Avec The Man I Love, présenté au festival de Deauville, Ira Sachs revient dans le New York de la fin des années 80 pour filmer un homme condamné par le sida qui s’accroche à l’amour, au sexe, à l’art et à la vie. Un film fiévreux et mélancolique qui ressemble à une somme : celle d’un cinéaste qui, depuis trente ans, filme inlassablement les liens qui nous attachent aux autres. Rencontre.
« Je voulais faire un film sur la vie, pas sur la mort » À première vue, la nouvelle merveille d’Ira Sachs, The Man I Love, raconte l’histoire de Jimmy George, figure flamboyante de la scène théâtrale new-yorkaise, confronté au sida et à une mort qui se rapproche. Autour de lui, un compagnon aimant, des artistes, des amants, des amis, des corps qui dansent et une ville qui semble elle-même au bord de l’effondrement. Mais derrière Jimmy, il y a Ira Sachs.

Né à Memphis, dans le Tennessee, en 1965, le cinéaste débarque à New York au début de sa carrière et y réalise plusieurs courts-métrages avant de signer son premier long, The Delta, en 1996. Son cinéma s’est construit à l’écart des autoroutes hollywoodiennes, dans cet espace fragile où le cinéma indépendant américain peut encore être intime, politique et profondément romanesque. Avec The Delta, Sachs pose déjà plusieurs de ses thèmes de prédilection : le désir, l’identité, les relations homosexuelles, la ville comme territoire affectif. Trente ans plus tard, il revient à New York et aux années sida, mais avec une distance que le temps lui permet enfin d’assumer.
LA MÉMOIRE DES ANNÉES SIDA
The Man I Love se déroule à la fin des années 1980, période durant laquelle Sachs vivait lui-même à New York et voyait l’épidémie ravager son entourage. Beaucoup de ses proches appartenaient au monde du spectacle. The Man I Love puise donc dans sa mémoire personnelle. « J’ai été très influencé par des artistes que j’ai connus ou dont j’ai entendu parler, notamment des artistes qui considéraient leur travail comme une forme de survie. Mais je fais plutôt des films personnels que des films autobiographiques. »
Sachs veut donner à voir la coexistence de la catastrophe et de la joie. « Pendant quatre-vingt-dix minutes, il est question d’amour, de sexe, d’amitié, de fêtes, de gens qui essaient de profiter de la vie. C’est assez étrange, finalement… Mais je crois que c’est aussi la seule manière de rester authentique par rapport à l’expérience que nous avions vécue. »
Sachs a expliqué avoir longtemps cherché comment raconter cette période avec son coscénariste Mauricio Zacharias. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et leur collaboration traverse une grande partie de la filmographie récente du cinéaste. Il leur aura fallu plus de 15 ans pour trouver la bonne distance : ni reconstitution nostalgique, ni tragédie écrasante, mais un film capable de faire coexister la perte et le désir.
Pour l’inspiration, Sachs a notamment cité le film… Van Gogh de Maurice Pialat, un film consacré aux derniers mois d’un homme qui va mourir. « C’est un film extraordinaire sur les quatre derniers mois du peintre qui va vers la mort. Mon scénario suit un peu la trajectoire de Van Gogh : un homme qui a un temps limité devant lui et qui essaie d’en tirer le maximum à travers l’amour, le sexe et l’art. D’ailleurs, mes films sont souvent des « réimaginations » libres d’autres œuvres. Par exemple, Passages était une sorte de remake de Place aux jeunes (Make Way for Tomorrow, 1934) de Leo McCarey. Pour d’autres films, je me suis également inspiré d’Ozu ou de Fassbinder . »
RAMI MALEK, CORPS FRAGILE
Pour incarner Jimmy George, Sachs a choisi Rami Malek, qu’il a découvert dans la série Mr. Robot. Chez Sachs, il devient un homme à la fois flamboyant et vulnérable, qui refuse de laisser la maladie lui voler ses dernières possibilités de désir. Face à lui, Tom Sturridge joue Dennis, son compagnon. Rebecca Hall et Ebon Moss-Bachrach complètent notamment la distribution, tandis que Luther Ford incarne un autre personnage essentiel de cette constellation new-yorkaise.
Le casting fait battre le cœur du cinéma de Sachs. Chez lui, les acteurs ne sont jamais de simples instruments au service d’un scénario, mais des êtres en devenir. C’était déjà évident dans Love is Strange (2014), qui suivait un couple homosexuel âgé après son mariage et la perte brutale de son appartement. Deux hommes qui ont passé leur vie ensemble se retrouvaient soudain séparés, obligés de vivre chez des proches. Avec Keep the Lights on (2012), il avait filmé une relation amoureuse rongée par l’addiction. Passages (2023) poussait encore plus loin cette exploration du désir, de l’égoïsme et de l’impossibilité d’aimer sans blesser. Entre les deux, Frankie (2019), porté par Isabelle Huppert, abordait déjà la perspective de la mort à travers une femme condamnée par la maladie. À première vue, les histoires changent. Les questions, beaucoup moins. D’ailleurs, comme Fassbinder, son idole, Sachs pourrait presque avoir réalisé un seul grand film qu’il déclinerait depuis trente ans sous différentes formes. Un film sur les gens qui s’aiment. Ou qui essaient. Ou qui ne savent plus comment. Ou qui comprennent trop tard ce qu’ils avaient.
Chez Sachs, savoir que quelque chose va finir donne une intensité supplémentaire au présent. Si l’amour est fragile, alors il faut aimer. Si le corps est condamné, alors il faut le désirer. Si les amis disparaissent, alors il faut danser avec eux tant qu’ils sont là. C’est peut-être pour cela que The Man I Love arrive aujourd’hui avec une résonance particulière. Le film regarde une époque où une génération a dû apprendre à vivre avec la mort au milieu d’elle, à continuer à danser malgré elle. Mais il parle une nouvelle fois d’une question qui dépasse largement les années sida : que fait-on du temps qu’il nous reste ?
The Man I love d’Ira Sachs
Sortie en salles le 27 janvier 2027
https://www.festival-deauville.com/
Par Marc Godin




