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IL Y A 50 ANS NAISSAIT LE MAGAZINE «ACTUEL»

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Menés par l’infatigable Jean-François Bizot, les journalistes de l’«Actuel» version 70’s ont été les premiers à prêcher l’underground à la française. Alors que sort «les Belles Histoires», un livre retraçant cette épopée, «Technikart» vous raconte les derniers secrets de cette aventure. Sans fausse nostalgie, camarade.

Les mauvaises nouvelles arrivant rarement seules, la petite bande de journalistes, épuisés et rendus fébriles par ce premier bouclage, a appris la mort d’une de ses idoles en même temps que l’annonce d’une grève dans une PME de la région parisienne. Mais on est en septembre 1970, et la nouvelle de la disparition de Jimi Hendrix, étouffé par son vomi dans une chambre d’hôtel londonienne le 18, semble tout à coup moins inquiétante que la deuxième. Si Jean-François Bizot rédige une nécro de dernière minute en y intégrant des propos recueillis auprès du guitariste lors d’un récent séjour à Londres, le petit groupe réuni dans cet appart’ sous les toits de la rue Richelieu à Paris a d’autres soucis. Les articles qu’ils ont tous imaginés, débattus et peaufinés sont maquettés et n’attendent qu’une chose : l’impression.
L’annonce de la grève n’aurait pourtant pas dû les surprendre. Depuis le début de l’année, ça s’agite dans tous les sens. Il y a eu le Quartier latin en mai, les assemblées et les manifs du MLF (Mouvement pour la libération de la femme) depuis l’été, les grèves sauvages qui se répandent. Même les « détenus maoïstes » s’y mettent. Et voilà que les ouvriers de l’imprimerie bon marché qu’ils avaient dégotée du côté d’Aubervilliers décident de faire la même chose…


LE N°1 IMPRIMÉ PAR L’ÉQUIPE

« Quand on apprend ça, on s’y rend directement, et on retrouve les ouvriers dans un bistrot juste à côté de l’imprimerie, se souvient Didier Chapelot, le créateur de la maquette des premiers Actuel, également de l’expédition. Jean-François leur parle de l’importance du titre qu’on veut imprimer, il essaie d’user de son bagout. » Conscient des limites de tout raisonnement idéologique et du pouvoir de persuasion jamais démenti d’un alcool à 45°, le futur patron de la contre-culture française tente une dernière manœuvre. « Jean-François leur offre quelques bouteilles de Ricard et on finit par trouver un compromis : ils nous filent les clés de l’imprimerie, à condition qu’on fasse le boulot nous-mêmes. » L’honneur idéologique est sauf.
Une fois à l’intérieur, le commando – le boss Jean-François Bizot, 26 ans, son adjoint Michel-Antoine Burnier, 28 ans, et Didier Chapelot, donc, 18 ans – s’y enferment plusieurs jours. Ils apprennent les rudiments du métier et, pour que l’objet puisse incarner visuellement les promesses du rêve hippie, le jeune Didier (qui a appris son métier auprès de son père Pierre, le directeur artistique de la revue Planète) s’essaie à la « split-fountain », une technique très prisée des titres underground anglo-saxons : « J’étais passé à Londres avant de faire la connaissance de Bizot et j’y avais rencontré Richard Neville du magazine OZ. J’ai pu voir comment ils bossaient. Sauf que nous, on n’avait droit qu’à deux couleurs – ça coûtait moins cher. Alors, on mettait, dans un même encrier, un jaune d’un côté, un bleu de l’autre. Ces couleurs étaient séparées par une cale placée au centre, qu’il fallait ensuite décaler pour créer cet effet psyché. Ça te fait des couleurs uniques, impossibles à recréer autrement. » Au bout de plusieurs jours – durant lesquels ils dorment sur place à même le sol –, la revue voit le jour.

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«ACTUEL», LA STORY
5 août 1970_Festival Popanalia (Côte d’Azur): Bizot y distribue un numéro zéro d’«Actuel», mal accueilli par les gars de la Gauche Prolétarienne.
Octobre 1970_Alain Delon est en couv’ de «Salut les copains», Bourvil, de «Paris-Match». Y a pas autre chose en kiosque ?
1971_La rédaction quitte la rue de Richelieu pour des locaux plus grands rue Lebouis dans le XIVe. Ils prédisent que l’arrondissement deviendra un «Haight-Ashbury à la française».
Février 1972_La rédaction lance un appel pour trouver des correspondants en province. Mille réponses.
Octobre 1975_Dernier numéro de la première époque. «Hyma La Hyène» cite Cioran pour dire au revoir: «Nous sommes tous au fond d’un enfer dont chaque instant est un miracle.»


