Magnifique artisan hollywoodien, John Badham a réalisé Saturday Night Fever, WarGames ou Tonnerre de feu. À l’occasion d’un hommage à la Cinémathèque, il revient sur son parcours, de ses débuts à la télé à son travail avec des stars.
Comme Richard Donner (Superman, L’Arme fatale), John Badham, 86 ans, appartient à cette catégorie rare des artisans majeurs du cinéma américain des années 1970 et 1980, capables de marquer profondément l’imaginaire collectif et de naviguer entre les genres, tout en signant des œuvres devenues cultes. Révélé à la fin des années 1970 avec Saturday Night Fever, portrait incandescent d’une jeunesse en quête d’échappatoire dans les nuits new-yorkaises, John Badham capte avec une précision quasi documentaire l’énergie d’une époque. Le film propulse John Travolta au rang de star mondiale et devient un phénomène culturel. Mais réduire Badham à ce triomphe serait oublier la richesse d’une filmographie (Dracula, WarGames, Tonnerre de feu, Étroite surveillance…) qui n’a cessé d’explorer les mutations de la société américaine à travers ses genres populaires.
Cinéaste de l’efficacité narrative, John Badham est aussi un remarquable directeur d’acteurs. De John Travolta à Matthew Broderick, en passant par Roy Scheider, Christopher Walken, Kevin Costner, Mel Gibson ou Richard Dreyfuss, il a accompagné certaines des figures marquantes du cinéma américain en leur offrant des rôles mémorables. Si son nom reste parfois discret face aux totems du Nouvel Hollywood, son influence se lit pourtant dans toute une génération de réalisateurs fascinés par ce mélange de cinéma populaire, de précision technique et d’intelligence thématique.
À l’occasion de l’hommage que lui consacre la Cinémathèque française, John Badham revient sur plus de cinquante ans de carrière, sur ses films devenus cultes et sur sa manière de concevoir un cinéma à la fois spectaculaire, accessible et profondément ancré dans son époque.
Votre mère était actrice et votre père militaire. Est-ce que cette double influence a compté dans votre parcours ?
John Badham : Oui, je pense que ça a joué. J’ai probablement hérité du goût pour le jeu et la scène de ma mère, même si je ne suis pas un très bon acteur moi-même. Elle était formidable. Mais très tôt, j’ai compris que je serais plus heureux à faire autre chose dans ce domaine, et la mise en scène s’est imposée. En revanche, j’ai certainement appris beaucoup de la discipline et du sens de l’organisation de mon père, qui était en réalité mon beau-père.
On dit souvent qu’un réalisateur doit être un peu comme un général sur un champ de bataille. C’est vrai ?
Il y a une part de vérité. Un réalisateur doit gérer une grande équipe et amener tout le monde à partager sa vision du film. Mais réaliser, ce n’est pas seulement donner des ordres. Il faut obtenir la coopération des gens, les convaincre de participer à ce que vous essayez de faire. Un film ne fonctionne que si tout le monde s’implique.
Vous avez étudié la mise en scène à Yale. Qu’est-ce que cette formation vous a appris ?
À Yale, j’ai surtout appris à raconter une histoire et à travailler avec les acteurs. C’était une école de théâtre. Ensuite, c’est la télévision qui m’a appris la technique du cinéma : comment utiliser la caméra, comment filmer les acteurs pour soutenir le récit.
Vous avez commencé à la télé avec des séries cultes comme Cannon, Kung Fu, Les Rues de San Francisco avec Michael Douglas et Karl Malden… Est-ce là que vous avez appris votre métier ?
Oui, énormément. La télévision est une formidable école parce qu’on doit travailler très vite, on apprend à être efficace.
Votre premier grand succès au cinéma est Saturday Night Fever. Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
Un peu par hasard (rires). Je discutais avec le producteur Robert Stigwood d’un autre film, Sergent Pepper Lonely Heart Club Band, quand il a eu un désaccord avec le réalisateur initial de Saturday Night Fever, John G. Avildsen (Rocky) et l’a renvoyé. Il avait besoin d’un réalisateur immédiatement. Il m’a demandé si je pouvais le faire.
Et vous avez accepté alors que le tournage commençait presque immédiatement ?
Oui, il restait environ deux semaines avant de commencer à tourner. Mais ça ne me faisait pas peur parce que j’avais l’habitude de travailler vite à la télé.
Comment avez-vous abordé le film ?
Je l’ai traité comme si j’étais un documentariste britannique (John Badham est né en Angleterre, NDR) venant filmer la réalité de Brooklyn. Je voulais capturer la vraie vie de ces jeunes : les voitures qu’ils conduisaient, les discothèques qu’ils fréquentaient, les rues… Pas une vision fantasmée.
