Le nouvel âge d’or du cinéma français a déjà sa star. Précision dans le jeu, charisme nonchalant et photogénie d’un autre temps, Vassili Schneider, 27 ans, a décidement tout pour lui : un seul en scène déjà primé, un court métrage prometteur et un rôle dans L’Âge d’or, l’un des films les plus ambitieux du Festival de Cannes. Rencontre entre deux triomphes.
Au bout d’une poignée d’heures passées en sa présence, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Doté d’un charisme contagieux, Vassili Schneider possède toutes les qualités des grandes stars de l’âge d’or hollywoodien : une intensité naturelle, une photogénie exceptionnelle et cette capacité rare à faire naître l’émotion par le simple regard. Autrement dit, à 27 ans, notre coverstar fait revivre cette époque où les acteurs étaient des icônes absolues.
Après avoir éclaté au grand jour dans Le Comte de Monte-Cristo, le blockbuster de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, où il incarne le jeune Albert de Morcerf, il a su s’imposer avec l’humilité de ceux qui savent qu’une carrière réussie relève davantage du marathon que du sprint. Révélé également par son rôle dans Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi, il a multiplié les compositions audacieuses, autant dans Notre-Dame brûle de Jean-Jacques Annaud, que dans des films plus confidentiels ou des séries…
Icône montante du cinéma français, ce Franco-Canadien, cadet de la fratrie Schneider, illumine aussi les défilés de Saint Laurent et Tom Ford, créant une véritable « Vassili-mania » tout en construisant, rôle par rôle, une filmo à part.
Aujourd’hui, l’acteur passe derrière la caméra : il vient de réaliser son premier court-métrage, La Plus Belle Fille du Monde, une comédie grinçante portée par Melvil Poupaud et Eva Danino. Parallèlement, il annonce de nouvelles dates pour La Prochaine fois que tu mordras la poussière de Panayotis Pascot, la pièce qui lui a valu le Molière de la révélation masculine en 2025 et l’un des événements théâtraux les plus touchants de ces dernières saisons. Enfin, il représentera à la 79e édition du Festival de Cannes L’Âge d’Or de Bérenger Thouin, un premier long présenté en sélection Cannes Classics. Ce film pointu suit la vie hors norme de Jeanne (incarnée par Souheila Yacoub) à travers tout le XXe siècle, grâce à une approche singulière mêlant fiction contemporaine et images d’archives issues des collections Gaumont Pathé. Nous retrouvons « Le Plus Beau Garçon du Monde » (son surnom ici au Technikart Creative Studio) à quelques jours seulement du Festival de Cannes.

EN MOHAIR ET LAINE SAINT LAURENT BY ANTHONY VACCARELLO
Ton premier court-métrage en tant que réalisateur, La Plus Belle Fille du Monde, inspiré d’une nouvelle de Raphaël Haroche, vient d’être sélectionné par le Festival Nouvelles Vagues. Quelle a été sa genèse ?
Vassili Schneider : Le projet remonte assez loin. À l’époque, nous sommes en 2018, je venais d’arriver à Paris après mes études. Je lisais énormément, j’essayais de comprendre où j’avais envie d’aller sur le plan artistique. Un jour, mon grand frère Niels m’a conseillé un recueil de nouvelles de Raphaël Haroche. Je me suis plongé dedans, et j’ai pris une claque. Immédiatement, j’ai senti qu’il y avait un vrai potentiel cinématographique dans ses textes, et La Plus Belle Fille du Monde m’a obsédé. Je trouvais la nouvelle à la fois très drôle, très noire et profondément géniale. À ce moment-là, je ne connaissais encore personne à Paris et je n’avais pas les moyens de monter un film, donc le projet est longtemps resté dans un coin de ma tête.
Pourquoi as-tu flashé sur cette histoire d’un pauvre mec obsédé par une jolie fille ?
Je me reconnaissais beaucoup dans l’humour de l’auteur, mais aussi dans la sensibilité de ce personnage un peu à côté du monde, qui poursuit un idéal avec une forme de naïveté, prêt à écouter n’importe quoi. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour les « loosers », dans les romans comme au cinéma.
Les hommes sont-ils prêts à écouter vraiment n’importe quoi lorsqu’ils cherchent à séduire ?
