Fondateur de la Queer Palm, Franck Finance-Madureira observe les mutations de la représentation LGBTQIA+ au cinéma. Plus de films, moins de militantisme affiché, davantage de personnages queer intégrés aux récits. Pour Technikart, il décrypte les paradoxes d’un prix longtemps considéré comme marginal.
Pour sa 16e édition, la Queer Palm bat son record de films sélectionnés. Ça dit quoi de l’époque ?
Franck Finance-Madureira : Nous avons vingt-deux longs-métrages sélectionnés, et cinq courts, ce qui est énorme. Les précédents records étaient déjà élevés, mais là, c’est assez significatif. Et forcément, ça reflète quelque chose de ce qui se passe dans le cinéma mondial et au festival de Cannes.
Vous avez l’impression que le cinéma queer est devenu plus visible ?
Oui, mais surtout il est devenu plus diffus. On est en train d’entrer dans une forme de normalisation. C’est-à-dire que de plus en plus de films mettent en scène des personnages queer sans que ce soit forcément le sujet principal du récit, ce n’est même plus un événement qu’un personnage soit queer. Ils existent simplement dans des histoires qui parlent aussi d’autre chose. Plus ces personnages sont banalisés, moins ils sont réduits à leur sexualité ou à leur genre, plus on arrive vers quelque chose d’intéressant. Ce n’est plus « le film queer » comme catégorie fermée.
Comme dans Autofiction, le nouveau Pedro Almodóvar.
Oui, parce que chez lui, les personnages queer existent naturellement. On n’en fait pas un sujet permanent. Ils sont là, ils vivent, ils aiment, ils souffrent. Et je trouve ça positif. Ça crée de l’empathie, de la compréhension. Les gens se rendent compte qu’au fond, quels que soient le genre ou la sexualité, les problématiques humaines restent les mêmes.
Mais cette « normalisation » reste très occidentale, non ?
Bien sûr. Dans certains pays, la question reste au centre des récits parce qu’elle est encore extrêmement problématique dans la vie quotidienne. Là-bas, filmer ces identités reste un geste politique fort.
La Queer Palm existe depuis maintenant seize ans. Vous avez l’impression d’être aujourd’hui pleinement accepté à Cannes ?
Disons que le festival reproduit un peu le fonctionnement de nos existences. La Queer Palm est reconnue, identifiée, mais on reste aussi un prix un peu à part. On n’est pas totalement dans la norme institutionnelle, toujours dans la marge.
Cette année, vous avez choisi une double présidence du jury. Pourquoi ?
Parce que je trouvais intéressant de faire dialoguer deux personnalités très différentes. Ce qui me passionne chaque année, c’est de réunir des gens qui ne viennent pas forcément du même univers mais qui ont en commun l’envie de découvrir des films et d’en débattre. À chaque édition, les jurés redéfinissent un peu ce que peut être un film queer. Est-ce une question de sujet ? De regard ? De mise en scène ? De représentation ? Les discussions sont toujours passionnantes. Nous avons donc cette année Anna Mouglalis, que j’ai admiré récemment sur les planches avec le texte d’Ovidie, La chair est triste hélas. Et Thomas Jolly, comédien, metteur en scène de théâtre et d’opéra et bien sûr directeur artistique des J.O.
Il y a une tendance, une couleur pour cette nouvelle édition de la Queer Palm ?
Je n’ai pas encore vu tous les films, mais j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose au sein du cinéma français, notamment quand je découvre Du fuel dans les artères ou La Gravida, deux films de la Semaine de la critique. Il y a une nouvelle façon d’écrire les personnages, quelque chose de moins démonstratif, moins assigné. On sent qu’une nouvelle génération de cinéastes est en train d’arriver avec une autre approche. Je n’ai pas encore vu le dessin animé queer français Jim Queen, mais je suis très curieux.
Économiquement, comment tient la Queer Palm ?
On a un peu d’aides publiques, en partenariat avec le ministère de la culture, du CNC et de la LICRA. Le prix fonctionne beaucoup grâce à un club de partenaires, des producteurs, des distributeurs qui soutiennent l’initiative parce qu’ils y croient. Certaines années sont plus simples que d’autres, mais nous ne sommes pas dépendants d’un seul partenaire… Franchement, c’est fragile.
https://queerpalm.org/
Sur Insta : queerpalm
La phrase du jour :
« Il va falloir que nous ayons des débats féroces. »
Park Chan-wook, président du jury 2026
Par Marc Godin





