ITS CONTEST : « LE FUTUR DE LA MODE EST ICI »

Chloë Reners

Pour sa 24e édition, ITS Contest, concours de mode avant-gardiste italien, consacre Chloë Reners. Invités à découvrir les collections des dix finalistes ainsi que l’exposition de son musée (ITS Arcademy), nous avons rencontré deux des membres du jury, le philosophe Emanuele Coccia et le directeur des marques émergentes à la Fédération de la Haute Couture et de la Mode Serge Carreira, pour une courte cartographie de la mode contemporaine. 

« The future is here », tels ont été les premiers mots de Carlo Capasa, le président de la Chambre Nationale de la Mode Italienne, pour présenter la 24e édition de l’ITS Contest, qui sélectionne chaque année dix designers, issus du monde entier. Installé à Trieste, en Italie, l’ITS Contest est un rendez-vous pour la jeune garde internationale. Peu connu en France, il est pourtant un incubateur de talents inouïs, parmi lesquels Demna (ITS Contest 2004), Matthieu Blazy (ITS Contest 2005), Nicolas di Felice (ITS Contest 2007), Úna Burke (ITS 2009), Marina Abramović (ITS Contest 2012), Maiko Takeda (ITS Contest 2014), Macy Grimshaw et Maximilian Raynor (ITS Contest 2025). C’est à Trieste aussi que la directrice et créatrice du concours, Barbara Franchin, a ouvert, en 2023, l’ITS Arcademy. Le musée est consacré à la mode contemporaine, y est archivé l’ensemble des portfolios des candidats au concours – 15 643 à l’heure actuelle –, et sont présentées des expositions qui visent à réfléchir à ce qu’est la mode et à ce que font ses acteurs concrètement. Elle se consacre cette année à un métier qui fait rêver, et pourtant assez peu connu ou compris, au cœur des magazines de mode, des tapis rouges et des réseaux sociaux, le stylisme. Intitulée The power of being seen from Harry Styles to Lady Gaga, l’exposition détaille les contours d’une profession qui a connu ses premières heures de gloire avec madame Bertin (l’habilleuse de Marie-Antoinette célébrée dans toutes les cours d’Europe à la fin du XVIIIe siècle), reconnue comme un métier avec le magazine i-D (à partir de 1983) – dans lequel la catégorie styliste aurait été pour la première fois mentionnée –, puis devenue un objet (certes vague, voire inconscient) de fantasme, avec des séries comme Une nounou d’enfer et le vestiaire à couper le souffle de Fran Fine. 

Conçue par Tom Eerebout, ce qu’elle présente est significatif pour mesurer à quel point nous passons, pour beaucoup d’entre nous, à côté du sujet que représente la mode contemporaine. Tom Eerebout y décrypte en effet les coulisses du tapis rouge, la chambre d’hôtel où se prépare telle popstar dont les images vont affoler les réseaux sociaux et les médias en général ; il interroge le rôle des accessoires ; la manière dont sont sculptés les corps pour bouleverser la représentation d’un genre comme d’une image archétypale ; et surtout il s’interroge sur la nature de son métier, en particulier avec le philosophe et autre membre du jury, Emanuele Coccia. Dans un long entretien présenté dans le catalogue de l’exposition, mené par l’auteur de Métamorphoses, ils réfléchissent au type de connaissance qu’implique le métier de styliste. Coccia conclut son exposé par une comparaison avec le jeu de tarot. De la même manière que nous l’utilisons pour donner à voir ce que nous n’avons pas encore vu, le styliste est là pour rendre visible ce qui n’a pas encore été vu. Il interroge une personnalité, la replace dans l’histoire de la mode, et collabore avec elle pour rappeler, détourner, inventer un présent. 

INTERROGER LA MODE 

Interroger la mode est rare. Les intellectuels s’intéressent peu à la question, comme si Roland Barthes avait déjà tout dit dans son Système de la mode ; ou comme si la mode n’était qu’un microcosme, qu’un avatar magnifique du consumérisme moderne, qu’une aventure (joyeuse et déconnectée) de sa bourgeoisie. Davantage encore que n’importe quelle discipline de la pop culture, la mode est au cœur de l’économie culturelle. À double titre, nous devons donc la penser – en tant qu’art et en tant que système économique. 