Pas seulement les hommes, mais les êtres humains en général. Ici, pour quelque chose d’aussi con que coucher avec une jolie fille, le personnage se laisse humilier, devient un pauvre chien. Ce n’est pas l’amour qui fait faire ça ; il s’agit là uniquement de désir. Quand on désire quelqu’un trop intensément, on construit une sorte de fiction mentale, un fantasme, et parfois on s’y perd complètement. C’est ça qui m’intéresse dans ces personnages-là, ce moment où ils ne sont plus tout à fait lucides, où ils commencent à changer leur comportement, à se trahir…
Dans ton film, c’est à la fois très beau, très drôle, mais aussi pathétique.
J’ai toujours aimé ces personnages solitaires, très enfermés dans leur tête, qui poursuivent une illusion jusqu’à ne plus savoir exactement qui ils sont, un peu à la Taxi Driver ou Two Lovers. À mon avis, tout le monde a déjà connu ce sentiment, même de manière minuscule : attendre un message et imaginer une histoire.
On a du mal à t’imaginer pris dans ce genre d’engrenage.
Oh que si… même après avoir écrit le scénario, ce qui est pire ! Je me construisais des itinéraires absurdes en me disant : « Je sais qu’elle va dans ce bar ». Donc je passais devant, puis devant un autre, en espérant tomber sur elle « par hasard ». Évidemment, ça n’arrivait jamais. Et à 3 heures du matin, sous la pluie, complètement trempé, tu rentres chez toi en te disant : « Mais quel imbécile ! »
Comment en es-tu arrivé à ce casting : Eva Danino en jolie nazillonne, et Melvil Poupaud en « pôv’ gars » monstrueusement malchanceux ?
J’avais travaillé avec Eva sur Les Amandiers et nous sommes devenus amis. C’est une très bonne actrice et elle a déjà fait du mannequinat, donc c’est un monde qu’elle connaît. Avec Melvil, ce qui est marrant, c’est qu’au départ je n’étais pas sûr de l’imaginer dans le personnage parce que je l’avais vu dans des rôles un peu plus pervers. Et puis c’est un beau mec, Melvil. Je me suis dit : « Est-ce que ça ne va pas trahir le propos de voir un gars séducteur et charismatique de 50 ans ? ». J’avais peur que ça dévie le sujet du film. Puis j’ai compris que c’était un acteur qui pouvait être drôle et qui ne craignait pas le ridicule. Il n’a pas eu peur de la coupe atroce qu’on lui a faite. C’était un régal.

EN SATIN DE SOIE, CRAVATE EN SATIN
DE SOIE, PANTALON PAPERBAG
EN MOHAIR ET LAINE
SAINT LAURENT BY ANTHONY VACCARELLO
Le film est coproduit par la Maison Saint Laurent et AD Vitam.
Oui, je crois qu’il fallait simplement attendre le bon moment. Je savais que Saint Laurent avait envie de produire des films, et comme je suis proche de la Maison, je me suis permis de leur envoyer le scénario. Ils ont tout de suite voulu participer. Les personnages du film portent uniquement des pièces Saint Laurent qui existaient déjà ou qui ont été faites pour le film. Pour le personnage d’Eva Danino, ça tombait bien, parce qu’elle est une grande mannequin. Pour le personnage de Melvil, c’était un peu plus compliqué : comment justifier qu’il soit en Saint Laurent ? On a chopé des pièces qui ne fonctionnaient pas ensemble pour lui donner un look un peu incohérent. Ça a été une belle contrainte et la Maison a confectionné ces pièces avec beaucoup de générosité.
Qu’as-tu appris de cette première expérience derrière la caméra, notamment sur le métier d’acteur ?
En réalisant, j’ai compris que la relation entre un metteur en scène et un comédien est presque une affaire de psychologie. On peut avoir beaucoup de choses en tête, mais tout dépend des mots qu’on choisit et de la manière dont on les dit. Si tu te trompes dans tes indications ou dans ta façon de choisir les mots, tu peux faire perdre confiance à ton acteur, et parfois ce n’est pas rattrapable : tu lui as dit un truc qui lui reste en tête pendant toute la journée, et c’est foutu. Les comédiens sont les êtres les plus fragiles sur un plateau de tournage.
