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Houellebecq, l'entretien X : « YouPorn m'a apporté quelque chose, vraiment ! »

France, Paris, 2014 Portrait of Michel Houellebecq, French writer. France, Paris, 2014 Portrait de Michel Houellebecq, écrivain français. Richard Dumas / Agence VU

C’est décidé, le plus grand écrivain français ne fera plus de promo. Coup de chance, il a reçu notre journaliste chez lui. Pour parler boulot ? Non, pour regarder des films porno ! Récit d’une soirée hors du commun. 

Paris, le 31 juillet 2018. 17h06. Je franchis la porte d’un mastodonte du XIIIème arrondissement : 29 étages et 6 ascenseurs. Arrivée au 12ème, la porte est déjà ouverte. Michel Houellebecq m’attend sur le seuil, avec un sourire. Habillé en chemise pantalon normcore et portant des chaussures orthopédiques, il tient dans une main un verre de Martini Blanc. Nous échangeons quelques amabilités sur le voisinage. « C’est étrange. Tous ces Chinois. Il y a quand même beaucoup de Chinois. » 5 ans que l’écrivain vit ici et il ne s’en remet toujours pas. Puis une apparition, dans l’ouverture de la cuisine : une jeune Chinoise, Lysis, sa petite amie (ils se marieront au mois de septembre à la mairie du XIIIème, NDLR).
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J’atterris là suite à un échange de mails. J’écrivais le portrait de Roy Stuart, un photographe érotique américain, dont les éditions Taschen venaient de sortir une belle monographie, Leg Show. Michel Houellebecq l’avait cité en interview, je lui ai écrit pour obtenir quelques précisions. Sa réponse a de quoi intriguer : « J’ai l’impression que les gens ne s’intéressent plus tellement au sexe, dans la vraie vie… ». Je me retrouve chez lui pour poursuivre le débat.
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Michel, posé sur le canapé, sirote son verre et feuillette le livre de Roy Stuart que je lui ai apporté. L’appartement est fonctionnel, le salon décoré de deux affiches de l’Union soviétique. Lysis m’apporte un verre de bourbon. On regarde les amazones de Leg Show avec attention et je lui demande d’en parler. « J’ai un très… – Il marque des pauses en tirant sur sa cigarette placée, comme toujours, entre le majeur et l’annulaire – J’ai un très vieux rapport, d’emblée très mauvais, à la pornographie, dit-il de sa voix reconnaissable entre mille. Parce que bon, je suis tellement vieux que j’ai commencé une vie sexuelle bien avant de voir des images pornographiques. En fait cinq ans avant, même, carrément. Et la première fois que j’ai vu un film porno, j’ai été consterné ! – sa voix devient plus claire, plus haute aussi – mais vraiment, j’ai trouvé ça nul ! Tellement nul par rapport à la réalité. »
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Technikart : Dans quelles circonstances avez-vous vu ce premier film porno ?
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Michel Houellebecq : Oh bah, c’était…Quand est-ce que j’ai vu mon premier film porno ? C’était en 78 ou un truc comme ça.
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Vous aviez ?
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M.H. : 22, 23 ans.
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C’était par curiosité ? Par envie ? Par ?
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M.H. : Ouais. Non…
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Lysis : C’était pas pour du tourisme ?
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M.H. : Ouais, ouais… Bon par contre les circonstances sont assez marrantes. J’ai fait un voyage d’études d’ingénieur agronome, en Pologne. En échange, des étudiants polonais sont venus en France. On faisait un programme touristique et je me suis chargé de la partie Paris, que je ne connaissais pas bien, donc j’avais potassé mes guides touristiques, j’avais prévu tout un programme de visites, tout ça. Il y avait une soirée libre, j’ai demandé ce qu’ils voulaient faire, et il y a eut un débat. Finalement ils ont décidé d’aller voir un film porno, parce que ça n’existait pas en Pologne. Et donc je les ai accompagnés, et ça m’a consterné !
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L. : Tu parles de ce qu’on a vu au « Petit Beverly » ?
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M.H. : Oui, mais… C’était un peu ce genre là mais… Enfin tout était raté quoi. Bon, d’abord les filles simulent horriblement mal, – il prend un ton indigné doucement moqueur – on n’y croit pas une seconde quoi.
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Et après cette première, vous n’avez pas réitéré ?
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M.H. : Si si si si, un petit peu. Mais c’est pas tellement… En fait elles s’y prennent mal, elles branlent brutalement, enfin, ça va pas du tout. (Il a un ton bienveillant qui tend vers le rire.)
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Ça n’a rien à voir avec la réalité.
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M.H. : Ah non non ! Et puis même, c’est une mauvaise éducation pour le sexe, je trouve. Et alors, pire que tout, il y avait des scènes de comédie, alors là elles jouaient comme des, comme des cruches. Mais mon, comment dire, mon regard sur la pornographie s’est beaucoup arrangé, récemment, depuis que j’ai découvert YouPorn.
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YouPorn ?
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M.H. : Ah oui, il y a vraiment des trucs bien !
L. : C’est pas du tout récent comme découverte !
M.H. : Oui c’est vrai. Enfin c’est récent par rapport à mes découvertes des films porno. (Rires.) J’ai découvert YouPorn il y a, je ne sais pas, 5 ans.
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Quelles catégories ?

