En 1973, La Maman et la putain déclenche un scandale à Cannes. Endeuillé par un suicide, invisible depuis plusieurs décennies, le diamant noir de Jean Eustache revient dans une magnifique copie restaurée. Retour sur ce tournage mouvementé avec Françoise Lebrun (Veronika l’infirmière dans le film) et l’assistant-réal’ Luc Béraud.
Après avoir découvert le premier montage de La Maman et la putain, Catherine Garnier, maîtresse du cinéaste Jean Eustache, costumière et assistante sur La Maman et la putain, se suicide et laisse un mot : « Le film est sublime, laissez-le comme il est. » Et c’est parti pour la légende de cet astre noir du cinéma français, énorme scandale et Grand prix spécial du jury au festival de Cannes en 1973, revenu en version restaurée sur la Croisette en mai dernier, après avoir quasiment disparu pendant plusieurs décennies.

Au cours de l’hiver 1971-1972, Jean Eustache, réalisateur et dandy dilettante qui écume les bars de Saint-Germain-des-Prés et de Montparnasse avec son pote le romancier Jean-Jacques Schuhl, annonce à son assistant Luc Béraud (qui a travaillé avec Rivette et Duras) qu’il ne va pas tourner Mes petites amoureuses comme prévu, pour lequel il a pourtant obtenu l’avance sur recettes, mais La Maman et la putain (dont le titre primitif est encore Du pain et des Rolls). Il ressent l’urgence à filmer cette fiction inspirée de nombreux éléments de sa vie, autour d’un triangle amoureux désenchanté au lendemain de Mai 68. Soit l’histoire d’Alexandre, un intello au bord du gouffre, jeune dandy à foulard, dragueur compulsif, tiraillé entre Marie, qu’il aime encore, et celle qu’il essaie de conquérir, Véronika, l’infirmière qu’il vient juste de rencontrer. Pour financer ce récit âpre, à la durée inhabituelle, avec une narration dépourvue d’enjeux dramaturgiques et des monologues interminables, le producteur Pierre Cottrell bataille ferme et obtient des engagements, sous forme de fonds de soutien, de la part de Jean-Pierre Rassam, François Truffaut, Barbet Schroeder ou Gérard Lebovici et se fait prêter 300 000 dollars par le cinéaste américain Bob Rafelson, qui ne les récupérera jamais. Le budget s’élève à 700 000 francs, soit près de 110 000 euros et l’équipe n’aura aucun matériel de machinerie (travelling, grue, praticable…).
AUCUNE EXPLICATION
Pour les rôles principaux, Eustache engage Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont, Françoise Lebrun et le tournage se déroule du 20 mai au 12 juillet 1972, avec une équipe technique de seulement douze personnes. « Pour la première fois, j’ai contacté les acteurs avant d’écrire le film et je leur ai demandé s’ils voulaient jouer. Ils m’ont demandé ‘‘De quoi ça va parler ?’’. J’ai répondu ‘‘Je ne sais pas’’. » Françoise Lebrun, 77 ans, se souvient avec émotion du tournage. Elle cherche ses mots, corrige, rectifie, et va à plusieurs reprises récuser l’aspect autobiographique du projet. Pourtant, elle a vécu avec Eustache, et pendant leur relation, le cinéaste a eu des aventures avec d’autres femmes, comme Marinka Matuszewski, une infirmière qui fait une apparition dans le film et qui a inspiré le personnage joué par Françoise Lebrun, et Catherine Garnier, sa costumière et assistante, qui sera interprétée à l’écran par Bernadette Lafont. La vie, le tournage et le film s’entrechoquent, se confondent, se recomposent. « C’est un film, un film !, assure Françoise Lebrun. Jean m’a écrit les mots suivants, je vais vous chercher le document (elle lit tout doucement, ndlr) : « Toute ressemblance avec quoi que ce soit serait l’effet du hasard. Ceci est un film. Rien que du cinéma. » C’est beau, il était assez doué (elle se met à rire, ndlr). J’ai été la compagne de Jean pendant un certain nombre d’années mais nous étions séparés depuis deux ans avant que naisse ce projet. Il l’a écrit pour des acteurs et m’a demandé si je serais d’accord pour travailler avec lui. J’ai dit oui, précisant que j’aimerais bien que cela soit une comédie pour changer… Le film est parfois assez drôle mais ce n’est pas vraiment une comédie… »