Justement, toi tu as commencé ta carrière de comédien très jeune mais tu n’as pas fait d’école de théâtre…
Au Québec, j’étais en arts numériques : j’apprenais Photoshop, le montage, la photo, le dessin animé. Mais je n’ai pas pu finir, donc je n’ai même pas l’équivalent du bac. Mais ça tient à rien : c’est à cause d’un cours de sport que je n’ai pas fait ! Si je veux l’avoir, il me suffit d’aller faire deux semaines de tennis à Montréal.
Et en arrivant en France ?
Je suis venu suivre l’atelier de Claude Lelouch à Beaune où chaque année il prend treize jeunes aspirants réalisateurs. J’ai fait ça pendant un an et demi. Ça m’a donné l’occasion de rencontrer des gens et ça m’a surtout donné envie de réaliser.
Ton père était également comédien ?
Oui, j’ai la chance d’avoir un père qui a fait du théâtre, mais qui a aussi été danseur classique à l’Opéra et qui nous donnait des cours de théâtre, à moi et mes frères, depuis qu’on est enfants. C’était une activité qu’on partageait ensemble, sans aucune volonté qu’on devienne des professionnels. Il nous disait : « Cet après-midi, je vous apprends un poème de Prévert », par exemple, et ensuite il nous coachait pour bien l’interpréter.
Tu suis encore ses coachings aujourd’hui ?
Oui, je continue de travailler avec lui, surtout sur le théâtre. Comme il vient de cet univers, il m’a transmis beaucoup de clés sur la manière d’habiter une scène, d’en connaître chaque recoin pour finir par s’y sentir complètement chez soi. Avant les représentations, on échange beaucoup ; il me donne des exercices, des petits rituels. Il aime énormément la boxe et me répète souvent : « La scène est un ring, et c’est le tien. »
Tu portes presque seul sur scène l’adaptation de La Prochaine fois que tu mordras la poussière de Panayotis Pascot. Comment as-tu été embarqué là-dedans ?
J’ai eu le casting, puis on s’est mis à travailler avec Paul Pascot, le frère de Panayotis et metteur en scène de la pièce, sur l’adaptation du texte. Il a été très ouvert concernant certaines de mes propositions, donc la pièce s’est construite assez naturellement, au fil de grands échanges entre nous.

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Avec les frères Pascot, vous créez un nouveau personnage qui est simplement « le fils », pas une décalque de Panayotis. Comment t’es-tu préparé à affronter un texte aussi intime et émotionnellement dense ?
C’était une envie très forte de ne pas avoir ce côté décalque, on a donc essayé beaucoup de choses avec Paul [Pascot]. Au départ, j’abordais les scènes dramatiques de façon très intense, et les moments plus légers avec davantage de sourire. Puis Paul a eu l’idée incroyable de renverser cela en amenant beaucoup de lumière dans les moments les plus sombres. C’est ce qui crée toute la nuance du texte. Finalement, sur scène, je passe plus de temps à sourire, presque à rire, en racontant les épreuves que traverse le personnage, plutôt qu’à jouer quelqu’un écrasé par la dépression.
Ça pourrait être une œuvre triste, mais ça ne l’est pas, et ça n’est pas non plus une pièce drôle.
C’est vrai que c’est un travail de dentelle, très délicat, entre les deux.
Tu incarnes ce personnage avec beaucoup de candeur mais aussi une certaine démesure.
Le personnage traverse constamment ses souvenirs et sa mémoire, il fallait sortir du réel et laisser une vraie place à l’imaginaire. Paul m’a appris à agrandir mon jeu, à ne pas toujours chercher un réalisme absolu. Dans les scènes liées à l’enfance ou aux cauchemars, il m’encourageait à aller beaucoup plus loin, presque comme un personnage de bande dessinée avec quelque chose d’ultra généreux et parfois complètement déformé.
Ce climax avec la chanson de Queen…
Cette scène est un vrai relâchement pour moi. Quand la représentation se passe bien, c’est une fête, je ne pense plus au public, je danse juste pour moi. Et les soirs plus compliqués, elle me permet au contraire de lâcher prise. À chaque fois, elle m’émeut énormément, j’ai toujours une petite boule dans la gorge en la jouant. J’en suis aussi très fier parce que Bohemian Rhapsody était un morceau que mon frère Vadim adorait. Je me souviens avoir joué cette scène une première fois devant mon père, dans son salon, avec simplement le son qui sortait de mon téléphone. Il avait eu les larmes aux yeux, c’était un putain de beau moment.
