MÊME PAS PEUR 2026 : ALBERTO SCIAMMA : « LE CINÉMA NE DOIT PAS TOUT EXPLIQUER »

Cielo film

Le réalisateur espagnol Alberto Sciamma était au festival Même pas peur, à la Réunion, pour présenter Cielo, road movie surréaliste sur une petite fille qui traverse la Bolivie afin de conduire sa défunte mère vers un paradis éternel. 

Au Sud de nulle part, sur l’île volcanique de La Réunion, surgit un film comme une écharde dans l’œil, Cielo, d’Alberto Sciamma, un conte mystique, abrasif, fragile. On y suit Santa, petite fille aux allures de sainte païenne, qui traverse la Bolivie pour conduire l’âme de sa mère défunte vers un paradis éternel. Sur sa route, un flic alcoolique, un prêtre ambigu, des catcheuses masquées et une humanité cabossée qu’elle semble capable de guérir. Car Santa soigne. Santa apaise. Santa dérange…

Né à Barcelone, Alberto Sciamma quitte l’Espagne à 19 ans pour Londres. Exil fondateur. « Partir si jeune m’a obligé à me réinventer. » Dans l’Angleterre des années 90, il fait ses armes dans le clip. « Ils ont été mon école de cinéma. J’y ai appris la technique, le rythme, la narration par l’image. » Laboratoire idéal pour expérimenter. Mais très vite, la frustration : « Je voulais raconter des histoires plus longues, plus profondes. » Son premier long-métrage, The Killer Tongue (1996), qui deviendra un petit classique des séances de minuit, révèle déjà son goût pour l’absurde et la transformation des corps. « C’était une histoire étrange, presque surréaliste. À l’époque, je ne mesurais pas totalement ce que cela représentait, mais ce film m’a donné une liberté incroyable. » Entouré de stars du cinéma fantastique (Robert Englund des Griffes de la nuit, Melinda Clarke du Retour des morts-vivants 3 et Doug Bradley de Hellraiser), il expérimente un univers visuel audacieux et assume un ton hybride, entre grotesque et poésie. Puis, il enchaîne les tournages : Black Plague (2002), Jericho Mansions, avec Jennifer Tilly, Geneviève Bujold et James Caan (qui lui confiera avoir accepté « pour l’argent »), ou encore Bite (2015), avec Vinnie Jones. Une filmographie hybride, entre série B flamboyante et vertige existentiel.

RÉALISME MAGIQUE, ALTITUDE ET VERTIGE

Cielo naît d’une vision. Une petite fille avalant un poisson. « Je dessine souvent les idées qui me traversent. Celle-ci était organique, primitive. » Puis il découvre la Bolivie à travers des photos. Les Andes, la minéralité, la verticalité. « Le lieu est devenu un personnage. » Le tournage, en altitude, dans le froid, avec un budget serré, relève de l’expédition. Avec son casting majoritairement non professionnel, Sciamma choisit l’écoute plutôt que l’autorité. « Je ne voulais pas arriver en étranger qui prétend comprendre la Bolivie. » Il crée un cadre universel et laisse les acteurs non professionnels injecter leur vérité. La jeune actrice principale, sept ans au moment du tournage, le sidère : « Elle avait 77 ans ! Et était d’une intelligence incroyable. » Le film devient aventure collective. « Nous étions une famille, notre moteur, c’était l’amour. »

Si Cielo (le ciel) parle de miracle et de résurrection, Sciamma semble plus mystique que religieux. « Je ne crois pas en Dieu au sens institutionnel, mais la foi m’intéresse énormément. » Elevé dans l’imaginaire catholique baroque espagnol, il est fasciné par la manière dont les cultures pensent le temps, la mort, la nature et découvre en Bolivie la Pachamama et la cosmovision andine. « Mon film ne cherche pas à juger. Il pose des questions. Ce qui m’intéresse, ce sont les images qui ouvrent des espaces intérieurs. Le cinéma ne doit pas tout expliquer. »

LA BEAUTÉ BRUTE DE LA RÉUNION

Quand on parle de ses influences et que l’on évoque Jodorowsky, Buñuel ou García Márquez, Sciamma esquive. « Je ne veux pas me comparer. Peut-être qu’il y a une influence espagnole dans mon goût pour l’absurde. » Il revendique surtout une curiosité totale : chefs-d’œuvre ou films ratés, tout nourrit son regard.

Présenter Cielo dans un festival indépendant comme Même Pas Peur, à La Réunion, fait sens. « J’aime les festivals portés par la passion plutôt que par l’argent. Ce que fait ici Aurélia Mengin ici est extraordinaire. Elle montre aux jeunes générations d’autres formes narratives, d’autres rythmes, d’autres images. » Et La Réunion ?« C’est simplement magnifique. Je veux tourner un film ici. » On le croit volontiers. Parce que son cinéma aime les territoires qui tremblent, les paysages qui questionnent, les images qui ne rassurent pas.

Même pas peur
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