Le film est aujourd’hui associé au disco et à la danse, mais il est aussi très sombre…
Exactement. Les personnages de cette époque pouvaient être très durs entre eux. Il y avait du racisme, du sexisme. Le personnage de Tony Manero est parfois assez négatif. Mais le génie du scénario de Norman Wexler (Serpico, Mandingo, NDR) est de faire en sorte qu’on l’aime malgré tout.
Quel souvenir gardez-vous de votre travail avec John Travolta ?
J’ai très vite compris qu’il était une star. Quand nous tournions dans les rues de Brooklyn, les jeunes devenaient fous en le voyant. Les studios ne me croyaient pas quand je leur disais qu’on avait découvert une énorme star. Mais c’était évident !
Le film avait un budget très modeste.
Oui, environ trois millions de dollars. Pour un film musical, c’est très peu. On devait tourner en trente jours mais les scènes de danse demandaient plus de temps, donc on a fini par tourner pendant cinquante-deux jours. Le producteur n’a pas protesté, il a compris que les scènes de danse étaient l’or du film. C’était là que résidait son énergie.
Le succès du film vous a-t-il surpris ?
Énormément. Même le studio, Paramount, ne croyait pas aux chiffres du box-office au début. Ils pensaient qu’il devait y avoir une erreur tellement il y avait de monde dans les salles.
Après ce raz-de-marée, vous devenez un réalisateur très recherché et vous enchaînez des films très différents. Pourquoi cette diversité ?
Parce que je trouverais triste de faire toujours le même film. J’admire Alfred Hitchcock, mais je ne voudrais pas que tous mes films soient des thrillers. J’aime passer d’un genre à l’autre : un film de science-fiction, puis un film d’action, puis un polar.
Vous n’avez jamais écrit vos films ?
Non. J’ai travaillé avec de très bons scénaristes, bien meilleurs que moi. Bien sûr, je participe au développement du scénario, j’aide à renforcer les personnages ou certaines scènes, mais je préfère laisser l’écriture à ceux qui savent vraiment le faire.
Vous avez dirigé Kevin Costner, Richard Dreyfuss, James Woods, Mel Gibson, Warren Oates, des comédiens parfois considérés difficiles…
Ce sont des partenaires créatifs. Je ne veux pas qu’ils soient simplement des marionnettes exécutant mes instructions. Ils doivent apporter leur propre compréhension du personnage. Il faut créer du lien avec votre acteur. S’il se sent respecté et impliqué dans le film, il donnera beaucoup plus. Si vous commencez à vous battre constamment avec un acteur, c’est probablement que vous vous êtes trompé lors du casting.
En plus des performances de vos acteurs, la forme de vos films, la mise en scène est toujours magnifique.
Quand vous travaillez un chef opérateur comme John A. Alonzo (Chinatown, Scarface…), ça aide. Et j’ai collaboré pendant trente ans avec le monteur Frank Morriss, qui m’a épaulé pour raconter au mieux mes histoires.
Vous avez aussi refusé plusieurs projets importants, notamment The Wiz, Rambo, la suite de La Fièvre du samedi soir, Dead Zone…
Oui, parce qu’il faut croire à un film pour bien le faire. Si vous ne croyez pas à l’histoire, vous ne pourrez pas faire du bon travail. Pour The Wiz, je suis parti quand le producteur a engagé Diana Ross pour jouer Dorothy, qui est supposée être une gamine. Et pour Dead Zone, je ne voulais pas réaliser un film où une personne se met en tête de tuer un président…
Comment choisissez-vous alors vos projets ?
Il faut ressentir une vraie excitation en lisant le scénario. Si l’histoire me passionne vraiment, alors je sais que je pourrai traverser les moments difficiles du tournage. Un film, c’est comme un mariage vous savez…
Vous avez également réalisé le remake américain de Nikita, Point of no Return. Pourquoi ce projet ?
J’aimais beaucoup le film de Luc Besson. Le studio voulait que Luc réalise la version américaine de Nikita mais, très intelligemment, il a décliné, il avait déjà fait le film ! J’ai dit aux producteurs de la Warner que je pouvais m’en charger et j’ai été embauché. Faire une version américaine permettait de raconter l’histoire à ce nouveau public, tout en gardant l’esprit du film original.
Au fond, quelle est votre vision du métier de réalisateur ?
C’est un travail collectif. Un réalisateur n’est pas quelqu’un qui donne des ordres, mais quelqu’un qui rassemble des talents et les aide à raconter une histoire ensemble. C’est ça, pour moi, le cœur du cinéma.
Festival de la Cinémathèque, jusqu’au 15 mars
En présence de John Badham
www.cinematheque.fr/cycle/festival-de-la-cinematheque-13e-edition-1550.html
Par Marc Godin