M.H. : Ah ben là, j’en ai plein !
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Quelque chose que vous recommanderiez ?
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France, Paris, 2014 Portrait of Michel Houellebecq, French writer.  France, Paris, 2014 Portrait de Michel Houellebecq, écrivain français.
Photos Richard Dumas / Agence VU

 

 

L. (Elle plaisante) : « Belle et senior » ! (Rires.)
M.H. : Ah non non non ! Euh (il cherche), attends… Ouais, c’est difficile, il faudrait que je vous en passe. (Il se met devant son ordi.) Il y en a un qu’on adore tous les deux (il se tourne vers Lysis) On va lui passer ça hein ? Alors bon (il se racle la gorge et reprend son sérieux), le principe, ce sont des filles, bon, jeunes pas mal, qui couchent avec des vieux. Et… c’est tellement invraisemblable que des fois ils font de l’humour. Il y en a un que je trouve drôle moi, celui des (il prend une voix d’acteur amateur porno) « hola, qué quieres ? I’m horny ». (Il se tourne vers sa compagne et lui en parle joyeusement.) Non ? Il est bien celui-là. Ça fait longtemps qu’on l’a pas regardé en plus. Mais c’est un peu un cas particulier.

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Et il est sur YouPorn du coup ?
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M.H. : Oui, oui, j’ai trouvé ça sur YouPorn.
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Il s’appelle comment ?
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M.H.: Oh il n’y a pas de titre, mais… Il y a des moyens… Et ça a un côté sympathique- ment amateur en plus. (Il s’installe à son bureau et pianote sur son ordinateur pour retrouver le film.) Bon, mon enthousiasme pour ce film va peut-être vous paraître excessif.
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Il dure longtemps ?
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M.H. : Non, et puis même, ce n’est pas la peine de regarder la partie porno vraiment.
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Ah, c’est le scénario qui est intéressant ?
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M.H. : Oui voilà, et l’utilisation des musiques. La musique est (il est enjoué) assez extraordinaire. Il faut absolument mettre le son. (Une musique intrigante de série B à suspense démarre.)

Oh, v’là une poule ! J’aime beaucoup les poules.