Pour la deuxième année consécutive, j’ai été invité à la finale de l’ITS Contest. J’ai souhaité interroger Emanuele Coccia et Serge Carreira, tous deux membres du jury du concours, respectivement philosophe et directeur des marques émergentes à la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, sur la place de l’ITS Contest dans l’émergence de nouveaux talents et sur la recherche intellectuelle autour de la mode. Deux rencontres chronométrées…

The power of being seen from Harry Styles to Lady Gaga, ITS Arcademy – Museum of Art in Fashion, Trieste, Italie.

Emanuele Coccia

EMANUELE COCCIA : « LA MODE A NÉGLIGÉ LA PAROLE ET L’ÉCRITURE »

Photo Frank Perrin

En 2025, vous avez publié La vie des formes avec le designer Alessandro Michele, dans lequel vous écrivez : « La mode semble s’imposer comme la catégorie d’art la plus universelle de notre temps. » En quoi être membre du jury de l’ITS Contest nourrit votre réflexion sur la mode ?
Emanuele Coccia : L’intérêt de l’ITS Contest est que ce sont des designers qui proposent à chaque fois une espèce de rêve de la mode, non parce que leurs créations sont irréalistes, puisque tous ont déjà commencé à travailler au sein de cette industrie, mais plutôt parce que ce qu’ils proposent ne se voit pas ailleurs. Il y a donc d’emblée une surprise par rapport à ce que l’on trouve dans la mode contemporaine qui est globalement devenue un exercice rhétorique désincarné et commercial. 

C’est-à-dire ?
Si on regarde ce que fait Jonathan Anderson en ce moment, qui est l’un des plus grands génies de la mode contemporaine, c’est simplement du collage d’anciennes collections de Dior, parce qu’il a certainement l’obligation de communiquer ainsi. Mais cela, ce n’est pas de la mode. C’est une simple situation de psychose où l’on fait semblant que la mère est toujours vivante, alors qu’elle est morte. Ici, à Trieste, on voit des candidats frais, avec une ambition authentique. À travers leurs propositions, on peut deviner la situation du monde.

Pour rebondir sur cette idée, Barbara Franchin a dit dans sa présentation du concours : « Les designers comprennent ce qu’il se passe dans le monde ». Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?
C’est en tout cas ce que la mode devrait faire, mais elle a cessé de le faire depuis longtemps. Parmi les finalistes, l’un d’entre eux a repris l’idée d’une ville traversée par des mouvements et des tensions (Steven Chevalier, ndlr). Il a essayé de transformer cela par des vêtements, ce qui est une idée magnifique et importante. Dire et incarner le présent par des vêtements, c’est ce que la mode a toujours voulu faire. Un autre candidat tente, à travers sa collection, de dompter ses cauchemars (Wenji Wu, ndlr), c’est aussi ce qu’on demande à la mode. Chez les très grands créateurs, d’Yves Saint Laurent à Alexander McQueen et Alessandro Michele, l’habit est une carte pour s’orienter dans le monde. C’est une carte bizarre en cela qu’elle est portée, vue, que chacun devient alors la carte des autres. C’est grâce à cette carte que l’on peut aller là où l’on n’est pas encore allé. Ces jeunes créateurs ont cette attitude qui est, pour des raisons vastes et complexes, absente de la création à Paris. Pour autant, la plupart des candidats, même s’ils viennent de partout dans le monde, ils habitent à Paris. Il manque un endroit où ils pourraient se retrouver et échanger autour de la mode. La mode a vraiment négligé la parole et l’écriture, on en parle mal et très peu, contrairement à l’architecture ou à la peinture. 