ANGOISSES EXISTENTIELLES

Si Actuel existait avant cet épisode, il s’agissait d’un titre dédié au free-jazz et criblé de dettes que Bizot avait racheté à Jean Karakos, patron du label BYG et futur producteur de la Lambada en mai 70. Bref, le premier numéro de cette nouvelle formule peut donc paraître, comme prévu, en octobre 1970. La maquette est biscornue, les couleurs sont criardes et les titres bien alléchants (« Le crépuscule des petits bourgeois », « Telle la bête lubrique aux petits matins blêmes », « L’argent pop »). En couv’, un dessin de Crumb montre un pauvre gars qui se tient la tête, la tronche flippée, quelques mots emblématiques s’échappant de ses tifs : « CONFUSION », « FRUSTRATION », « STRUCTURES », « RECUPERATION », « BARRICADES », « JOUISSANCE. ».

« ACTUEL, C’ÉTAIT DEUX CHEVEUX LONGS, BIZOT ET RAMBAUD, FACE À DEUX CHEVEUX COURTS, KOUCHNER ET BURNIER. » (G. DE BURE).


Autant d’angoisses existentielles partagées par toute une jeunesse qui ne se reconnaît pas dans la France de Pompidou et de son répressif ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin. Celle des « hippies, des irrécupérables, des lycéens rebelles, des vieux anars, des jeunes ouvriers qui démarrent les grèves et séquestrent les patrons, des gars de la route et des communautés, des fous du pop, des gauchistes en rupture de ban, tout un monde souterrain qui trouve son unité dans le refus », pour reprendre la description du lectorat figurant dans un numéro entièrement rédigé par les lecteurs (n°5, février 1971). Quant au grand dossier du numéro – « Les communautés contre la famille » –, il s’agit d’un récit de vie en communauté hippie raconté par un de ses « communards ». Typiquement, elle n’existe plus au moment de la parution. « Pas grave, dira Bizot plus tard. La marge, au départ, il fallait la créer. » La France a désormais son magazine underground. Une première.


UN JEUNE HOMME NOMMÉ RAMBAUD

Les locaux de la rédaction deviennent aussitôt un aimant à freaks. Car si les ventes des trois premiers numéros sont décevantes, la notoriété du mensuel croît à toute vitesse. Des chevelus excités passent à l’improviste, jactent, spliffent, proposent des sujets puis se débinent. Ces visites incessantes poussent les journalistes à bosser de plus en plus tard, une fois les derniers des freaks repartis, contribuant au mythe du « magazine qui s’écrit la nuit ». Quant à la petite équipe du mag, elle s’étoffe. Un gars de l’ancien Actuel est resté et se voit rapidement adopté par les nouveaux : il s’agit de Patrick Rambaud, un jeune homme de 24 ans biberonné aux sur-réalistes et installé derrière son Olivetti – il écrit plus vite que son ombre (et que n’importe quel dactylo), d’où ce « kk-tkk-tkkk-tkk » qui servira longtemps de bande-son au 60 rue Richelieu. Jean-François, admiratif de sa facilité d’écriture, répète, comme les autres, que « C’est une plume. »
Pour le quatrième numéro, la bande de mecs fait appel aux femmes du MLF pour un numéro spécial, « A bas la société mâle ! » D’abord réticentes, elle se laissent persuader par Burnier et son passé de militant – il a frayé avec l’Union des étudiants communistes (UEC). Ce numéro sera suivi d’un « Numéro fait par les lecteurs », renforçant l’image d’un mag’ – déjà très forte grâce à ses petites annonces gratuites, de plus en plus nombreuses – en parfaite osmose avec ceux qui l’achètent.


BIZOT, LE GRAND BOURGEOIS

Dès ces premiers numéros, les rôles se précisent. Bizot, « grand, fort mais curieusement mou » (pour reprendre la description donnée à son alter ego dans les Déclassés, son premier roman), enchaîne les cigares en jouant les despotes éclairés. Burnier, le « double opposé de Bizot » (l’expression est de Patrice Van Eersel, journaliste à Actuel à partir de 1975), surveille le rendu final. Quant à Rambaud, son job consiste à transformer tout paragraphe un peu mollasson au sein d’un reportage en dialogue animé. Une répartition pointilleuse et collégiale du rewriting qui ne fait qu’ajouter au mythe Actuel, tout du moins chez les journalistes. Quant au quatrième larron, Bernard Kouchner, à 31 ans le plus âgé des cofondateurs, s’il ne fait que passer entre deux vols internationaux, il a toujours une nouvelle plume à présenter aux autres.