Contrairement à Léaud et Lafont, Françoise Lebrun n’est pas actrice. Elle avait fait Sciences Po, enseignait, et envisageait, peut-être, de devenir metteur en scène. « Le cinéma m’intéressait, mais je n’avais jamais eu envie d’être actrice, je le suis devenue par hasard. Pour La Maman, je n’ai pas eu de scénario, j’avais des pages au jour le jour. Et pourtant, il y avait beaucoup de texte à apprendre. La seule indication d’acteur que j’ai pu avoir était sonore. Jean m’avait fait écouter un enregistrement téléphonique de la personne qui a inspiré Véronika, qui avait une façon très spécifique de parler. Donc j’ai fait un travail musical sur la langue pour essayer de retrouver son phrasé. »
Avec Bernadette Lafont, Eustache ouvre les hostilités : « Tu sens encore Truffaut à plein nez, je ne veux pas d’une actrice imprégnée de lui. » Très exigeant, il veut que ses acteurs connaissent leurs textes au cordeau et refuse la moindre improvisation. « On devait savoir le texte à la virgule près, et Jean demandait à ce que l’on refasse la prise tant que ce n’était pas parfait, se souvient Françoise Lebrun. Il n’y a pas un poil d’impro dans La Maman. » Le tournage est rapide mais éprouvant, avec parfois de très longues journées pour l’équipe car Bernadette Lafont doit partir le 8 juin pour enchaîner avec Trop jolies pour être honnêtes. Mutique, distant, Eustache ne donne quasiment aucune indication de jeu, aucune explication. Il fait peu de prises et exige des prises complètes. Le grand directeur de la photo Pierre Lhomme (Cyrano, Camille Claudel) est derrière la caméra et Eustache assis en tailleur sur le sol, comme Yasujirō Ozu, ne regarde pas ses comédiens mais vérifie chaque mot, le scénario sur ses genoux, interrompant sèchement les acteurs s’ils se trompent. Très vite, Jean-Pierre Léaud est sous pression et Eustache l’épuise, le coupe constamment sans prendre de gants. Quand Léaud lui demande pourquoi, Eustache répond laconiquement : « Tu sais très bien ! », et redemande le « Moteur » immédiatement. « Je connaissais Jean-Pierre depuis la période Cahiers du cinéma et Jean le connaissait depuis Le Père Noël a les yeux bleus, déclare Françoise Lebrun. Il avait très peur, car il avait beaucoup de texte. On le faisait répéter constamment. J’avais la chance de ne pas avoir de problème de mémoire, c’était très facile pour moi, malgré les longs plans séquences. La difficulté, ce sont les longs dialogues. De plus, il n’y a pas vraiment une logique cartésienne dans mes propos, donc le ton peut changer d’un paragraphe à l’autre, ce n’était pas tout le temps évident. Mais j’avais une confiance totale envers Jean. Nous avions passé des années ensemble à la Cinémathèque, je savais ce qu’il cherchait, car je connaissais ses goûts. Ça a été un de tournages les plus faciles de ma vie, j’y allais en toute confiance, comme pour, plus récemment, Vortex de Gaspar Noé. »
REFUS DE LA PRÉFECTURE
Pour s’aider, Léaud, acteur pour le moins complexe, mélange vodka et chocolat, tandis qu’Eustache, très ombrageux, menaçant régulièrement d’arrêter le film, carbure au Jack Daniel’s et tente d’enrayer ses gueules de bois en buvant au goulot du Schoum (un médicament pour soigner le foie). « Il ne faut pas l’enfermer dans cette image, il se servait de l’alcool comme carburant, précise Luc Béraud, assistant sur le film. Il buvait sec, mais pas comme Malcolm Lowry (écrivain d’Au-dessous du volcan, ndlr), et cela va empirer sur son film suivant, d’ailleurs sur le générique de Mes petites amoureuses, il cite comme conseiller technique Jack Daniel’s. C’était un garçon tourmenté… »

Selon Luc Béraud, « Jean faisait des crises à répétition mais il était également charmant, très attachant. Il y a des metteurs en scène que j’ai haï, notamment dans la pub, car il y a de tels cons… Jean était surtout autodestructeur. »