Vous enseignez pourtant l’histoire de la mode à l’EHESS.
Oui, mais il y a très peu de textes à faire lire aux étudiants. Pour la plupart des créateurs, il n’y a pas de livre, dans lesquels on explique véritablement le vêtement. Le fait qu’une galerie d’art publie, à ses frais, des livres sur des artistes contemporains, souvent très complexes, est une évidence. Ils savent qu’ils doivent le faire. Les maisons de mode font quant à elles des livres dépourvus de réflexion, comprenant beaucoup d’images et peu de mots.

Est-ce parce que la mode est encore quelque chose d’avant-gardiste ?
Non, parce que l’architecture l’est beaucoup plus en ce moment. C’est davantage la responsabilité des créateurs. Pourquoi y a-t-il tous ces discours sur l’art ? Parce que ça fait cent siècles que les artistes en Occident écrivent. On attend d’un artiste qu’il explique, qu’il fasse des manifestes. L’œuvre est une théorie par les objets, mais il faut l’écrire. Mais je pense que les jeunes sont beaucoup plus conscients de ça. Leurs discours sont d’ailleurs plus complexes. Cela va changer. 

 

Portrait Serge Carreira

SERGE CARREIRA : « LA TIMIDITÉ DE LA POLITIQUE CULTURELLE DANS LE DOMAINE DE LA MODE »

Photo Stephane Kossmann

Pour la deuxième année consécutive, je me demande pourquoi l’ITS Contest n’est pas davantage connu en France. À votre avis ?
Serge Carreira : C’est un concours dont l’une des forces a été d’être concentré sur le monde professionnel de la mode depuis toujours. Il n’a jamais vraiment cherché la lumière en dehors de ce cercle, ce qui se reflète dans le jury, où l’on retrouve les principales figures de l’écosystème économique de la mode en Italie. C’est d’abord et avant tout une initiative professionnelle. C’est ce qui fait la rigueur et le sérieux de ce rendez-vous.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce concours ?
Il ne me semble pas qu’il y ait de compétition entre la France et l’Italie. On partage beaucoup de valeurs et de visions sur la création. C’est pour ça que j’ai été à la fois honoré et enthousiaste de rejoindre le jury l’année dernière et de renouveler l’expérience. Ce qui est intéressant, c’est de découvrir ces talents internationaux, d’échanger avec eux et d’être dans un autre écosystème. ITS est une des étapes du parcours de la jeune création.

Dans les différentes interventions des membres du jury est revenue la formule « the future is here ». Avez-vous perçu une idée commune à l’ensemble des candidats ?
Je ne sais pas s’il y a des idées communes. En revanche, il y a beaucoup de questionnements autour de l’identité et de son expression corporelle. Je trouve que ces enjeux sont, aujourd’hui, intéressants et nécessaires. Cette génération est le miroir de notre époque.

Pourquoi la mode est-elle si peu un domaine de recherche académique ?
Le monde académique a une relation paradoxale vis-à-vis de la mode. C’est un objet culturel mais ce n’est pas, pour autant, un sujet consensuel. Il y a toujours le soupçon de futilité et de superficialité à propos d’elle. En France, on est très fiers d’être leaders sur le marché mais la dimension économique et de légèreté créent un phénomène de distance chez les chercheurs. 

Je trouve étonnant que la philosophie contemporaine ne s’empare pas davantage de ce sujet.
L’étude de la mode relève incontestablement des sciences sociales. Néanmoins, il y a des réticences très fortes d’une large partie du monde des sciences sociales en France. C’est comme si les recherches de Barthes dispensaient de tout autre approfondissement en la matière. Cela fait bientôt soixante ans que nous restons sur la pensée de Barthes dans son Système de la mode. Il y a de nombreux champs à explorer sur le rôle social de la mode aujourd’hui. Avec un collègue de Sciences Po qui travaille sur les politiques culturelles, nous travaillons à un livre sur la timidité de la politique culturelle dans le domaine de la mode. 

Pourquoi cette timidité à votre avis ?
C’est le champ d’étude en tant que tel qui fait peur, la crainte de se « faire acheter » ou de s’interroger sur une discipline mineure et clinquante…

Il y a donc quelque chose à inventer, un espace où la mode serait un objet d’étude à part entière ?
Définitivement.


Par Alexis Lacourte