Avec Alter Ego, Nicolas & Bruno poursuivent leur exploration du double, du monde du travail et de cette ligne très fine entre absurde et déconne. Rencontre avec un duo de cinéastes aussi drôle qu’inclassable.
Votre film Alter Ego est passé au festival du film de comédie de l’Alpe d’Huez, puis au festival de film fantastique de Gérardmer. Deux ambiances très différentes, non ?
Nicolas : Oui, mais c’est exactement ce que l’on adore : mélanger les genres, brouiller les pistes. On se souvient qu’ à la sortie de La Personne aux deux personnes, un journaliste nous avait dit : « J’ai un énorme problème, je ne sais pas si c’est une comédie ou autre chose. » Il avait adoré le film, mais ça le torturait de ne pas pouvoir le classer. Et pour nous, c’était parfait. C’est précisément ce que l’on cherche.
Bruno : Passer de l’Alpe d’Huez à Gérardmer, c’est très cohérent…
Quelle est l’idée de départ d’Alter Ego ?
Nicolas : C’est assez particulier. On jouait au théâtre Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro depuis deux ans, et on adorait l’expérience de la scène. On cherchait une suite à ça. On a imaginé un projet de roman-photo kitsch, projeté sur écran, avec nous qui ferions les voix en dessous sur scène. Une histoire de sosie, très roman-photo. On a raconté ça à nos producteurs, qui nous ont dit : « Mais pourquoi vous n’en faites pas un film ? » Et on s’est dit : « bah oui, évidemment. »
La question du double vous obsède depuis longtemps.
Nicolas : Elle est partout chez nous, dans La Personne aux deux personnes, dans 99 francs, avec ces doubles intérieurs un peu malveillants. Là, on trouvait ça très amusant d’avoir un double extérieur… mais pas maléfique, le double idéal. Un type qui est la meilleure version de toi-même, et qui fait de toi la pire. Comme nos profils sur les réseaux sociaux : la version idéalisée de nous-mêmes. Là, Laurent Lafitte se retrouve littéralement face à son profil Instagram.
Le spectateur comprend très vite la situation, mais personne dans le film ne la remarque.
Bruno : C’était le petit twist supplémentaire qui nous amusait. Le spectateur est à la fois en empathie totale avec Laurent, et en train de rire de la cruauté de ce qu’il vit. Cette double sensation était très importante pour nous.
Laurent Lafitte s’est imposé naturellement ?
Nicolas : On écrit toujours sans penser aux acteurs au départ. Mais à la fin, on s’est rendu compte qu’on pensait tous les deux à lui. On voulait faire un film d’acteur pour un acteur. On lui a raconté le projet avec un photomontage de lui chauve, avec quelques cheveux sur les côtés. Il nous a alors demandé si on allait le raser et quand on a dit oui, il a répondu : « il est hors de question que je ne fasse pas ce film ! » Il a vraiment vécu trois mois dans cet état. Le matin, on tournait avec Laurent rasé, l’après-midi, il portait le toupet qu’on voit dans le film.
Il y a également Zabou avec une moustache, sans aucune explication…
Nicolas : On lui a dit, « nous pensons que tu es la seule comédienne au monde à pouvoir accepter ça sans qu’on n’explique jamais pourquoi. » Elle a dit : « Mais carrément ! » Et elle nous a aussitôt envoyé 35 photos d’elle avec des moustaches.
Et Olga Kurylenko ?
Bruno : C’est un cadeau. On cherchait une comédienne pour incarner cette « femme trophée ». Le directeur de casting nous a proposé Olga. On n’y aurait jamais pensé. Elle avait envie de faire de la comédie en France. Et elle est incroyable ! D’ailleurs Blanche Gardin nous disait qu’à un moment, en se coiffant comme elle, elle avait l’impression d’être sa version « cheap ». Ce miroir nous amusait beaucoup.
On a l’impression que votre passion pour l’absurde et le monde de l’entreprise irrigue tous vos projets.
Nicolas : Complètement. L’entreprise, chez nous, c’est presque un concept. Dans Alter Ego, on ne sait jamais vraiment ce que cette boîte fait, les employés non plus d’ailleurs. C’est un décor polymorphe. Dans La Personne aux deux personnes, c’était une multinationale, ici une PME de province. Mais ça reste une sorte de scène de théâtre où tout le monde joue un rôle.
Bruno : Et c’est surtout un terrain formidable pour parler de solitude au milieu des autres. On adore ça.
Vous avez travaillé en entreprise pour être aussi justes sur la hiérarchie, les lâchetés au quotidien ?
Bruno : Oui, bien sûr. Et puis on aime beaucoup se balader entre malaise et rire. On l’avait déjà exploré dans l’adaptation française de The Office, dans 99 francs… C’est un terrain qu’on adore : être toujours sur le fil.
D’ailleurs, 99 francs reste d’une modernité et d’une violence impressionnantes.
Nicolas : On l’a revu récemment, et on a été frappés par ça. Ce film, ça a été une aventure énorme : on a écrit pendant trois ou quatre ans, en travaillant avec Frédéric Beigbeder. On avait énormément de choses à raconter…
Comment le public de Gérardmer a réagi à Alter Ego ?
Bruno : Incroyablement bien. C’est un public engagé, qui réagit, qui applaudit en plein film. On a eu six ou sept applaudissements. Et ce qui est très drôle, c’est qu’ils adorent voir le personnage de Laurent Lafitte vraiment dans la merde. Plus il souffre, plus ils rient.
Alter Ego de Nicolas & Bruno
Sortie en salles le 4 mars 2026




