TECHNIKART : JEUNE DEPUIS 30 ANS !

30 ans technikart

Fin 1991, un trio de jeunes fougueux créent une gazette arty pour les galeries parisiennes. Contre toute attente, le titre deviendra le magazine le plus excitant et le plus influent de sa génération. 30 ans plus tard, on rembobine ? 

Mai 1991 : Raphaël Turcat, jeune journaliste fraîchement sorti de l’ESJ Paris, fait la connaissance de Fabrice de Rohan Chabot, un ancien de Penninghen bien décidé à se lancer dans l’art contemporain, et son camarade Guillaume de Roquemaurel, étudiant en droit. Ces deux jeunes du 16e viennent de monter Art Venir, une association de promotion d’artistes, et Raphaël, lui, rêve de se lancer dans la presse…

Raphaël Turcat, (co-fondateur du titre et rédacteur en chef de 1991 à 2014) : Nous étions dans une soirée, nous avions fait la fête toute la nuit. Puis on a pris le métro à 5 heures du matin. C’était le début des années 1990, on sentait que quelque chose allait se passer. On s’est dit : « Bon, bah on va lancer un mag’ ». Un mag’ gratuit, distribué dans les galeries tous les deux mois.
Fabrice de Rohan Chabot (co-fondateur et éditeur) : Pour que ça coûte moins cher, on devait faire fabriquer le magazine au Liban. À la dernière minute, on a filé les films qui servaient à l’impression à un Indien enturbanné qui partait là-bas. On l’avait rencontré quelques instants plus tôt dans une agence de voyages. Il a suffi de lui payer une partie de son billet et il a accepté de livrer le colis à l’imprimeur, à Beyrouth.
Frédéric Beigbeder (romancier, compagnon de route du magazine depuis toujours) : Ce « numéro zéro » ressemblait à une sorte de revue gratuite sur l’art, un fanzine grand format, en papier journal. J’y avais écrit un article sur le « non-art ». C’était très remonté, comme un manifeste. Ne me demandez pas ce que ça voulait dire !
Raphaël Turcat : Après avoir commencé chez Fabrice, dans le 16e, on est passés dans une chambre de bonne, rue Galande dans le 5e. On a réussi à constituer une équipe d’une vingtaine de personnes qui s’est étoffée au fur et à mesure des soirées. Ça tournait beaucoup, c’était pas très journalistique, les premiers numéros étaient bourrés de fautes d’orthographe, le format changeait tout le temps, on modifiait le logo sans arrêt… 
Jacques Braunstein (journaliste, inventeur de la French touch littéraire) : Je suis arrivé en 1993. Chaque matin, il y avait une espèce de sac de courriers que Raphaël ouvrait et dont le contenu remplissait la chambre de bonne. Fabrice était par monts et par vaux pour chercher des annonceurs, organiser des soirées, etc. Il faut vraiment imaginer des papiers partout, un matelas dans un coin, deux bureaux, deux ordinateurs, un DA qui passe vite fait le soir (Fred Fleury, ndlr). Pour les bouclages en hiver, on écrivait avec des mitaines…
Benoît Sabatier, (journaliste musique, rédacteur en chef adjoint du magazine jusqu’en 2014) : J’étais un jeune pigiste, j’avais 23 ans, je commençais à piger pour Les Inrocks. J’ai découvert Technikart à la bibliothèque Pompidou et j’ai eu l’idée de les contacter pour leur proposer d’écrire sur la musique parce qu’ils ne le faisaient pas.
Raphaël Turcat : Benoît, en plus de son érudition musicale, avait un style très, très, très drôle. Il aimait bien se foutre de la gueule des gens qui étaient considérés comme des dieux vivants. Quant à Jacques, il avait déjà le sens de la formule et du concept intellectuel.

AU BURLINGUE _
Scènes de vie au passage du Cheval Blanc (11e), début du XXIème siècle.


Pendant ces années de tâtonnement, le magazine est surtout connu pour ses fêtes. 