Mon dieu ! Vous le regardez souvent ?
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M.H. : Non, ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu.
L. : Sinon il y a celle qui ramasse les feuilles, hein chéri ?
M.H. : Ah oui, celui-là est marrant aussi oui,mais c’est un peu dans la même série de second degré. Bon… (Ils cherchent ensemble.) Peut-être « entreprenante »… Euh je sais plus… (Il clique.) Non, c’est pas ça. Je ne le retrouve plus. Ah oui c’est ça ! (Un porno tourné dans un lieu verdoyant démarre.) Oh, v’là une poule ! J’aime beaucoup les poules.
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Les poules ?
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M.H. : Oui, les poules.
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C’est-à-dire ?
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M.H. : Les poules, les animaux ! Je les trouve très sympathiques. Alors, le dialogue est important là… (Rires.)
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Les acteurs sont de quelle origine ?
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M.H. : Oh, je pense que ce sont des Américains. Enfin j’en sais rien. (Il reste concentré sur le grand écran.) Je trouve que c’est une belle phrase, « I want to read. You can read my pussy », c’est direct, c’est réussi. Il y a des trucs qui ne marchent qu’en anglais : « tu peux lire ma chatte », ça fait bizarre. Bon mais ne crois pas que je ne prenne pas la pornographie au sérieux. Là je ne montre que des trucs un peu second degré qui m’amusent, mais j’en ai d’autres.
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Lesquels par exemple ? Vous avez repéré des réalisateurs ?
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M.H. : Ah non, on s’en fout ! Je trouve que les amateurs sont meilleurs en fait, c’est ça la vérité. Les professionnels…
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Et la vague actuelle de porno féministe, Erika Lust, tout ça, vous en pensez quoi ?
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M.H. : Ah non, ça ne m’intéresse pas, non non, c’est chiant. Les amateurs sont meilleurs, c’est tout. C’est plus excitant de savoir que ce sont des amateurs.
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Parce que la professionnalisation de la chose…
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M.H. : Ça la tue.
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Ça tue le côté authentique ?
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M.H. : Oui. Bon, il y a des trucs… c’est pas des pros, mais il y a une équipe technique, il y a un éclairage chiadé et ça donne quelque chose quand même.
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De plus arty ?
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M.H. : Oui mais c’est arty parce que, parce que les… Je me suis beaucoup posé la question. J’ai fait un film porno moi-même, en fait.
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La Rivière (2001) diffusé sur Canal + ?
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M.H. : Oui.
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Vous avez fait comment ?
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M.H. : Je voulais faire un truc beau. C’est pas excitant mais c’est très beau visuellement.
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Comme un film d’auteur ?
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M.H. : C’est un film… Bon il n’y a que des filles. Il est très… Vraiment très réussi esthétiquement. (Il se lève, prend le DVD du film et le glisse dans le lecteur.)
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Et vous referiez la même chose aujourd’hui ?
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M.H. : Euh non, non. Mais YouPorn m’a apporté quelque chose, vraiment. Je ne savais pas comment traiter les bites, donc j’en n’ai pas mis dans le film, il n’y a que des filles. C’est juste le fantasme d’un homme, en fait.
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Ça se voit qu’elles sont hétérosexuelles.
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M.H. : Oh… (Il prend l’accent du sud.) « Elles sont hétérosexuelles. » Jusqu’à un certain point, c’est ma femme à droite, je la connais bien, elle n’était pas si hétérosexuelle que ça, hein. Non, non… Je suis quand même assez fier de mon film.
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Rétrospectivement ?
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M.H. : Ah oui. C’est bien éclairé hein, putain que c’est bien éclairé. (L’actrice à l’écran est en pleine extase.) Tu vois, là par exemple, c’est des bruits et des gémissements auxquels je crois.
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Et à votre avis, pourquoi le porno est-il si brutal, d’habitude ?
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M.H. : Parce que les gens sont mauvais, c’est tout. Ce ne sont pas des artistes, sinon ils
ne feraient pas des gémissements aussi grotesques. Là, elle explique qu’en réalité elles ne sont pas spécialement bisexuelles, mais que les hommes ont disparu. Donc voilà, c’est après l’apocalypse et les hommes ont disparus pour des raisons mystérieuses. C’est un porno de science-fiction.
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Et donc, les hommes ne manquent pas ?
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M.H. : Bah, vous pouvez vous débrouiller sans…
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Sérotonine (éditions Flammarion, 348 pages, 22 euros)
ALBANE CHAUVAC LIAO / PHOTOS RICHARD DUMAS
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