Court, funèbre, incandescent, Fatherland avance parmi les décombres du XXe siècle avec une gravité sidérante. Un voyage au cœur d’un continent dévasté où, parmi les ruines morales et politiques, la culture demeure peut-être le dernier refuge contre la barbarie.
À mi-parcours du festival, peu de grands films mais un chef-d’œuvre et une évidence. Après huit ans d’une longue et douloureuse absence, Pawel Pawlikowski s’impose comme l’empereur de Cannes avec son Fatherland. Rarement un film aura atteint une telle épure, une telle intensité dans le dépouillement. Le film dure à peine plus d’une heure, mais il laisse un goût de cendres dans la bouche et la sensation d’avoir traversé un siècle de ténèbres européennes. Nous sommes dans l’Allemagne de 1949 et l’immense écrivain Thomas Mann est de retour au pays. Tout y est condensé : la culpabilité allemande, la faillite des idéologies, le vertige de l’exil, la transmission impossible entre un père et ses enfants, et surtout cette question lancinante : que peut encore l’art après la catastrophe et l’holocauste ?
Le génie de Pawlikowski est de ne jamais transformer ce matériau immense en démonstration historique. Fatherland ne disserte pas : il hante, longtemps après sa projection. Dès la première scène – ce long coup de téléphone entre Klaus Mann et sa sœur Erika – quelque chose d’irrémédiablement brisé traverse l’écran. En plan fixe, August Diehl y est bouleversant, silhouette fébrile et déjà fantomatique, intellectuel incapable de choisir entre « Staline et Mickey », pris au piège d’un siècle qui a transformé toute idée politique en machine de mort. « Nous sommes des déchets. » Klaus n’est plus vraiment vivant ; il est la conscience blessée du film. Son suicide futur, hors-champ, devient celui d’une Europe humaniste incapable de survivre à ses propres contradictions.
BUCHENWALD ET JEAN-SÉBASTIEN BACH
L’odyssée de son père, Thomas Mann prend alors une dimension presque infernale. L’Ouest grouille d’anciens nazis qui se recyclent dans le confort de l’oubli ; à l’Est, les communistes remplissent le camp de Buchenwald d’opposants politiques. Vision sidérante : le camp n’a pas disparu, il a seulement changé de gestionnaires. En une image, Pawlikowski pulvérise l’illusion d’une paix retrouvée. La guerre continue, autrement. L’Histoire ne guérit pas ; elle mute. Mais ce qui rend Fatherland immense, c’est que cette réflexion politique ne cesse jamais d’être incarnée dans des corps, des regards, des silences. Sandra Hüller (La Zone d’intérêt) est prodigieuse en Erika Mann, mélange de dureté et d’amour filial, femme épuisée de porter à bout de bras le génie vacillant du père. Et Hanns Zischler, comédien fétiche de Wim Wenders, compose un Thomas Mann bouleversant de fatigue, de dignité, de culpabilité rentrée. Un bloc de marbre qui va peut-être se fissurer… Pawlikowski filme leur relation comme une chambre secrète où se rejoue toute la tragédie allemande : comment transmettre une culture sublime à des enfants nés dans un monde qui a produit Auschwitz ?
Cette question traverse chaque plan, en format carré, d’une symétrie quasi-kubrickienne. La lumière brille comme un linceul : ce noir et blanc funèbre, poudreux, traversé d’éclats presque sacrés. Chez Pawlikowski, la beauté n’est jamais décorative. Elle résiste. Les ruines, les visages, les églises éventrées semblent éclairées de l’intérieur par quelque chose qui refuse de mourir. Peu de cinéastes contemporains savent filmer ainsi la gravité du monde sans jamais céder au maniérisme. Chaque cadre paraît composé contre le néant.
Et puis il y a cette fin, sublime, inoubliable. Une cantate de Jean-Sébastien Bach résonne dans une église détruite. On pense à Cioran : « La musique de Bach est la seule preuve tangible de l’existence de Dieu. » Une larme coule sur la joue d’un protagoniste, ou peut-être sur la nôtre. Rien n’est réparé pourtant : les morts restent morts, l’Allemagne reste coupable, l’Histoire demeure une plaie ouverte. Mais la musique subsiste. Bach subsiste. Et dans ce geste de cinéma d’une infinie douceur, Pawlikowski semble nous prendre la main au milieu des décombres pour nous murmurer que la culture est peut-être la seule chose qui empêche définitivement la victoire du mal.
C’est toute la grandeur de Fatherland. Le film ne croit ni aux systèmes politiques ni aux récits héroïques. Il croit aux œuvres. À la possibilité fragile qu’un morceau de musique, un roman, un film, maintiennent encore vivante une idée de l’humain. Face aux barbaries symétriques du XXe siècle, il reste Bach, Thomas Mann, et un cinéaste pour transformer les ruines de l’Europe en prière silencieuse. Alors que l’on danse au-dessous du volcan, que les nuages s’amoncellent à nouveau, que les guerres et les virus mutent et se multiplient, que le monde semble n’avoir retenu aucune leçon de l’Histoire, nous avons Que ma joie demeure. Et Pawlikowski, cet ami qui peut nous sauver la vie.
Comme La Montagne magique, de Thomas Mann, Fatherland n’est pas seulement magnifique : il est vital.
Fatherland de Pawel Pawlikowski
Bientôt en salles
Par Marc Godin




