MIA KHALIFA L’IMPERTURBABLE

Mia Khalifa

Devenue une personnalité incontournable d’Internet, Mia Khalifa prend désormais d’assaut les podiums, la joallerie (avec sa marque Sheytan) et votre feed Instagram, sans jamais perdre de son aplomb. Louis Pisano l’a rencontrée en pleine PFW…

J’ai toujours aimé l’étrange petite alchimie d’internet : cette façon dont message privé, lancé au hasard, peut se transformer en amitié, et un simple follow mutuel devenir un lien dans la vie réelle. Aujourd’hui, ce pipeline digital m’a conduit, un matin gris de la Fashion Week parisienne, à l’hôtel Maison Delano, où je rencontre l’iconique Mia Khalifa pour la première fois. Dehors, les scooters fendent la pluie dans les rues de Paris. À l’intérieur, autour de nos cappuccinos, la conversation est fluide et naturelle, comme si nous nous connaissions depuis plusieurs années. C’est cette rare intimité spontanée qui n’existe que lorsque deux personnes ont échangé des centaines de tweets avant d’échanger une embrassade. « Le voyage a été absolument merveilleux, me confie-t-elle, en inclinant sa tasse vers la fenêtre, même si ma Fashion Week préférée est celle des hommes, en juin, tout simplement parce que le temps ici est parfait à ce moment de l’année. L’énergie est meilleure, décontractée, fun. C’est comme le début de l’Euro summer. Tout le monde est gai. » Malgré la bruine, son humeur est chaleureuse, sûrement nourrie par l’anticipation : dans quelques heures, elle assistera à son tout premier défilé Yohji Yamamoto, un créateur dont elle parle avec une véritable révérence.

CLARTÉ ELECTRIQUE

Née à Beyrouth en 1993, sous le nom de Sarah Joe Chamoun, et élevée aux États-Unis, Mia porte ses deux identité avec aisance, son accent jouant comme une pièce à pile ou face au hasard d’une phrase, les racines libanaises affleurant sous ses intonations traînantes américaines. Elle a l’air, à tous les égards, de quelqu’un qui n’appartient pas qu’à un seul monde. Cette dualité lui confère une sorte de clarté électrique : vive, légère et sans filtre. Lorsque la conversation s’oriente vers son passé, elle ne se trouble pas. Son travail dans les films pour adultes, qui l’avait jadis propulsée au rang de vedette virale, elle l’évoque désormais avec un certain détachement. « Une broutille. Un moment de ma vie. Une carrière, c’est quelque chose dans lequel on met son énergie et de la réflexion, raconte-t-elle en balayant l’air de la main comme on chasserait un mauvais tweet. C’était juste… une chose, qui est arrivée. » Ce n’est pas du déni, mais de l’agentivité. Elle ne réécrit pas l’histoire, mais en réclame les droits d’auteur. Ce chapitre ne la définit pas, il fait juste partie du livre, bien plus long, qu’elle écrit encore. Et ces derniers temps, l’intrigue a pris une tournure intrigante… Sa reconversion dans la mode ne s’est pas faite en un jour. Avant les front row et les séances d’essayage, ce furent des années d’expérimentations sans repos : blogs de sport, commentaires en freelance pour Complex, projets créatifs épars témoignant d’une ambition sans oser la nommer… La mode était un prix lointain, glamour, perceptible, désirable, et, pendant longtemps, inaccessible. « Cela m’a pris dix ans, se souvient-elle. Percer, c’est épuisant. » Dix années d’observations et d’acharnement silencieux ont finalement abouti à un message de son interlocutrice chez Off-White, où elle était une VIC (Very Important Client) : « Tu es dans le coin ? Viens au show, j’aimerais t’inviter ». Lorsqu’elle reçoit ce texto, elle est à Miami, occupée à nourrir ses chats. « Je prends l’avion pour Paris ? », demande-t-elle à son manager ? « Réserve tout de suite », lui répond-il. Ses frais ne sont pas pris en charge, elle n’est pas en front row et elle s’y rend seule. Peu importe. Le défilé Off-White devient sa première entrée officielle dans le cercle intime de la Paris Fashion Week. Ce qu’elle ignore alors, c’est que les stats allaient exploser – selon Lefty, sa simple apparition s’est hissée au troisième rang en engagement de toute la semaine. À partir de là, les portes se sont ouvertes.

