VIVONS NUS !

vivons nus !

Yoga sans legging, activisme à poil et tentation naturiste pour tous… Vous aussi ces sous-vêtements vous encombrent ? N’hésitez plus, balancez-les et dites-nous franchement, vous sentez-vous plus libres ? 

Depuis quelques semaines, je revis mes premières soirées. Comme si j’entrais au lycée de nouveau, je me mets d’énormes races et il me semble avoir même oublié où se situent mes limites. L’autre jour, dépités de n’avoir rien trouvé nulle part un jeudi soir, trempés des torrents de pluie qu’on s’était pris dans la tronche, nous sommes rentrés à dix chez mon amie Gina et, comme une évidence, nous avons mis le son à fond, bu tous les mélanges d’alcool humainement possibles et, rapidement, nos vêtements étant encore mouillés, nous nous en sommes séparés. Iman a dégainé son petit appareil photo argentique et, devant l’objectif, nous avons petit à petit retiré chaque couche de vêtement, sans pudeur et sans scrupule. Sous le flash, quasi-nus, nous dansions dans un état proche de la transe, et tout le monde suivait le mouvement sans broncher… Étrangement, personne n’a ressenti ce jour-là la moindre gêne mais une soudaine cohésion presque filiale, familiale, un rapprochement affectueux, comme si nous avions partagé un secret. « Ces derniers temps, je me sens beaucoup plus libre avec la nudité, je fais simplement confiance à ceux qui y ont accès », me précisera Clara, une copine de 22 ans présente ce soir-là. Et elle est loin d’être la seule… 

L’INTERNATIONALE NATURISTE_
En février dernier, Corinne Masiero profitait des Césars pour faire passer un message à Castex


Le nu serait-il le nouvel indispensable de cet été 2021 ? Pour annoncer sa grossesse, Cardi B pose entièrement nue sur Insta. Les agriculteurs se sont réunis – à poil – aux Invalides pour protester contre la réforme de la Politique agricole commune. Corinne Masiero se déshabille aussi en pleine cérémonie des Césars, et notre coverstar Laurent Lafitte se montre dans son plus simple appareil, entraînant Vincent Macaigne avec lui, dans son prochain film, le bien-nommé L’Origine du monde. À San Francisco, les gens se baladent dans les rues de la ville, débarrassés de toute fringue, chaussures aux pieds et masque anti-Covid sur la tronche, simplement… 
Alors que l’on recommence à dévoiler nos visages, on ne parvient pas à s’en contenter : après la répression, on voudrait être libres et se débarrasser de l’entrave du vêtement.
 

ON PREND LA POSE_
Les agriculteurs et agricultrices testent le naked activism


L’EXPLOSION DU YOGA NU

Le naturisme, plus qu’une aide profonde à la confiance en soi, pourrait devenir un remède essentiel pour accompagner la sortie de cette période complexe. « Le naturisme est une manière de reprendre possession de son corps, avance Julien Claudé-Pénégry, porte-parole de l’Association Naturiste de Paris. On traverse un moment très dur, on sort du Covid, on vit dans un rythme effréné, et on aspire donc, très naturellement, à quelque chose de simple. On voudrait retrouver des valeurs, et du sens. C’est un retour à soi salvateur. ». À l’écouter, le nu soigne et apaise nos esprits déboussolés.

Est-ce pour cette raison que l’on observe en ce moment l’explosion du yoga nu ? « Le détachement du vêtement apporte une plus grande connaissance de soi, affirme quant à lui Daniel des cours Yoga arc-en-ciel (31 rue Pixérécourt, 75020). On travaille sur l’être plutôt que le paraître, on est dans une recherche spirituelle qui nous mène à la liberté ». Il faudrait donc se mettre à poil pour s’émanciper. C’est ce que cherche à partager @nude_yogagirl, compte Insta d’une grande fan de yoga nu à 1,4 millions d’abonnés. 

La Nude Yoga Teacher rend ses trois millions d’abonnés plus zen. Mais quel est son secret ?


Au-delà de toute pratique, l’omniprésence du nu passe également par ces corps exposés sur les réseaux sociaux. « L’augmentation de la visibilité du corps (hier, il s’agissait surtout de celui des femmes),  est une voie aujourd’hui empruntée par une grande partie de la population, décrypte Camille Couvry, chercheuse en sociologie à l’université Rouen Normandie, spécialisée dans les pratiques esthétiques. Il y a donc une nudité accrue qui s’affiche sans complexe qui correspond aussi à tout ce que nous renvoient le cinéma, les médias, et surtout les réseaux sociaux. Ce n’est pas forcément une plus forte acceptation du corps mais plutôt une acceptation plus exprimée et exposée, surtout chez les vingtenaires. Car les jeunes sont dans un âge où ils entrent dans l’autonomie et ils souhaitent mettre en pratique certaines valeurs, adaptées aussi à leur époque et à leur génération. » Un mouvement amplifié par les confinements successifs ? « On s’est beaucoup posé de questions sur l’impact de la crise sanitaire sur le corps, ainsi que sur le vêtement, confirme Camille Couvry. Cela nous encourage à réfléchir et remettre en question nos pratiques d’origine… »


DÉSEXUALISER LA NUDITÉ ?