Conseilles-tu à tous tes amis comédiens et comédiennes de se trouver un « one man show » ? Parce que ça permet vraiment à l’acteur d’être sur scène, de montrer l’étendue de ses émotions et de ses skills.
Évidemment, c’est le plus grand défi et c’est la meilleure des choses parce qu’on affronte toutes ses peurs. Quand j’ai été pris pour cette pièce, je n’arrivais pas à croire que j’allais faire ça, me retrouver 1h40 tout seul sur scène, quand on y pense, ça donne le vertige.
Performance épuisante ?
Le concept de « performance » existe vraiment. Je me souviens qu’au début, en rentrant chez moi le soir à vélo, j’étais en nage et je me demandais sincèrement comment j’allais trouver l’énergie de remonter sur scène le lendemain. J’y mettais tellement de cœur que je me suis épuisé très vite. À la reprise, après trois dates, j’ai été pris d’une sorte de petite déprime, presque un mini burn-out. J’étais devenu trop proche du personnage.
Comment reprendre du poil de la bête dans ces cas-là ?
Paul m’a dit un jour : « Arrête de vouloir faire la meilleure performance du monde. On fait du spectacle vivant. Tu as le droit de te planter, d’oublier un mot et d’en rire. » Ça m’a beaucoup allégé de me dire qu’il n’y a pas d’enjeu de vie ou de mort. J’ai essayé de me marrer sur scène et d’arrêter de m’ouvrir le ventre pour me faire souffrir et avoir les larmes. Tu m’étonnes, avant cette discussion, je travaillais et retravaillais la pièce toute la journée avant de la jouer le soir… je la vivais trois fois par jour, c’était un peu insensé.
Qu’est ce que ça a changé sur la pièce en elle-même et ton interprétation ?
À partir du moment où je me suis autorisé à davantage m’amuser, tout a changé. Paradoxalement, c’est là que la pièce est devenue meilleure. Mon père, qui l’a vue un nombre absurde de fois, m’a dit : « Là, tu viens de faire un bond en avant ». Je crois qu’au théâtre, une fois que les bases sont solides, il faut justement accepter de sortir du cadre, de prendre des risques et de laisser un peu de liberté au jeu.
Quelle est la suite pour toi ?
Évidemment, j’ai hâte que les gens découvrent La Plus Belle Fille du Monde, on annonce aussi la reprise de La Prochaine fois que tu mordras la poussière au Trianon en décembre 2026, la sortie en salle en fin d’année de L’Age d’or et celle des Misérables de Fred Cavaye.
L’Âge d’or est un film d’archive avec un parti pris bien spécifique, il sera présent en sélection Cannes Classics pour cette 79e édition du festival de Cannes. Peux-tu nous en dire plus sur le tournage ?
C’était un des tournages les plus intéressants que j’ai eus jusqu’à présent, et sans doute le plus particulier. Comme le film est composé d’énormément d’images d’archives vieilles de 100 ans dans lesquelles nous sommes incrustés, il y avait un montage du film avant même le tournage. Ça n’arrive jamais. La mise en scène était pensée comme les documentaires d’époque, nous pouvions regarder la caméra pour beaucoup improviser. Et puis l’équipe était toute petite et globalement très jeune, j’avait presque l’impression de tourner un court métrage avec des copains, détaché de toute pression.
Tu as découvert les images ?
Oui, et j’ai tout de suite été très ému en me voyant intégré à ces archives, entouré de toutes ces personnes qui ont vécu il y a près d’un siècle et qui deviennent, malgré elles, des figurants du film. C’est une œuvre peuplée de fantômes, il y a quelque chose de bouleversant à se retrouver à l’image aux côtés de visages qui appartiennent au passé, peut-être même à nos ancêtres. C’est aussi ce qui rend ce projet si stimulant, il y a une vraie sensation d’inventer quelque chose. Participer à un film aussi libre et novateur donne envie de continuer à jouer, tourner, écrire, chercher encore.
L’Âge d’or de Bérenger Thouin : prochainement en salles
Entretien Max Malnuit & Laurence Rémila
Photos Arno Lam
Grooming Sebastien Le Corroller
Styliste Thomas Turian
Ass. Styliste Ali Marashi
Charlette Studio