« MAIS VOUS ÊTES FOUS, VOUS ÊTES TROP POLITIQUE, TROP SÉRIEUX, TROP ÉCONOMIQUE, TROP TOUT CE QU’ON VEUT. » (J.-F. BIZOT)


Bizot se révèle particulièrement doué pour restructurer un article (« En fait, voilà où tu devrais le commencer : troisième feuillet »), obligeant son auteur à réécrire le texte défaillant trois, cinq, dix fois… Ces compétences, il les a apprises lors de son passage à l’Express. Une fois sa licence de sciences économiques et son diplôme de l’Ecole nationale supérieure des industries chimiques en poche, Bizot a rejoint le service « éco » de l’hebdo, Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber prenant ce fils de très bonne famille sous leur aile. Giroud lui apprend comment se construit un article, JJSS lui conseille « d’acheter un titre de presse ». Les événements de mai 68, c’est de l’Express qu’il les vit. Il en ressortira frustré de ne pouvoir décrire le chamboulement tel qu’il le ressent dans les pages du magazine. Pendant l’été 68, il se rend aux Etats-Unis et se prend « une autre énorme claque, l’underground américain : Hendrix, l’Airplane, Janis Joplin, le Velvet déblayaient le terrain au coude à coude avec Marx, les provos d’Amsterdam et Kommune I, la base rouge de Berlin », racontera-t-il dans Actuel par Actuel pour expliquer d’où lui est venu le désir de rendre le politique pop – et inversement.


CHEVEUX LONGS VS CHEVEUX COURTS

« C’était les quatre mousquetaires, résume le journaliste Gilles de Bure, présent dès le début avec “Le cul comme il se pose”, un article sur les chaises design. Deux cheveux longs – Bizot, dit “La Bize”, et Rambaud, dit “Patti” – face à deux cheveux courts – Kouchner, dit “La Kouche”, et Burnier, dit “Les Burnes”. Ils étaient extrêmement soudés. Burnier et Kouchner parce qu’ils avaient le même parcours politique, Burnier et Rambaud parce qu’ils étaient littérairement sur la même longueur d’onde. » Burnier et Kouchner, qui se sont rencontrés à la rédaction de Clarté, la revue de l’UEC, avaient participé au lancement d’un mensuel atypique, l’Evénement. Lorsque ce magazine cesse de paraître, les deux amis n’ont qu’une seule envie : en relancer un autre.

« PARFOIS, JE LEUR DEMANDAIS: “MAIS COMMENT VOUS SAVEZ TOUT ÇA ?” ILS ME RÉPONDAIENT: “OH, DE NAISSANCE.” » (M. ASSIMOV)


Ils se réunissent régulièrement pour en parler, et l’un d’eux invite Bizot. « Il ne dit rien les deux trois premières réunions. Il mâchonne son cigare. Il nous voit venir. Nous, on était un petit groupe qui se connaissait et puis lui, il arrivait comme ça, là-dedans », se souvient Burnier(1). Au bout de la troisième réunion, Bizot finit par ouvrir son clapet : « Mais vous êtes fous, vous êtes trop politiques, vous êtes trop sérieux, trop économiques, trop tout ce qu’on veut, vous êtes encore marqués par un gauchisme classique ! » Il raconte alors son séjour californien, les communautés hippies, Woodstock, la BD underground… Actuel naîtra de cette rencontre entre ces deux amis, déjà soudés et politisés, et un jeune héritier désœuvré et complexé, mais bien décidé à « faire un journal qui poursuive Mai 68 ». Ils ont surtout la chance de se croiser pile au bon moment : pour la première fois, Bizot ne vit plus son héritage uniquement comme un fardeau.

