Collaborateur des superstars de la pop et du rap des dernières années (The Weeknd, Metro Boomin, Playboy Carti), Prince 85 brouille les pistes de son identité pour échapper à la pression de l’industrie du disque. Est-il en passe de sortir le chef-d’œuvre musical de l’année, ou est-il condamné à rester dans l’ombre de la planète Terre ? On l’a rencontré avant la sortie de son album, prévu pour mi-2026.
Légende Photo : CITOYEN DU MONDE_ Si vous passiez à côté de lui dans les rues de Paris ou de New York, vous n’y verriez que du feu. Contrairement au casque des Daft Punk, on ne décerne pas au premier coup d’œil que se cache un producteur et musicien génial et
volontairement flippant.
Le rendez-vous est donné via Google Meet. Pour 11h30, lundi 19 janvier. La voix sera modifiée en direct. Impossible de le rencontrer physiquement et de le prendre en photo. Impossible également d’obtenir des réponses sur son enfance et sur son parcours. Pour préparer l’interview, j’ai eu Éric Chedeville au téléphone, alias Rico The Wizard, avec qui il a collaboré pour son album, le très attendu The Worst Kind. Le management s’est stressé (c’est Étendard Management). C’est que, depuis un an, on prépare l’engouement autour de cette étrange figure mutante avec des clips à gros budget et pas mal de mystère.
– Bonjour Prince 85.
– Bonjour
– C’est pour quel morceau, le Billboard n°1 derrière toi ?
– « Die For You », de The Weeknd, en 2016
Son grand front chauve rappelle l’enquêteur Théo Kojak.
– Et l’affiche sublime, avec le sous-marin rouge, d’où vient-elle ?
– C’est Space Battleship Yamato, de Leiji Matsumoto. À côté, c’est E.T., prononce-t-il, la voix soudain grésillante, comme si une intelligence artificielle réagissait à la référence extra-terrestre.
– Démarrons. Comment as-tu rencontré Abel, alias The Weeknd ?
– En 2013, lors d’un voyage à Hong Kong. J’ai beaucoup travaillé avec lui sur l’album Kiss Land (2013), toute la partie visuelle en particulier. On a gardé contact au fur et à mesure des albums. Ces vingt dernières années, je me suis concentré sur la découverte de la musique, en travaillant notamment aux côtés de l’entourage XO (le label créé par The Weeknd en 2012, ndlr). Je prépare désormais mon propre statement.
LE STATEMENT DE PRINCE 85
Si d’abord nous avons envie de rire, peu habitués à mener des entretiens avec des mutants, comme Prince 85 ne quitte pas son personnage, nous nous laissons embarqués dans l’aventure. Au fur et à mesure de ses enquêtes, le commissaire Maigret l’apprend : allure, posture et habit sont déterminants pour mener à bien des entretiens. C’est peut-être pourquoi Prince 85 gardera ses lunettes de soleil, maintiendra son ton robotique, fera, qu’importe les questions, des envolées cryptiques pour tout renvoyer à une identité lointaine. La planète Saturne, sûrement. Où sont nés les allumés les plus intéressants de la musique, depuis Sun Ra. Son cuir noir et sa mine sévère lui confère d’ailleurs une certaine aura, situé entre le videur du Berghain et l’aliène d’un film qui n’a pas encore été tourné. Face à l’image numérique de son studio, installé quelque part entre le Japon, les États-Unis, l’hexagone et la géante gazeuse, nous essayons d’en apprendre plus. « Je ne suis pas de cette planète. Je suis clandestinement venu observer vos cultures, car j’ai un amour pour votre bruit, que vous appelez “la musique” », nous informe-t-il. Est-il allumé ? Et si, donc, Prince 85 avait véritablement un message à délivrer, depuis un endroit où, nous, humains ordinaires, ne pouvons nous rendre ? Il a travaillé avec Mike Dean, French Montana, 21 Savage, Playboi Carti, toujours anonyme depuis le début des années 2000, multipliant les apparitions sous couvert de plusieurs pseudonymes, dont P85 et Prince 85. Et d’autres encore, plus confidentiels, tenus secrets. « L’identité n’a aucune importance, ça crée de la confusion », commente-t-il. Et il en joue. Depuis un an, depuis le démarrage de son « statement » avec la sortie du clip « All of Us », des rumeurs se multiplient à propos de cette non-identité. Sur Reddit, abondent les arguments pour prouver qu’il est The Weeknd en personne. Mais non. S’il est un humain, il vient d’une région proche de la nôtre. Et s’il s’est connecté à la culture hip-hop américaine, c’est par l’un de ses collectifs artistiques passé par Paris au début des années 1990, qui a petit à petit rencontré la scène du Queens, à New York, jusqu’à créer des pochettes pour des groupes comme Infamous Mobb.
