PIERRE GUGUEN : « LA PARFUMERIE AUDIOPHILE »

Pierre Guguen technikart

Une fragrance aux bois de cèdre de guitares andalouses ? Un bouquet de fleurs blanches électroniques sur une techno minimale ? Capturer la note bleue du Delta blues dans un flacon ? Pierre Guguen l’a fait, avec l’Orchestre Parfum. Nous l’avons rencontré à l’occasion de l’ouverture de sa toute première Parfumerie Audiophile, dans le Marais. Interview mélodique.

La toute première boutique de ta marque L’Orchestre Parfum a ouvert ses portes il y a deux mois, en plein cœur du Marais. Quel a été le déclencheur de cette concrétisation ?
Pierre Guguen : Avec L’Orchestre Parfum mon ambition est de proposer une approche polysensible où l’on peut sentir et écouter son parfum le temps d’un voyage. Cela fait des années que nous étudions ce sujet flagship avec l’ambition de créer un lieu nouveau. Une nouvelle expérience de la parfumerie. Je voyage régulièrement à Tokyo qui est un de nos marchés les plus importants. Chaque fois je me précipite dans les Jazz Kissa pour vivre une expérience unique d’écoute active où le son devient présence, énergie et vous ressource. J’ai eu l’intuition que ces lieux magiques nous permettraient de proposer la quintessence de notre expérience. Je voulais que ce lieu parle aux gens. L’idée de prendre l’époque tech et l’IA à contrepied avec une personne qui vous raconte un souvenir bercé par le crépitement du vynile nous plaisait beaucoup.

Quand et surtout comment as-tu relié la musique et le parfum dans ton parcours ?
Je fais de la musique depuis le lycée. J’étais dans un groupe de métal qui s’appelait « Harry Poppers ». Quelques années plus tard, j’ai fait un stage chez un grand groupe de la beauté pendant mes études de marketing et de communication. Là-bas, j’ai rencontré la création du parfum. Pour moi, le parfum, c’était une matière première invisible chargée de tellement d’émotion. J’étais fasciné par ce « travail de l’invisible ». Quand j’ai réalisé que parfum et musique étaient semblables, j’ai décidé de faire de la création parfumée mon métier.

Alors tu t’es lancé…
Une fois mes études terminées, je suis allé à Barcelone. Je devais y vivre trois mois, j’y suis resté cinq ans. J’ai eu le privilège de co-développer des fragrances pour Comme des Garçons Parfum. Le jour, je travaillais avec les plus grands parfumeurs et designers ; la nuit, je partais avec ma guitare sur le dos pour chanter de la chanson française un peu punk avec mon groupe « Flying Moussaka Eaters ». De plus en plus de gens ont assisté à nos concerts et ça m’a donné une idée. J’ai demandé à une amie parfumeuse, Elisa, de choisir une chanson de notre répertoire et de l’interpréter en parfum.

Tu venais, sans le savoir, d’inventer L’Orchestre Parfum.
Elisa est arrivée quelques semaines plus tard avec des petites fioles qui contenaient l’incarnation olfactive de notre chanson. Je l’ai senti et j’ai eu les mêmes frissons que lorsque j’avais écrit ce titre plusieurs années en arrière. J’ai instantanément voulu partager cette sensation lors du concert suivant. Nous avons donné ce parfum au public sur touches à sentir et laissé la magie opérer. Les réactions étaient folles et après le concert certaines personnes nous ont dit que nous avions « amplifié l’émotion » du spectacle vivant. C’était il y a 15 ans dans un petit club du Raval et c’est devenu ma quête.

Comment sont fabriqués les parfums ?
Nos parfums sont made in France avec de l’alcool de betterave 100 % naturel qui vient du nord de la France. On a vraiment à cœur de faire les choses en accord avec nos valeurs, avec des parfumeurs et des virtuoses qui donnent quelque chose d’eux. Si tu ajoutes à ça notre expérience dans ce lieu conçu avec des acousticiens pour créer le meilleur système-son possible… On s’est appliqué jusque dans les moindres détails et avec beaucoup de coeur. Le design de Matthieu avec qui j’ai démarré l’aventure il y a plus de huit ans était un rêve qui est devenu réalité.

Cette perfection a-t-elle un prix ?
Il y a le format voyage-rechargeable qui va de 38 € à 52 € pour 15 ml et les flacons classiques qui sont à 160 € pour 100 ml. Le plus élevé est à 220 € parce qu’il contient plus de 30% de concentration de parfum – on appelle cela un extrait de parfum. Par rapport à la tendance inflationniste que l’on peut voir dans la parfumerie de luxe ou indépendante, notre offre reste plutôt accessible.

Au-delà du prix, as-tu observé d’autres évolutions sur le marché de la parfumerie ?
Il y a une croissance folle des parts de marché de la parfumerie indépendante par rapport aux marques établies dites sélectives. Le public a un appétit pour les propositions singulières de la parfumerie alternative. Il n’y a qu’à voir sur les salons de la parfumerie : il y a 8 ans, il y avait 80 marques inscrites au salon majeur de Milan. Aujourd’hui, il y en a plus de 300. Cela soulève d’énormes enjeux financiers avec de nombreux nouveaux acteurs qui veulent faire partie de la fête.

En 2025 il y a eu plus de 6000 fragrances lancées sur le marché du parfum.Ça ne te fait pas peur toute cette concurrence ?
C’est vertigineux, certes, mais je trouve cela génial parce que les fragrance lovers ont plein de propositions pour trouver la fragrance qu’il leur faut. Pas facile néanmoins pour les marques émergentes de trouver leur part de voix ou leur place en parfumeries. Je crois que la singularité et une proposition fortes sont les vraies clés des marques qui durent.

 

Par Suzanne Derquine
Photo Axel Vanhessche