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MILLIARDAIRE À 21 ANS

Car si ce jeune homme issu de la grande bourgeoisie industrielle lyonnaise reste discret sur sa fortune personnelle – par éducation d’abord, par conviction politique ensuite – ses proches collaborateurs sont conscients de l’ampleur de l’héritage que lui a laissé sa grand-mère maternelle : « 21 ans et pratiquement milliardaire, écrivent Hervé Hamon et Patrick Rotman au sujet du jeune héritier dans leur récit Génération. Semblable pactole le terrifie ; il envisage d’en faire don au parti communiste. Tant d’argent l’angoisse, avive son doute existentiel : “Suis-je capable de mener quelque chose à bien, seul, sans cette fortune ?” Le magot est gelé ; il n’y touche pas. » Lorsqu’il s’en sert enfin, il évitera scrupuleusement tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à du mécénat – sauf lorsqu’il s’agit d’assouvir une de ses propres lubies.
Ainsi, lorsque Actuel première version commence à se faire remarquer, l’impresario Gérard Lebovici, également éditeur de Guy Debord, lui demande à deux reprises s’il ne voudrait pas financer le film que Debord compte tirer de sa Société du spectacle. Il sera éconduit, poliment. Peu après, « La Bize » piochera dans ses deniers pour financer son propre film, la Route (qui aura droit à sa sortie confidentielle en 1973), une excuse pour partir à Ceylan et à Bali avec son staff…
Comme plusieurs des nouvelles recrues, l’écrivain Myriam Assimov, qui s’occupera un temps du secrétariat de rédaction du magazine, est frappée par le contraste entre nombre des journalistes ou hippies de passage à la rédaction et les grands bourgeois de la rédaction en chef – ils viennent tous de grandes familles. « Ils savaient tout sur tout, ils avaient tout lu. Parfois, je demandais : “Mais comment tu sais ça ?” Ils me disaient : “Oh, de naissance…” Et moi qui sortais de nulle part ! » L’écart qui sépare ces grands bourgeois, décidés à faire exister la contre-culture en France, et les derniers arrivants au magazine se fait sentir, parfois de manière plus maladroite. « Une fois, on avait corrigé les ozalids (les sorties avant l’impression – NDLR) jusqu’à 5h00 du matin, et je demandais à Jean-François si je pouvais avoir de l’argent pour un taxi. Il m’a dit non, que je pouvais attendre le premier métro. Quand je l’ai vu repartir dans sa vieille Porsche marron, j’étais quand même un peu vénère ! »


ÇA S’ESSOUFFLE

En 1974, en invitant son staff à s’installer dans la grande maison à Saint-Maur, Bizot, grand seigneur paternaliste mais aussi insomniaque apeuré par la solitude, mêlera deux des constantes de la vie de rédaction : le bouclage permanent (Bizot peut veiller des nuits entières si c’est pour le bon avancement d’un numéro) et le rêve d’une existence collective, à mi-chemin entre la communauté baba-cool et le phalanstère. Et alors que l’utopie longtemps chérie de la vie en communauté devient une réalité, le magazine commence à montrer quelques signes de fatigue. Il a beau avoir trouvé son rythme de croisière – entre 50 000 et 60 000 exemplaires tous les mois –, les dossiers autrefois novateurs sont devenus des marronniers. Les lieutenants Burnier et Rambaud se consacrent une semaine sur quatre à leurs pastiches littéraires, des best-sellers à chaque fois. Quant au patron de presse, il a envie de faire ses preuves littéraires (voir page 96).
L’arrivée de Giscard au pouvoir a rendu l’atmosphère un peu moins étouffante pour la jeunesse française plugged-in. Bizot en conclut que son journal, qui gagne enfin de l’argent, a perdu sa raison d’être. Et lorsqu’il sonne la fin de la partie, personne ne tente de le dissuader. Le numéro 58, celui daté d’octobre, sera le dernier de ce premier grand magazine underground français. Il s’en explique dans un dernier édito, moins baba béat qu’amer et visionnaire : « En devenant massives, détournées aux fins d’un système, les idées d’une minorité perdent bizarrement leurs forces. »


EPILOGUE

Jean-François Bizot est mort le 8 septembre 2007, à 63 ans, d’un cancer. Entre temps, il y eut Actuel, muté en magazine « nouveau et intéressant » (1979-1994), Radio Nova, Nova Mag, des livres, des compiles, mais aussi des fâcheries et des inimitiés tenaces. Certains des anciens « mousquetaires » ne se parlent plus. « Les Burnes », lui, resté proche de « La Kouche », se sent lésé de l’héritage moral de ce qu’a été Actuel et refuse de participer aux derniers projets de commémoration (voir encadré). Quant au désormais juré Goncourt Patrick Rambaud, voilà vingt ans qu’il refuse de s’exprimer publiquement sur ces années-là, se contentant d’écrire tout le mal qu’il pense de son ancien camarade, « M. Kouchner, comte d’Orsay », dans ses parodiques Chroniques du règne de Nicolas 1er.
Quand même : au tout début des années 2000, une prise de contact s’ébauche entre deux des mousquetaires d’Actuel. Bizot décide d’écrire un livre sur son cancer, qu’il surnomme « Jack le squatter ». Ce sera Un moment de faiblesse. Son éditeur habituel chez Grasset n’y officiant plus, il informe la nouvelle direction d’une requête : alors qu’ils ne se sont pas parlés depuis des années, « La Bize » aimerait que « Patti » se charge de la relecture, comme au bon vieux temps. Son ex-ami accepte et, fidèle à ses habitudes, biffe les phrases bavardes, les mots en trop, les paragraphes inutiles. Bizot prendra ses sugges
tions et ses coupes en compte.
(1) Cité dans «Actuel 1970-1975, branchez-vous» d’Anaïs Kien et Perrine Kervran.

Paru dans Technikart N°151 / Avril 2011


Par
Laurence Rémila