VINCENT MACAIGNE : « IL NOUS FAUT RACONTER NOTRE HISTOIRE »

Furcy, né libre, d’Abd al Malik

Ancien enfant terrible du théâtre, Vincent Macaigne, 47 ans, est devenu l’une des figures les plus indispensables du cinéma français. Hyperactif en apparence, insaisissable en réalité, il passe du médecin humaniste de Muganga à l’esclavagiste glaçant de Furcy, né libre, d’Abd al Malik.

J’ai l’impression que vous n’arrêtez pas de tourner, avec parfois jusqu’à cinq films par an.
Vincent Macaigne : C’est une illusion. Les films sortent en même temps, c’est tout. En réalité, il y a beaucoup de périodes creuses. Les films se montent, se décalent, s’annulent. Et il y a plein de films que je ne fais pas, ou qu’on ne me propose pas. J’ai fait une pause avec le théâtre, j’ai refusé des propositions de mises en scène qui semblaient géniales, très belles, très excitantes. J’ai senti que j’avais besoin de dire non. Dire non pour m’obliger à faire autre chose, notamment des films, j’ai envie d’en réaliser un ou deux.

Vous l’avez déjà fait.
Oui, il y a longtemps. Un court-métrage, Ce qui restera de nous, qui a eu pas mal de prix, puis un film très bricolé, et une commande de la Comédie-Française. Là, je suis revenu à l’écriture. J’écris avec Audrey Diwan. J’aime sa façon de penser, de rêver les films. C’est très stimulant.

On vous a vu récemment dans de Muganga – Celui qui soigne, inspiré du livre des médecins Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, et dont le succès a surpris tout le monde.
Complètement. Le film est sorti dans très peu de salles, il devait faire 70 000 entrées, et il dépasse les 300 000 ! Il a grandi lentement, grâce au bouche-à-oreille. C’est rare. Et très beau. Le sujet est fort, les gens se le transmettent.

Après le médecin humaniste de Muganga, vous jouez un esclavagiste terrifiant dans Furcy, né libre, d’Abd al Malik.
Oui, Abd m’a convaincu en me disant qu’il fallait faire des films sur la mythologie de la France, nous devons raconter notre histoire, comme la guerre d’Algérie. Le film raconte une histoire vraie : celle du premier esclave à avoir gagné un procès en France. Je n’en avais jamais entendu parler. Comme presque tout le monde… On ne nous parle jamais de l’esclavage, alors que certaines villes comme Bordeaux se sont construites sur là-dessus.

C’est un geste politique, pour vous ?
Ce n’est pas du militantisme. C’est plus fondamental. Il nous faut raconter notre histoire.

Ça ne vous dérange pas d’incarner un personnage raciste, violent ?
Un connard, déjà ! Mais surtout quelqu’un qui ne se voit pas comme un problème. Il se vit comme une victime, quelqu’un à qui on fait une injustice. Et ça, c’est beaucoup plus inquiétant qu’un méchant caricatural.

Vous semblez alterner cinéma d’auteur et comédies plus populaires.
Oui, et je tiens à cette liberté. Je ne choisis pas mes films uniquement pour des raisons politiques. J’aime aussi le pur divertissement, comme Le Sens de la fête. J’ai deux films qui arrivent bientôt. C’est quoi l’amour ?, de Fabien Gorgeat, une comédie de remariage, de réconciliation, avec Mélanie Thierry et Laure Calamy. C’est drôle, pas idiot, ça parle des familles recomposées, de la manière dont on se retrouve autrement. Le second, La Poupée, avec Cécile de France, est une comédie plus étrange, presque féministe, sur d’un homme qui vit avec une poupée qui, tout à coup, devient vivante. C’est une satire très libre du patriarcat.

Vous avez encore besoin d’être dirigé ?
Plus un projet est intéressant, plus j’en ai besoin. Je ne suis pas un acteur sûr de lui. Être dirigé, ce n’est pas recevoir des concepts abstraits. Parfois, c’est juste : « parle plus lentement ». Mais c’est être vu. Sans le regard du réalisateur, le personnage n’existe pas.

Qu’est-ce qui vous donne encore envie ?
J’adorerais faire un film d’action, un James Bond, un film de SF, un film de vampires… Le cinéma permet de vivre plusieurs vies. D’entrer dans la tête de quelqu’un d’autre. Quand ça fonctionne vraiment, tu changes de monde. Et ça, je ne m’en lasse pas !

Furcy, né libre, d’Abd al Malik
En salles le 14 janvier


Par Marc Godin
Photo Audouin Desforges