SOUPAPE DE SECURITE

En ligne, Mia façonne un écosystème qu’elle conçoit comme un espace intime au milieu du chaos. « Cela m’aide vraiment que mes notifications n’émanent que des personnes que je suis, explique-t-elle. Je ne vois pas les messages des personnes que je ne suis pas, et je ne vais pas regarder non plus les notifications de ces personnes. Qu’en ai-je à faire de ce qu’ils peuvent bien dire ? » Elle scrolle, blague, et poste comme quelqu’un qui s’adresse à ses amis, tout en sachant pertinemment que le monde entier la scrute. « Je tweete comme si j’intervenais dans une conversation lambda, mais oui, le regard des autres est différent », dit-elle en riant. Souvent, elle teste ses posts en les publiant d’abord pour ses « close friends » sur Instagram, une petite soupape de sécurité avant de les livrer au plus grand Internet. Cette tension, entre le désinvolte et le performatif, est une chose qu’elle a appris à maîtriser. « Parfois, je me demande si cela vaut la peine une vidéo ou mon avis sur une collection quelques jours plus tard, admet-elle. J’ai besoin de temps pour digérer les informtions, mais ensuite, je regrette d’avoir manqué la vague. » Pour elle, la viralité n’est pas un but. « Les gens parlent trop vite, vont trop vite. Laissons-nous vivre dans l’histoire. Et si la prochaine collection la poursuit, tant mieux. Nous n’avons pas besoin de toujours repartir de zéro. » Dans un milieu qui récompense l’immédiateté, Mia avance à son propre rythme, toujours dans la conversation, mais jamais dépassée par elle.

L’EXCITATION ESSENTIELLE

Ensuite, ce furent les podiums. D’abord KNWKS, puis Di Petsa, et Dominnico, trois défilés qui ont redéfini les champs du possible. Pour une fille qui, fut un temps, regardait America’s Next Top Model, convaincue qu’elle était « trop petite, trop grosse, trop ceci, pas assez cela », c’était surréel. « Tu rigoles ? C’était même complètement fou ! J’étais à dix mille lieues de penser que je ferais ça un jour. Ça me paraît toujours aussi irréel. Mais j’adore. Enormément. Depuis ces trois premiers défilés, je me suis vue progresser, devenir meilleure, marcher plus droit… » Le tournant, nous dit-elle, arrive entre Di Petsa et Dominnico, lorsqu’elle rencontre Yasmin Wijnaldum, un des meilleures mannequins du milieu. « Je pense que j’ai absorbé un peu de son pouvoir. Après ça, je me disais : j’ai rencontré Beyoncé, je ne pourrai plus jamais échouer. C’est l’effet que ça m’a fait. » Sa relation avec la mode est presque archiviste, plus curatoriale qu’accumulative. « Certaines de mes pièces favorites ne sont jamais sorties de mon placard, raconte-t-elle. J’ai investi dans mes archives de la même manière que j’investis dans les œuvres d’art que j’accroche à mes murs. J’ai besoin que ces pièces m’évoquent quelque chose. » Parfois, cette « chose » tient de l’éthique, parfois du surréalisme. « Je n’investis pas chez Paco Rabanne, en temps normal, mais je suis obsédée par Salvador Dalí. Alors la collection Salvador Dalí ? Oui, ce sont des pièces inédites. C’est ce qui guide mes choix. Il faut que ça me parle. »

