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Tom Hodgkinson : « Ne faites plus rien… comme avant ! »

Tom Hodgkinson

Idées non-confinées

Depuis la mi-mars, le monde a arrêté sa course contre la montre, transformant les rues en no man’s land et nos vies en remakes de celle d’Alexandre le bienheureux. Plutôt que de flipper, appelons le maître du slow-down Tom Hodgkinson (l’inspiré rédac-chef de The Idler et auteur du manifeste L’Art d’être libre*) à la rescousse. Comment bien glander et ainsi faire de son confinement une réussite ? Allo, Major Tom ?

Bonjour Tom, comment vas-tu ?
Tom Hodgkinson :
Ça va, ça va. Je suis à la maison avec ma femme et mes deux enfants. Les rues de Londres sont désertes, c’est très étrange. 

Comment ne pas passer ses journées à se laver mille fois les mains, recharger frénétiquement son fil d’actu et stresser devant les infos ? 
Je ne sais pas si j’ai des conseils à donner mais mon idée de base est d’avoir une routine stricte. Je me lève à 8h, me mets au travail à 9. À 11h je fais une pause café puis je retourne travailler jusqu’à 13h à peu près, l’heure du breakfast. L’après-midi il m’arrive de faire une sieste ou de prendre le thé vers 16h. Le soir, je joue aux jeux vidéos. 

Avec tout ce qu’on entend, t’arrives à bosser toi ? 
Depuis mes débuts dans le journalisme, internet est le meilleur moyen de communiquer donc ça ne change pas radicalement ma façon de travailler. Seulement aujourd’hui cette situation nous est imposée. On ne peut plus sortir boire un verre, aller au ciné, voir des concerts pour se changer les idées, mais on peut organiser sa journée comme on l’entend. Un mélange bizarre entre une grande liberté et une prison. 

C’est la revanche des glandeurs ?
Le changement a été très rapide, le risque étant de ne pas pouvoir s’adapter aussi vite. Nous vivons un moment étrange que l’on pourrait considérer comme une opportunité : l’occasion de travailler autrement, de manière plus naturelle. Traîner un peu plus le matin, se réveiller sans réveil, manger quand on a faim et faire tout un tas de choses qu’on n’a pas le temps faire habituellement : de l’exercice, lire de la poésie, écouter de la musique… ne rien faire aussi ! C’est très agréable de ne rien foutre parfois. Et c’est pas un trip en ce moment, c’est très concret. Ne rien faire sauve des vies. Soyez un bon citoyen, ne faites rien ! Il y a trois semaines, c’était vraiment mal de ne rien faire. C’est très bizarre. Macron disait qu’il ne céderait rien aux fainéants, aux cyniques… trois semaines plus tard, être une grosse feignasse sauve des vies. 

Depuis 30 ans on nous rabâche à longueur de journée que l’ultra-libéralisme est le seul horizon possible, les services publics étaient devenus has been, les « fainéants » invités à accepter n’importe quel job sous-payé. Le coronavirus peut-il changer durablement le capitalisme ? 
Difficile à dire, le changement est trop grand et trop soudain. Ma mère est très déprimée parce que tous les petits commerces où elle a l’habitude d’aller sont fermés. C’est cette économie qui est menacée aujourd’hui, celle des libraires indépendants, des disquaires, des bars, des restaurants, des salles de concert, la partie la plus fun du business si on peut dire. Dans le même temps Google, Facebook, Amazon, Microsoft, les pharmacies, les hypermarchés se frottent les mains. Je crains que les grands groupes ne saisissent l’opportunité de tirer profit de la situation et étendent leur pouvoir et leur influence. La perspective du vaccin, de milliards de vaccins, c’est un énorme enjeu et un énorme business. Bon, la situation pourrait aussi profiter à certaines entreprises horribles comme Deliveroo ou Uber. Je les utilise hein, je suis comme tout le monde, j’en ai un peu honte d’ailleurs… ce qui m’inquiète en ce moment, c’est l’opportunité pour les grandes compagnies d’étendre leur pouvoir. Jeff Bezos est insatiable. Il ne s’arrêtera pas de vouloir devenir le maître du monde. 

Ça ressemble à un mauvais film… 
On peut aussi voir le verre à moitié plein et se dire que la nature ne va plus mal se porter. Au siècle dernier, les écolos alertaient sur la menace que faisait peser nos modes de vie sur notre environnement. Aujourd’hui de fait, nous réduisons nos déplacements, nous produisons moins, donc nous polluons moins. On peut aussi saisir l’occasion de rouvrir nos bouquins, de relire Marx, Epicure et les Antiques, lire de la poésie ! Mais attention, je ne dis pas de se farcir toute la collection de la Pléiade comme un singe savant ! Choisissons ce qui nous plait.