En digne héritier de DJ Mehdi, Prince 85 triture les samples, multiplie les collages, à la recherche d’un son où s’entrecroisent les imperfections humaines et la tessiture a priori ultra normée des machines. Sur son single « All Of Us », se retrouve sa sensibilité pour le rock progressif des années 1970. Il y sample le groupe polonais Obywatel GC, pour un morceau qui rappelle la techno rock des premiers sons de Daft Punk. Le clip, sorti en mai dernier, est une méga production, qui met en scène l’atmosphère sombre et étouffante de sa musique. S’y déploie la seconde et la troisième phase de son statement : après l’anonymat, le souci du son et de l’image. Réalisé avec l’agence Phantasme, qui produit des clips pour FKA Twigs, a travaillé sur la campagne Austine Butler pour Saint Laurent (par Julia Ducournau), ou le clip surréaliste « Big Sleep » par Gaspard Noé pour The Weeknd, il est suivi, début septembre, par une campagne de publicité à Times Square, New York, pour la sortie de son second clip, « Electronic Talk ».
De son passé, Prince 85 a fait table rase, pour préparer au mieux The Worst Kind. Ses premiers projets solo ont ainsi été supprimés des plateformes. Sur Bandcamp, est cependant encore disponible un album entièrement consacré à remixer le Yeezus de Kanye West, où figure une reprise transe de « Send It Up ». « Cet album est arrivé dans une scène musicale redondante. C’était un virage osé. C’est la raison principale pour laquelle il m’a beaucoup plu », précise-t-il. Il a également laissé un remix d’un titre de Kavinsky, un de ses amis proches avec lequel il ouvrait les shows de Justice, en 2025. C’est pour un autre remix de ce dernier, « Renegade », qu’il a commencé à travailler avec Rico The Wizard (collaborateur de longue date des Daft Punk, il a été auréolé d’un Grammy Award en 2017 pour « I Feel It Coming », de The Weeknd). « Ce que j’aime avec Prince 85, raconte Éric Chedeville, c’est qu’on a la même culture, mais à l’envers. Il fait du hip-hop et il écoute de l’électro, je fais de l’électro et j’écoute du hip-hop. Et puis j’aime son style, sa façon rock de faire de l’électro. C’est pour cette raison que je lui ai proposé de produire son album. » Pendant neuf mois, entre juillet 2023 et avril 2024, ces deux musiciens de l’ombre ont peaufiné The Worst Kind. Qui sera un statement et un chef-d’œuvre – ou un ovni , dont quelques quidams n’oublieront pas le passage. En attendant, voici ses réponses à mes questions.
Tu as suivi l’ascension de The Weeknd, avec tout ce que le succès à grande échelle comporte de difficultés. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles tu cultives le secret autour de ton image ?
Prince 85 : Il y a toujours eu cette volonté de mettre en avant la musique et non le reste, ce que j’ai tout de suite apprécié chez Abel et ce qui était le cas lors de ces trois premiers projets. Je pense ne pas être le seul dans le milieu musical à cacher mon identité pour mettre en avant l’essence de la musique. De mon côté, ça me permet de raconter une histoire et de mettre en avant une identité différente.
Dans le clip de « Temporium », sorti en 2017, tu feuillettes un exemplaire de Metal Hurlant où apparaît le personnage de Prince 85. Qu’est-ce qui t’a inspiré ton univers visuel ?
Tout ce qui est extraterrestre, comme E.T. et Rencontres du troisième type est étroitement lié à ma réalité.
Pourquoi as-tu supprimé des plateformes tes précédents projets (Source Code et Temporium) ?
C’est un choix personnel. Il s’agissait de pulsations auditives créées pour un moment T.
Par quoi es-tu venu à la musique ?
La principale raison pour laquelle j’ai commencé à faire de la musique, c’est la découverte de la culture hip-hop, à travers toutes ces disciplines. J’ai été rapidement intéressé par la culture du sample. J’ai commencé à triturer énormément de disques, tout genre confondu. De là, je me suis passionné pour toutes les machines qui te permettent de sampler. Il n’y a pas vraiment de cursus pédagogique. J’ai surtout écouté énormément de musique, en particulier celle des années 1970, des groupes comme Magma, et Pink Floyd. .
