Au festival de Gérardmer, Flush, huis clos délirant dans des W.C., a fait hurler le public. Rencontre avec Grégory Morin qui signe un premier long-métrage aussi radical qu’inventif.
Comment est né Flush ?
Grégory Morin : Je travaille avec le même scénariste, David Neiss, depuis le début des années 2000. On a fait des courts-métrages de genre, développé des projets plus ambitieux qui ne se sont jamais montés. À l’approche de la cinquantaine, je me suis dit qu’il fallait arrêter d’attendre les conditions idéales. On a trouvé un sujet peu onéreux, qui nous excitait vraiment.
D’où vient cette idée d’un homme avec la tête coincée dans des toilettes pendant tout un film ?
À l’origine, dans un vieux projet de thriller, on avait imaginé une scène où un type se faisait noyer, la tête dans une cuvette. Et on s’est demandé ce qui se passerait s’il restait coincé ? C’est parti de là. Avec la contrainte budgétaire, on a décidé de pousser le concept jusqu’au bout : un vrai huis clos, sans tricher. Sans flash-back, ni d’ouverture vers l’extérieur. On voulait tenir 1h15 dans deux mètres carrés. C’était presque un défi théorique : est-ce qu’on peut réaliser un film entier là-dedans sans lasser le spectateur ? Grâce à l’écriture. David a trouvé une quantité d’idées pour relancer sans cesse la situation.
Quelles étaient vos influences ?
Le cinéma coréen, pour cette capacité à passer d’une comédie absurde à une violence très frontale sans prévenir. Mais aussi Green Room, Le Loup-garou de Londres de John Landis, le cinéma d’Alex de la Iglesia, de Takashi Miike… Des réalisateurs qui osent tout. C’est extrêmement difficile à manier, mais c’est ce qui nous attirait.
À quel moment pensez-vous à Jonathan Lambert ?
Assez vite. On lui a envoyé le scénario en direct, sans passer par son agent. Il l’a dévoré. Je ne suis pas sûr qu’il ait mesuré à quel point ce serait physiquement compliqué d’avoir la tête coincée dans une cuvette pendant des heures.
Le tournage a été éprouvant pour lui ?
Énormément. La position était très inconfortable, il y avait beaucoup de maquillage, et certaines séquences étaient très dures. On a conçu le décor pour qu’il puisse tenir quelques minutes à la fois, mais ça restait très exigeant. Franchement, peu d’acteurs auraient accepté.
Pourquoi avoir auto-produit le film ?
J’ai essayé de passer par des producteurs classiques, mais le projet faisait peur. On me disait : « Fais-en une comédie pure » ou « Change le concept ». À un moment, j’ai compris que si je voulais faire ce film-là, il fallait y aller par nous-mêmes.
Concrètement, comment avez-vous fait ?
J’ai réuni des amis, chacun a mis un peu d’argent. Des proches nous ont suivis. On a trouvé des partenaires pour la post-production. Tout le monde a été payé, même si les tarifs étaient très serrés.
Le tournage s’est déroulé en deux parties ?
Oui. Onze jours pour la partie « haute » du décor, avec tous les comédiens. Puis, cinq jours pour la partie « basse », centrée sur la tête de Jonathan. Le décor était monté dans un ancien garage transformé en studio à Épinay-sur-Seine.
Malgré le budget minuscule, le film a une vraie ambition formelle.
C’était fondamental. Je ne voulais pas d’un film cheap. Je voulais une vraie photo, un vrai décor, une vraie mise en scène. Je dis souvent que je voulais réaliser le Blade Runner du film de chiottes.
Vous pensiez déjà à la réaction du public ?
Complètement. On voulait que les gens réagissent physiquement, rient, hurlent, soient mal à l’aise. C’est un film pensé pour la salle, pas pour être vu seul sur un ordinateur.
Les festivals ont confirmé cela ?
Au-delà de nos espérances. À Fantasia comme à Sitges, on a reçu le Prix du public. Les réactions sont très fortes, très physiques. Lors du festival fantastique de Gérardmer, cela a été la folie, les spectateurs hurlaient de joie et de dégoût !
Vous n’avez jamais eu peur d’aller trop loin ?
À l’écriture, c’était beaucoup plus graphique. Certaines scènes ont été adoucies, comme la séquence du « glory hole ». On a trouvé un équilibre pour éviter l’interdiction totale tout en gardant l’impact. Et souvent, le décalage comique rend les choses encore plus puissantes.
Avez-vous le sentiment d’être dans un moment où le cinéma de genre retrouve les faveurs du public, comme cet été avec Évanouis ou Bring her back ?
Bien sûr. On voit que l’horreur et le genre ramènent un public jeune dans les salles, parce que ce sont des expériences collectives. Flush est interdit aux moins de 16 ans, et paradoxalement, ça peut nous aider à attirer ce public qui aime les expériences extrêmes, comme Terrifier.
Quelle est la suite pour vous ?
Je travaille déjà sur un nouveau projet, toujours avec David, mais cette fois avec l’envie d’un développement plus classique, avec des producteurs. Et si on y arrive, on ira peut-être encore plus loin dans l’horreur…
Flush de Grégory Morin
Bientôt en salles
Festival de Gérardmer
https://festival-gerardmer.com/2026/
Par Marc Godin