Sur les réseaux, le plus souvent, défilent des corps de femmes à la plastique irréprochable (ou improbable) en position cobra, on nous laisse deviner des formes suggérées dans le miroir, de loin, dans l’ombre… Mais où sont les hommes ? En m’aventurant sur les pages Insta déjà bien connues de @petitesluxures et @regardscoupables ( illustrations érotiques qu’on voudrait avoir sur nos tote-bags), je finis par tomber sur @lesgarçonsbleus, traits tendres au stylo-bic bleu. Francisco Bianchi dessine des hommes nus. Ici, rien d’érotique. L’aspect sexuel et cru que peut dégager le corps de l’homme déshabillé n’existe plus chez lui ; il préfère les rendre vulnérables, sincères et touchants. « Je voulais naturaliser ces corps, retirer cette couche sexuelle », explique-t-il. Pour briser la pudeur, les tabous et le sexe émanant systématiquement des images de corps nus, une seule solution : les montrer. Mais pouvons-nous vraiment désexualiser la nudité ?

Fin août, New York célèbre le topless day. Avec vous ?


« C’est le grand paradoxe du moment : on se montre nus sur les réseaux mais les filles se rhabillent sur les plages parce que tout est devenu érotique », rappelle Flore Cherry, journaliste à L’Union et chroniqueuse sexo sur Sud Radio. Mais en changeant les représentations que l’on se fait du nu, en réinventant sa position dans la société en cessant de la dissimuler, on finira peut-être par atténuer – un peu – la sexualisation associée au corps nu.  « La violence des réactions des gens qui sont heurtés par la nudité relève de la même violence qu’ils ont reçu eux-mêmes dans leur enfance et leur éducation, rappelle le « philosophe naturien » Julien Wolga, auteur de L’Héritage du nudisme (éditions L’Harmattan). Ceux qui réagissent mal à la nudité, ce n’est pas leur propre nature qui parle, c’est leur condition ». 






« S’HABILLER EST EN DÉSACCORD AVEC LES PRÉOCCUPATIONS ÉCOLOGIQUES DU MOMENT ! » — DAINA ASHBEE

 

Peut-être est-il donc grand temps de le désacraliser et de reprendre ses libertés : accepter sa nudité pour atténuer un plaisir scopique transgressif. « Dès qu’on a une couche de vêtements, les gens se permettent un rapport plus proche, analyse Jean-François Feuneut, créateur de Festi’nature, festival naturiste qui se tiendra sur l’île de la Barthelasse près d’Avignon le 26 juillet. Lorsque l’on est nu, on ne peut plus se l’autoriser : on est obligé de se regarder dans les yeux et de “penser la personne” devant soi. » Non seulement ce nudisme un brin baba-cool tend vers cette réhabilitation d’un corps plus nature (et moins insta-filtré), il met également sur le même pied d’égalité les hommes et les femmes puisqu’il est le lieu de l’absence du moindre regard (pour le coup) coupable. Paradoxalement, entourées de nus, les femmes se livrent mais n’ont plus peur : elles sont éminemment libres. C’est ce qu’explique Julien Claudé-Pénégry de l’Association Naturiste de Paris : « Une femme pourra vivre en quiétude totale dans un espace naturiste car elle sait qu’aucun jugement ne sera porté sur son corps. Et puis ça redonne une estime de soi qui fait défaut à beaucoup de femmes, et d’ailleurs à beaucoup d’hommes aussi ». Bon, où est cet espace naturiste ? (Il est dans le Bois de Vincennes et nous attend cet été.) 


MASSAGES SANS SLIP

À écouter ces libertaires du nude, il faudrait donc faire de cet été celui du « free the body » : il s’agirait de célébrer les corps en se détachant des contraintes superficielles et de la couche sociale que nous impose le vêtement. « S’habiller est en désaccord avec les préoccupations écologiques du moment, ajoute Daina Ashbee, danseuse et chorégraphe de spectacles nus.  Naturiser les corps dans la danse est une façon d’en rendre compte, et de représenter cette nature avec justesse. Ce serait totalement insensé et illogique de danser pour se sentir proche de la nature tout en habillant les corps ». 

Ça tombe bien : il fait chaud et tout a rouvert. On a d’ailleurs des tonnes de plans pour vous : massages sans slip, cours de yoga au naturel, natation sans Speedo, promenade au bois de Vincennes, cocktails et même boîtes de nuit (les soirées « Beautiful skin » au Klub, 14, rue Saint-Denis 75001), vous accueilleront cet été. À condition de se débarrasser du moindre vêtement, bien sûr. Féministe, écolo, égalitaire : le nu intégral est le it-look de 2021. Allez, on se retrouve en soirée et, surtout, on laisse les peignoirs au vestiaire… 



Par Léontine Behaeghel
Illustration Alexandre Lasnier & Anaël Boulay