En 2020, tu as produit le rappeur Issam, pour son album Crystal. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Chaque apparition sur Terre m’amène à des connexions accidentelles. Celle avec Issam en est une. J’ai découvert à travers lui, une volonté extrême de créer, vers des chemins encore inexplorés. L’album Crystal s’est fait de manière très organique. En l’espace de trois semaines, il était terminé. Il arrive à un moment de la scène musicale mondiale où les frontières n’existent plus. Dans sa musique, il mélange le raï, le rap, le punk et différentes autres sonorités sans même le vouloir, ce que je trouve génial.
Tu fais de la musique depuis plus de vingt ans. L’hybridation des genres, est-ce une nouveauté ?
Je pense que c’est une question générationnelle. Pour ma part, ça c’est passé par la découverte et l’utilisation de différents synthétiseurs. Ça a du bon comme du négatif, mais de tout ça sort parfois des pépites.
As-tu envie de travailler davantage avec la scène francophone ?
Je suis de très près toutes les scènes. De bonnes choses en sortent, mais aucune rencontre ne m’a encore permis de créer des connexions musicales intéressantes. Je préfère me concentrer sur des connexions déjà existantes.
Qu’est-ce qui est déterminant pour que tu travailles avec un artiste ?
C’est de l’ordre du subconscient. C’est instantané. Ce sont des connexions humaines et je serais incapable de dire pourquoi celle-là plutôt qu’une autre. Que ce soit The Weeknd, Issam, Metro Boomin ou Kavinsky, il n’est jamais question de musique avant tout.
Pour la pochette de ton single « Electronic Talk », tu es mis en scène au milieu d’une foule où chacun regarde l’écran de son téléphone. As-tu un message à faire passer?
Cette pochette, une parmi une succession qui va arriver, est comme des interrogations de ma part sur le comportement humain et un constat. Je suis en phase d’observation jusqu’à l’annonce de cet album, qui sera un genre de statement de ce que je pense, un bilan de la planète Terre et de l’humain en général. J’essaie de le faire de façon subliminal, avec des cover, des connexions, des titres, des artistes. Rien n’est laissé au hasard et tout a un sens.
D’où vient le nom « Prince 85 » ?
C’est juste un nom de code, contrairement aux humains qui mettent un nom à chaque personne, ce que je trouve assez intriguant et qui pose problème sur l’appartenance à un groupe ou à un autre. Il n’a donc pas vraiment d’importance.
Sun Ra disait être venu sur Terre pour créer, par sa musique, un langage universel. Est-ce aussi ton idée ?
Je pense en effet que la musique est un langage universel.
Deux clips sont sortis avec des budgets importants. Comment prépares-tu la suite ?
L’album sortira cette année. Il sera ponctué de quatre singles. Et de collaboration avec des artistes, des remix en particulier.
Tu as fait appel à la chanteuse Yseult pour « Electronic Talk ». Qu’est-ce qui t’a intéressé dans sa voix ?
La connexion s’est faite de manière organique, en studio, à Los Angeles. Yseult est un personnage à caractère atypique, ce que j’ai tout de suite ressenti. Elle a la hargne et elle impose son identité. Son timbre et son coffre de voix me rappellent ce que j’aime dans l’Opéra. J’ai essayé de la mener dans cette direction. Je ne voulais pas de couplet ou de parole, je voulais l’essence même de sa voix, son coffre, sa hauteur, pour aller dans une direction de Space opera. Par sa simple voix, elle a apporté une autre dimension au morceau.
Quel est ton regard sur la scène rap US aujourd’hui ?
Depuis le début, je voue une grande admiration pour elle. Les places changent énormément, contrairement à la scène française. Il y a une jeunesse aux États-Unis beaucoup plus variée en termes de sons. Je pense en ce moment à 2hollis et Tana.
En collaborant avec Metro Boomin, Future et Playboi Carti, as-tu l’impression d’avoir participé à un son qui marquera notre époque ?
Non, sachant que je produisais déjà dans les 2000’s pour des rappeurs US, comme Infamous Mobb et toute la scène du Queens, à New York. C’est un scoop, mais sur l’album il y a pas mal d’intervenants, pour ceux qui arriveront à les démasquer et à reconnaître leurs voix, issus de différents horizons, époques et genres musicaux, qui m’ont bercé. Aujourd’hui, je travaille principalement avec des personnes liées à la sphère de The Weeknd, comme Mike Dean, Metro Boomin ou Future. Lorsque je sors de cette sphère, je le fais pour des artistes en devenir pour lesquels j’aime apporter ma patte et un fil conducteur, comme avec Issam. La clé est de ne surtout pas planifier ou vouloir toucher une cible ou un marché en particulier. Je vois la musique de cette manière depuis mes débuts.
PRINCE 85, THE WORST KIND (PRINCE 85)
Entretien Alexis Lacourte
Photos @cestdouble.v