Comme le film est ouvertement autobiographique, Eustache exige qu’il soit tourné là où les événements se sont déroulés, au Flore ou dans l’appartement de Catherine Garnier. « Cette complexité est au cœur du film, Jean aimait remuer la merde, confie Béraud. Je devais effectuer les repérages, obtenir les autorisations. Jean voulait tourner au Train-Bleu, le restaurant de la gare de Lyon. Le patron avait déjà refusé les tournages d’Orson Welles, de George Cukor ou de John Huston ! Il a donc décliné et Jean, pour la millionième fois, a menacé d’abandonner le film. Pour la chambre de l’infirmière, il a exigé de tourner à l’hôpital Laennec, dans la chambre 18. »
Les choses se compliquent pour le tournage de deux scènes devant le lycée Montaigne. La préfecture a refusé l’autorisation, mais Luc Béraud ne peut se résoudre à l’avouer à Eustache. Le jour du tournage, des policiers débarquent et demandent l’autorisation de tournage, que Béraud n’a pas. Il blêmit, va chercher la feuille notifiant le refus et la tend, la mort dans l’âme, au policier qui regarde le document et le salue avec son képi. « Peut-être que la maréchaussée ne savait pas lire… »
SCANDALE À CANNES
Le tournage s’achève le 12 juillet, avec la séquence d’Alexandre et Véronika qui se promènent sur l’île aux Cygnes. En septembre, un premier montage est montré à l’équipe, à Antégor, un complexe de montage rue Beethoven. « Je me suis dit que Jean était parti dans le ciel du cinéma, comme un météore », assure Françoise Lebrun. Quelques jours plus tard, le producteur annonce à l’équipe le suicide de Catherine Garnier. Comme Marie dans le film, elle a absorbé une dose massive de barbituriques.
Le film dure 3 h 40 et son producteur, Pierre Cottrell, sait que le festival de Cannes sera le tremplin idéal. Il faut encore convaincre Robert Favre Le Bret, président du festival, pas vraiment enthousiaste devant ce film en noir et blanc, long et bavard. Apprenant que Favre Le Bret doit rendre visite à Dennis Hopper au Nouveau-Mexique, Cottrell embarque sur le même vol, en compagnie du producteur Stéphane Tchalgadjieff. Ils mènent un lobbying intense et profitent d’une escale pour vider quelques verres à la cafét’ de l’aéroport, tant et si bien que l’avion repart sans eux. Favre se rend compte que sa mallette s’est envolée avec ses bagages, et semble particulièrement paniqué. « Il a fini par avouer qu’elle contenait de mystérieux produits recommandés par Fellini, source de jouvence. Stéphane lui a assuré qu’il avait sur lui des gélules qui faisaient le même effet, en attendant de retrouver ses bagages. » De fait, Favre Le Bret marche aux amphétamines et bientôt, ses réserves sur le film tombent et il le sélectionne pour Cannes, où il va faire une très forte impression. « C’était formidable car les gens se sont presque battus, confie Françoise Lebrun. C’est magnifique qu’un film puisse déclencher à la fois autant de haine et de passion. »
Le film divise, aussi bien le public que la critique (« un film merdique », selon Gilles Jacob, alors critique à L’Express), et obtient le Grand Prix du jury, bien que la présidente de l’édition 73, Ingrid Bergman, le déteste copieusement, le trouvant vulgaire. Grâce au parfum de scandale et malgré l’interdiction aux moins de 18 ans, le film fait 340 000 entrées en France et se vend à l’étranger. « Eustache est devenu une légende, et les gonzesses affluaient, se souvient Luc Béraud. « Grâce à La Maman, j’ai effectué le tour du monde, et fait de nombreuses rencontres », assure Françoise Lebrun.
Par la suite, Jean Eustache tournera, entre autres, Mes petites amoureuses et Une sale histoire, et se tire une balle dans le cœur le 30 novembre 1981, laissant cette note étrange et tragiquement drôle : « Frappez fort. Comme pour réveiller un mort. » Il avait 42 ans.
En salles le 8 juin, en version restaurée
Par Marc Godin