« Commence par couper les infos en continu à la télé. »


Ok mais quand j’allume ma télé, c’est l’angoisse ! 
Les gens paniquent totalement. Il y a juste à ouvrir Twitter pour s’en rendre compte. Keep cool ! Commence par couper les infos en continu à la télé. Quand je fais ça, je deviens moins anxieux. Débranche aussi Facebook de temps en temps. Les réseaux sociaux 24h/24, la barbe ! (Il me montre son ukulélé.) Je joue beaucoup de ce machin, ça m’amuse beaucoup et m’aide à relâcher la pression. On a aussi plus de temps pour cuisiner. Faire à manger peut aider à se sentir plus cool. Ma femme pense que nous avons plus de temps, plus de liberté pour créer. Transformons ça pour développer notre esprit créatif, écouter de la bonne musique comme les Ramones, lire des livres. Plus d’art, plus de philosophie ! Penser plus ! Profitons en pour être plus libre. 

Un beau programme. Malheureusement la liberté ne semble pas être au centre des préoccupations.
Oui. En Angleterre, on supplie le gouvernement d’être plus stricte. Clairement la liberté passe après la sécurité. C’est un peu inquiétant. La situation risque de rendre les gouvernements plus puissants et les grandes entreprises plus riches. On cherche de l’argent pour soutenir l’économie. Les dealers et la prostitution, ces commerces de proximité doivent bien se porter en ce moment. Je crois que les gouvernements devraient leur apporter leur soutien. Ça ferait rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat.

On imagine souvent la technologie comme une aliénation volontaire. Peut-on l’accuser d’être responsable de toutes nos angoisses ?
La technologie nous est d’un grand secours en ce moment. Elle nous permet de rester en contact avec nos amis. On peut suivre des enseignements sur internet, continuer à travailler. Bon en même temps elle permet aux gens de continuer leur bullshit job de chez eux. C’est paradoxal. J’adore la technologie, c’est extraordinaire de pouvoir communiquer avec n’importe qui partout dans le monde. Mais nous devons être prudents avec ses ensorcellements. La technologie peut aussi nous endormir, nous enchaîner, c’est évident. Nous ne voyons plus les gens directement mais nous nous appelons souvent et peut-être que l’on se parle encore plus en fait, je sais pas. J’adore vivre comme bon me semble mais on se sentirait drôlement seul sans la technologie en ce moment. 

Personne ne semble avoir de vision précise – à commencer par ceux qui nous gouvernent. 
Boris Johnson est un libertarien. Je crois qu’il espérait sincèrement minimiser les effets de l’épidémie pour les Anglais. Je peux comprendre ça et je ne le déteste pas pour cette raison mais parce que la politique de son gouvernement est aux antipodes du slow down. Sur sa gestion de l’épidémie, je n’ai rien à lui reprocher. C’est toujours plus facile d’attaquer les gens à posteriori. Il semble que les politiciens se soient mis à suivre les recommandations des scientifiques pour une fois. Bravo hahaha !

Tom Hodgkinson


Pourquoi ne pas tous devenir des robots comme le suggèrent les entrepreneurs du transhumanisme ? Hop le problème du virus serait un vieux souvenir… non ?
Les prétentions du transhumanisme sont très exagérées. L’idée de devenir un robot, c’est très loin. Et même si nous y arrivions, je ne crois pas qu’un robot puisse boire un verre au pub. Ou alors il risque de griller. Il me mime l’électrocution d’un robot qui picole. Ça ne serait pas très fun… Il y a ce livre The Machine Stops où E.M. Forster imagine un monde dans lequel les machines arrêtent toute personne qui voudrait vivre à sa manière. Les robots y contrôlent la culture, les élections, les gens sont entourés de sortes d’Ipad avant l’heure (le livre a été publié en 1910, ndlr), de tablettes circulaires comme autant de miroirs réfléchissants, modelant les hommes à l’image des machines. Le livre prédit un peu ce qui nous arrive par certains côtés. Sa lecture est très troublante. L’idée de robot est un vieux fantasme SF, mais on est à des années lumière de devenir des machines. Heureusement ! 

Quelque chose de positif peut-il advenir du confinement ? Certaines valeurs pourraient émerger. L’esprit de communauté, la compassion, la liberté, une certaine égalité, le sens de la justice, la créativité individuelle se développent, ça c‘est plutôt cool. On se rend compte aussi qu’on n’a pas besoin de beaucoup de fric pour être heureux, parce que l’argent sert à voyager par exemple. Être libre, c’est ne plus avoir peur. C’est en cela que la société peut changer. Je peux vivre même si je perds mon job, on est tous enfermés chez nous, séparés de nos proches parfois, la mort frappe au hasard un peu partout. Quelque part tout ce dont on avait peur est en train de se passer sous nos yeux. Il ne peut plus rien nous arriver ! 

L’Art d’être libre dans un monde absurde (éd. Les Liens qui Libèrent, 2017) 

Le site de sa revue The Idler : www.idler.co.uk 

 

Entretien Julien Domèce