Y A-T-IL UNE VIE APRÈS LA COOL FATIGUE ?

cool fatigue

On voulait être la génération la plus détendue de l’histoire. Résultat : la GenZ est épuisée à force de vouloir se montrer sous son meilleur angle. Bienvenue dans la cool fatigue, ce malaise discret qui gagne les esprits et s’empare de nos fils Insta…

Samedi soir, XIe arrondissement. Je participe à une fête. Ambiance lumière jaune pensée pour « faire vraie », plantes vertes en pleine dépression, playlist indé soigneusement nonchalante et convives parfaitement désinvoltes. Leïla, mon amie, célèbre ses vingt ans. Très investie dans son propre rôle, elle slalome entre les groupes comme si sa vie était un reels signé Michel Gondry : sourire aux bonnes personnes, rire au bon volume, changer de pièce avec la fluidité de quelqu’un qui a toujours un endroit où aller. Et puis c’est le drame. « J’en peux plus de faire genre, de devoir paraître détendue alors que je veux juste respirer », me confie-t-elle au bout du troisième shot, recluse dans un coin de sa chambre. Logique : il semblerait que, ces derniers temps, chacun soit appelé, en toutes circonstances, à maintenir un niveau de relaxation ostentatoire – IRL comme sur les réseaux. Être cool demande désormais autant d’efforts qu’une dissertation métaphysique. Bienvenue dans la cool fatigue, ce nouveau mal du siècle qui touche pile ma génération. Celle qui avait pourtant juré qu’elle ne se prendrait jamais la tête.

FAUX-DERCHE

Et puis il y a Timothée Chalamet, notre grand frère fragile qui porte cette cool fatigue comme personne. Il débarque à la promo de Marty Supreme en hoodie rose fluo customisé, entouré d’une armée de types à têtes de balles de ping-pong, l’air d’un mec qui vient de découvrir qu’il va pouvoir faire exactement comme bon lui semble à partir de maintenant. Chalamet, c’est le seul capable de parodier sa propre célébrité sans que ça sonne faux-derche : il se moque de la gloire qui monte à la tête, il a l’air perdu dans sa promo, il craque – et on craque avec lui. Il est la preuve vivante qu’on peut être la superstar la plus suivie de sa génération – et tourner le dos à une certaine idée lissée et rétrograde du cool…

Le New York Times titrait en mars 2025 : « Gen Z Is Tired of Chasing the Trend Cycle » (La Gen-Z est lasse de courir derrière les tendances). Toujours aussi perspicace, leur journaliste mode Vanessa Friedman y balançait la phrase qui tue, signée Elena Vasquez, 24 ans : « À un moment tu te dis juste : “C’est dégoûtant. Pourquoi je participe encore à cette culture ?” » Traduction : on est fauchés, paumés, et surtout dégoûtés par le tourbillon de micro-tendances qui nous happent toutes les trois semaines. Résultat ? Le contre-mouvement « underconsumption core » : on poste fièrement ses trois jeans pourris et son t-shirt troué en criant « regardez comme je surconsomme pas, bande de blaireaux ». Le luxe 2025, c’est d’avoir l’air pauvre, mais choisi.

« L’espace entre la vraie vie et celle montrée sur les réseaux est de plus en plus conséquent », explique Laurent Laporte, créateur du compte Instagram, devenu revue ,Whereisthecool. Selon lui, les réseaux sociaux auraient fixé un standard de lifestyle impossible à tenir. « Aujourd’hui, même une photo dump spontanée nécessite une chorégraphie de selfies flous, reflets contrôlés et plats calibrés, explique-t-il. L’authenticité est devenue une patine volontaire. » Autrement dit, on ne vit plus la soirée, on prépare le post – tout en « diligentes négligences » comme dirait ce bon vieux Castiglione – qui prouvera qu’on l’a vécue. Être naturel est devenu un deuxième job, non rémunéré et épuisant.

La saturation est donc logique et la suite, encore plus : « La discrétion digitale arrive doucement », assure-t-il. À en croire cette overdose du cool forcé, il serait dès lors plus en vue de basculer son compte en privé, de limiter son nombre de followers à 300 (attention, passé cette jauge, vous n’êtes plus assez sélect’) et de supprimer son compte Linkedin (fortement encouragé).

PERFORMANCE CONTINUE

Chams Zarrouk, auteure du Goût du seum, (éd. Les Corps conducteurs) en rajoute une couche : « La vulnérabilité savamment mise en scène est devenue un produit marketing. On ne chiale plus, on chiale en 4K avec filtre larmes naturelles. Je me demande s’il ne faudrait pas re-glamouriser la mauvaise humeur… » Pour cette ancienne communicante, la cool fatigue, c’est ce millimètre de sourire qu’on plaque quand le voisin demande « ça va ? » alors qu’on vient de vivre la pire journée de l’année. C’est dire « je suis chill » alors qu’on calcule déjà l’angle de la prochaine story pour ne pas paraître trop en galère. C’est checker son téléphone 150 fois par jour pour s’assurer que le récit qu’on donne de notre vie suscite l’adhésion. Le cool n’est plus une attitude, c’est une performance continue.

Sortir de la cool fatigue, dit Chams, ce n’est pas « performer l’anti-performance », c’est lâcher prise. Retrouver le droit à l’opacité, à l’ennui, à l’absence d’image. Le vrai luxe aujourd’hui ? Disparaître un peu. Rater une soirée. Laisser un dimanche exister sans le transformer en contenu. Boire un café sans le photographier. Aimer sans preuve numérique. Redevenir quelqu’un qui vit, pas quelqu’un qui se regarde vivre. La question n’est plus « suis-je cool ? ». C’est : « Ai-je vraiment envie de l’être ? »


Par Lou Madamour