au-delà du visible. Il y a toujours un hiatus entre ce que l’on veut voir et ce que l’on peut voir. Est-ce que l’on peut voir le réel, est-ce que l’on peut le saisir ?

Le but de ces caméras est de tout voir, même de nuit, et elles produisent pourtant une pure hallucination,
E.W. :
Absolument, avec des qualités hypnotiques, fascinantes, et de la beauté au service d’un projet de mort. Si le film produit ce trouble, c’est que je n’ai choisi que des images liées à la mort, cette chose tabou, interdite, la mise à mort par un viseur. Je voulais absolument que l’on voit ces images en salles, montrer au public ce que l’on ne lui montre pas, être dans le geste du tireur et être associé à cet œil qui tue, mais offrir également un espace de pensée possible. Et offrir une expérience extrême…

Il n’y aura plus de nuit
En salles le 16 juin 2021


Par Marc Godin