CANNES 2026 : L’ÊTRE AIMÉ : RODRIGO SOROGOYEN SE PERD DANS LE MIROIR DE SES INFLUENCES

L'ETRE AIME

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen abandonne la tension nerveuse ou politique qui faisait la singularité de son cinéma pour explorer les failles intimes d’une famille en crise. Un drame psychologique appliqué, qui tourne à vide.

L'ETRE AIME

Un gros prout arty sur la Croisette ? 
Dès les premières scènes, vingt minutes de dialogues ininterrompus dans un resto entre un père et sa fifille qui n’arrivent plus à se comprendre, Rodrigo Sorogoyen, 45 ans, réalisateur espagnol virtuose d’El Reino ou de Que dieu nous pardonne, fait le malin avec sa caméra et filme les silences, les hésitations et les regards perdus avec une grâce pachydermique, une gravité presque ostentatoire, comme s’il fallait immédiatement signaler au spectateur qu’il assiste à une œuvre « importante ». Mais très vite, cette recherche de profondeur finit par produire l’effet inverse et tout paraît fabriqué, étrangement désincarné, calculé, et bien sûr sans aucune émotion véritable. Le problème ne vient pas tant du sujet – les traumas familiaux, les blessures affectives, l’impossibilité d’aimer, toussa – que de la manière dont Sorogoyen le traite. Là où son cinéma brillait autrefois par son énergie, ses dilatations du temps, ses accélérations démentes, sa brutalité sèche, L’Être aimé s’enferme dans une forme d’élégance triste et appliquée qui semble constamment lorgner du côté de Bergman ou de… Joachim Trier. Impossible, en effet, de ne pas penser à Valeurs sentimentales devant cette succession de conversations murmurées, de scènes de repas tendues, de personnages d’artistes mégalos (ici un réalisateur de cinéma) incapables d’aimer leurs filles, ou de communiquer autrement qu’à travers leurs névroses.

LENT, ÉLÉGANT ET PSYCHOLOGISANT

Si chez Trier, cette fragilité émotionnelle s’accompagne d’une véritable mise à nu, avec des personnages de chair et de sang qui existent au-delà du dispositif, chez Sorogoyen, les personnages sont réduits à des concepts dépressifs ambulants, chacun porte son trauma comme une croix ou une pancarte scénaristique. Les dialogues, sur-écrits, sonnent faux, on sent constamment l’auteur derrière chaque phrase, derrière chaque mouvement de caméra supposé traduire l’effondrement intérieur des protagonistes. Cette artificialité est donc renforcée par une mise en scène étonnamment précieuse. Les longs plans flottants, les cadres épurés, les décadrages au millimètre, la photo froide et légèrement désaturée composent un univers émotionnellement stérile. Sorogoyen semble avoir troqué la tension organique de ses meilleurs films contre une forme de cinéma d’auteur international parfaitement calibré pour Cannes : interminable (le machin dure 2h 20), lent, élégant, psychologisant (dans quel état j’erre?), mais profondément inoffensif. Le plus frustrant reste de voir un cinéaste brillant qui n’a jamais eu besoin d’imiter qui que ce soit et qui lime ses crocs, coupe ses griffes et perd ce qui faisait sa force : la tension, l’énergie, la sensation de danger imminent. 

De ce naufrage, on pourra sauver les acteurs, notamment Victoria Luengon, vue dans la série géniale Antidisturbios et le prochain Almodóvar, Autofiction, et Javier Bardem, qui fait bouger les 43 muscles de son visage avec une belle conviction. 

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen
Sortie en salle le 16 mai 2026


Par Marc Godin