NATACHA POLONY : « L’AOP DES MÉDIAS »

Natacha Polony technikart

Depuis plus de vingt ans, elle est l’éditorialiste la plus rétrofuturiste, rebelle et capillairement irréprochable de la place parisienne. Elle est venue nous présenter sa nouvelle revue trimestrielle, L’Audace, et parler indépendance de la presse, technique du salami et prostituées.

La dernière fois qu’on vous a reçue, vous vous étiez retrouvée en couverture de Grand Seigneur, une miche de pain sous le bras, une chèvre et un brie de Meaux aux pieds.
Natacha Polony : Oui, c’était très réussi, on avait parlé terroir et fromages.

Ces derniers temps, vous êtes plutôt branchée Europe et sabordage. Quelle est la genèse de votre nouvelle revue trimestrielle, L’Audace ?
Pendant six ans et demi, j’ai consacré mon énergie à Marianne, à constituer une rédaction dont j’estimais qu’elle était de qualité, équilibrée, diverse. Quand nous sommes partis de Marianne, nous étions plusieurs à le faire en même temps, en janvier 2025, dont Frédérick Cassegrain, l’ancien DG (désormais directeur de la publication de la revue, ndlr), et Gérald Andrieu.

En faisant une revue de 150 pages, avec des formats longs, vous n’aviez pas peur du côté universitaire, un peu barbant ?
Une revue fait intervenir des intellectuels, des chercheurs, des économistes. Il y a quelque chose de l’ordre de la production intellectuelle qui ne se contente pas de formuler les problèmes, mais de proposer des solutions. Nous n’avons pas de quoi rivaliser avec des titres de presse qui ont 500 journalistes pour couvrir l’actualité, donc nous faisons le contraire en s’accordant du temps long. Il y a davantage d’aspiration pour ça.

La presse hebdo et quotidienne sont donc has-been ?
Que Le Monde, par exemple, maintienne une diffusion l’après-midi, rien qu’en termes écologiques, c’est dément, vous imaginez, toutes ces voitures qui tournent pour aller distribuer le journal… C’est fou comme modèle. Et puis, il y a une fatigue informationnelle. Sachant que le fait de lire n’est pas, hélas, un apanage des classes populaires, il donc faut aller chercher les gens là où ils sont. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, même la presse magazine n’est plus une presse populaire. Mais ce qui me fascine là-dedans, c’est que ça n’a l’air de déranger personne, surtout les politiques.

Que devraient-ils faire ?
Prendre conscience de ce qu’implique la disparition du journalisme tel que nous l’entendons. Ils sont les premiers à espérer qu’un journal vante leurs mérites, mais se pencher sur les problèmes économiques du secteur pour comprendre ce que les IA génératives vont faire aux médias, ça, il n’y a plus personne. En Australie, les médias ont gagné la bataille des droits voisins, pourquoi ? Parce que les pouvoirs publics les ont soutenus. En France, ils étaient aux abonnés absents. Et Google a donc appliqué la technique du salami.

Kesako ?
C’est le terme employé pour parler la stratégie de l’URSS pour conquérir des pays communistes les uns après les autres. Donc, une tranche après l’autre. Le Monde a été le premier média à signer un accord avec Google, et quasiment tous les autres ont suivi. Et ce n’est pas un hasard si Le Monde est aussi le premier à avoir signé un accord avec ChatGPT au détriment des autres. Si les pouvoirs publics les avaient soutenus, la tentation aurait peut-être été moins forte.

Vous prouvez que c’est encore possible de lancer une revue aujourd’hui et qu’elle fonctionne (30 000 ventes en kiosques et en librairies pour le premier numéro, ndlr). C’est le côté prescripteur de votre figure publique ?
On est obligés de passer par là. Si j’ai du crédit auprès de certains lecteurs, c’est parce que je n’ai jamais été de ces journalistes totalement hors-sol qui expliquent aux gens qu’ils sont des loosers. Je ne considère pas que les journalistes soient des directeurs de conscience. D’ailleurs, ça fait partie du problème de la presse. Il y a une perte de confiance qui est parfaitement compréhensible. Les journalistes sont quand même la profession la plus détestée, je crois que les prostituées sont plus respectées que nous. Il y a eu une rupture pire qu’avec les politiques.

Quand a-t-elle eu lieu, cette rupture ?
L’éclatement, c’est 2005, le référendum sur le traité constitutionnel. Quand vous avez 90 % des médias qui ont pignon sur rue qui expliquent que ceux qui votent « non » sont des fascistes et que derrière, 54,67 % des Français votent « non », le décalage est éclatant. Et ça crée une rancœur.

Votre modèle économique est un modèle indépendant. Cela permet-il de répondre à ces problématiques de confiance ?
Oui, c’est un appel à une souscription, qui permet d’avoir des abonnés et les fonds de départ pour lancer la mécanique. Ensuite, on a un tout petit peu ouvert le capital aux forces françaises de l’industrie, c’est-à-dire le groupe des entreprises du Made in France, proche du label Origine France Garantie…

Vous êtes l’AOP des médias, en fait.
Oui, voilà. On vit des lecteurs. Il n’y a pas d’annonceurs, on est indépendants. Mon but, c’est de ne pas avoir un jour à aller taper à la porte de tel ou tel milliardaire pour dire excusez-moi, on a besoin de fonds.

Vous avez gardé un mauvais souvenir du dernier milliardaire en date (Daniel Křetínský, actionnaire de Marianne, ndlr) ?
Pas du tout. Quand Daniel Křetínský a racheté Marianne, il était conscient que le journal ne correspondait pas en tout à ses idées. Pour ma part, je n’étais pas du tout dans sa ligne. C’est assez rare, un actionnaire qui accepte de nommer quelqu’un aux antipodes idéologiquement en se disant que cette personne correspond néanmoins au journal. Il faut reconnaître que Daniel Křetínský est très ouvert, surtout aux débats. Pendant six ans, il m’a laissé une liberté totale.

Qu’est-ce qui a changé alors ?
J’imagine que sa situation est compliquée. C’est une grande fortune étrangère qui investit en France, il faut comprendre qu’il est soumis à tout un mécanisme, à la commission à Bercy sur les investissements étrangers, etc. Ça implique un lien entre le monde politique et le monde économique qui peut s’avérer difficile à gérer. Et les politiques en France, je pense, ont beaucoup de mal à admettre que la presse est libre et que des journalistes peuvent enquêter sur ce qu’ils veulent.

Au bout d’un moment, ça ne suffisait plus au groupe CMI (dont Daniel Kretinsky est le propriétaire, ndlr) d’avoir Franc-Tireur comme vitrine du pouvoir en place ?
Il ne m’appartient pas de me prononcer sur d’autres titres que Marianne. Il est vrai que j’y avais créé une cellule d’investigation. Et la ligne traditionnellement anti-atlantiste du titre a dû soulever des problèmes. Mais ce ne sont que des hypothèses.


Par Violaine Epitalon
Photo Axel Vanhessche