Sa règle – une pièce par collection –, lui vient de l’influenceuse Brenda Hashtag. « Depuis qu’elle a révélé ce tip, je me suis dit, c’est une superbe idée, confie Mia. J’avais l’habitude d’investir dans une ou deux pièces par collection, mais réduire ? Ça, c’est intelligent, parce que j’ai tendance à m’emballer… » L’excitation, et elle insiste, est essentielle. « Je ne pense pas devenir blasée un jour. Nous avons grandi en regardant des défilés, attendant de voir ce qui allait atterrir sur les tapis rouges. Même quand tout devient envahissant, il y a toujours quelque chose, une robe, un designer, un moment, qui fait renaître l’envie. C’est ça, le frisson. C’est pourquoi cela qu’il est impossible de se lasser. » La mode, pour Mia, n’existe pas par elle-même : elle est indissociable de la politique, de la culture, du pouvoir. « À ce stade, il n’est même plus question de trouver un équilibre, dit-elle en se référant à la fusion entre activisme et esthétique. J’ai déjà été blacklistée de tant d’endroits que tout lieu un tant soit peu intéressé par moi adhère, à un certain niveau, à mes valeurs politiques. Ils savent très bien avec qui ils collaborent, explique Mia en souriant d’un air entendu. Je suis très fière d’en être arrivée à ce point, et très fière aussi de chaque marque avec laquelle je travaille, parce que c’est aussi le message qu’ils m’envoient lorsqu’ils me donnent cette visibilité. »

SHEYTAN & KOOL-AID

Cette conviction transparaît dans sa marque de joaillerie, Sheytan, un mot qui signifie « démon » en arabe. « Depuis le départ, le nom a toujours été ma priorité. Tout ce que j’avais écrit d’autre était féminin et joliet. La langue arabe est très belle, oui, mais je voulais un peu de mordant, et je voulais un nom qui reflète cela. » Elle me raconte l’histoire de cette amie qui s’était convertie et s’était offusquée du nom. « Je lui ai expliqué que pour les filles arabes, c’est le nom qu’on utilise pour parler de celles qui portent des jupes trop courtes ou pour désigner les enfants qui renversent un verre sur la table. Une fois cela dit, elle a compris que cela respectait ses limites. Ce qui m’importe, c’est de respecter quelqu’un lorsqu’il ne comprend pas. Et s’ils ne saisissent toujours pas après ça, honnêtement, c’est qu’ils ont bu de la Kool-Aid ». Ses ambitions pour Sheytan sont discrètement vastes : pas à l’échelle d’un empire, mais durables. « Le plan est de garder la tête baissée et de continuer à faire produire ces collections, sortir davantage de choses, et conduire Sheytan là où la marque doit être. »

« SI TU VEUX CHANGER LE MONDE, TU DOIS CHOPER UNE PLACE À LA TABLE OÙ LES CHOSES SE DÉCIDENT. »

 

Un documentaire, un livre, plus de collections… chaque couche lui permet de revendiquer une autorité dans une vie définie par la direction personnelle plutôt que la réinvention. Et lorsqu’elle discute avec des créatifs plus jeunes essayant de naviguer entre la fame et la fashion, la morale et les convictions, elle est à la fois pragmatique et acharnée. « Si tu veux changer le monde, tu dois choper une place à la table où les choses se décident. Tu dois être résolument franc, mais aussi très conscient du jeu social auquel tu joues, de telle sorte que les gens en position de pouvoir puissent placer ceux qui ont vraiment les capacités de faire la différence. » Mia marque une pause, se rappelant une histoire. « Je parlais avec une réalisatrice très loquace au sujet de la Palestine. Son agent représente toute une liste de personnes similaires. Il lui a un jour demandé : ne trouves-tu pas étrange que je ne me sois jamais exprimé sur le sujet ? Elle a répondu : Pas du tout. Tu t’assures que nous ayons du travail. Tu es obligé de te taire pour que nous puissions parler. C’est très circonstanciel. Tu dois déterminer quelle place du veux occuper dans les médias. Veux-tu être celle qui donne son opinion ou celle qui agit en silence ? Les deux sont aussi importantes l’une que l’autre. » Le temps de finir nos cafés, la pluie, dehors, s’est transformée en fine brume. Paris fredonne doucement et Mia Khalifa, imperturbable, nonchalante, totalement maîtresse d’elle-même, se renverse dans sa chaise. Elle a traversé de bien plus grandes tempêtes, en ligne comme dans la vie réelle, et en est sortie plus claire, plus solide, plus drôle. Internet l’a rendue infâme. Désormais, elle est inoubliable.


Par Louis Pisano
Photo Axel Vanhessche