Jacques Braunstein : Une soirée typique : Fabrice connaissait un peu Pierre Cardin, qui nous avait prêté l’espace Cardin, un immense truc décoré avec des canapés 70’s et une architecture pas possible au pied des Champs-Élysées. On lance les invitations très larges, et là, tout le monde débarque : les célébrités, les branchés, les pique-assiettes, les jolies filles… Sauf qu’on avait un partenaire « boissons » qui avait décidé qu’il fallait mélanger un soft et un hard dans une petite fiole pour le servir. Je me retrouve avec 2000 bouteilles à vider d’un tiers. C’était la soirée Technikart par excellence : d’un côté, les gens se battaient pour entrer dans l’endroit le plus beau de Paris, d’un autre, il a fallu remplir 2000 putain de fioles pour qu’ils aient quelque chose à boire !
Raphaël Turcat : La pub n’arrivait pas à compenser les dépenses, et on s’est dit : « On va faire des grandes fêtes partout, dans tous les endroits un peu chic de Paris ». Donc on a commencé à faire des soirées gratos chez Régine, chez Castel, au palais Galliera…
 

« ON ÉTAIT ARROSÉS POUR REPRÉSENTER CE QU’ON ÉTAIT À L’ÉPOQUE, DES LEADERS D’OPINION. » – XAVIER FALTOT

 

Octobre 1995 : le titre est désormais disponible en kiosque en format magazine et avec une périodicité bi-mestrielle (il deviendra mensuel à la rentrée 1997). Première couve ? Les Deschiens. L’équipe  s’installe dans une loge de concierge de la rue de Charonne (Paris 11e) et s’agrandit avec l’arrivée de Philippe Nassif, Olivier Malnuit, Patrick Williams…

Philippe Nassif (journaliste-philosophe, conseiller de la rédaction) : Je venais d’être diplômé (de Sciences Po, ndlr) et c’est mon ami Charles Pépin, philosophe aujourd’hui bien connu, qui m’a montré le magazine. On a débarqué à la rédaction avec des propositions de papiers un peu décalés sur les vieux films français… 
Charles Pépin (philosophe pop) : J’avais envoyé un article à Serge Kaganski pour la rubrique « Le saviez-vous » des Inrocks. Il m’a rappelé pour me dire que c’était bien, mais qu’il n’y avait plus de place chez eux : « Mais y a des jeunes, des gens hyper bien, qui ont monté un journal. Eux vont adorer, ils vont te le prendre. C’est Technikart ». J’ai appelé, et Jacques Braunstein nous a reçus direct. Je n’avais pas d’ambition journalistique, et Philippe oui. Ils ont tout de suite bien accroché. 
Olivier Malnuit (journaliste, rédacteur en chef adjoint historique du titre) : Pendant de longs mois, voire des années, je gagnais ma vie dans des médias plus industriels, mais en secret, je travaillais pour Technikart. J’ai planté des boulots qui me faisaient vivre pour leur rendre des articles. Quand je travaillais chez Canal+, je faisais semblant d’aller aux toilettes, je prenais un taxi du 15e arrondissement jusqu’à rue de Charonne pour rendre mon article, sur disquette à l’époque, discuter avec l’équipe et revenir à Canal+ comme si de rien n’était.
Patrick Williams (journaliste, rédacteur en chef adjoint du magazine de 1996 à 2002) : Quand je suis arrivé à Technikart, je n’arrêtais pas de leur dire de s’inspirer de la presse anglo-saxonne. J’avais beaucoup lu The Face, ID, des titres qui annonçaient le règne de la mode.
Raphaël Turcat : Nassif faisait partie de l’avant-garde philosophique et sociologique. Malnuit avait le sens de la formule, il ne voulait pas faire un paragraphe sans que le lecteur ne se marre au moins trois fois. Et Patrick Williams, qui avait la dent très dure sur son époque, était acide, cynique, mais très drôle.
Benoît Sabatier : Technikart, c’était plus qu’un mag’, c’était une bande. On créait des choses, on vivait les uns sur les autres, on sortait, on faisait tout ensemble. 
Xavier Faltot (journaliste, responsable de la page « Nuit » de 1999 à 2004) : C’était « l’école de la hype ». On était tout un groupe de jeunes à profiter de la largesse des marques de luxe qui voulaient séduire les jeunes branchés, à coup de fêtes, de boissons, de fringues… Bref, on était arrosés pour représenter brillamment ce qu’on était à l’époque, c’est-à-dire des leaders d’opinion. Il n’y avait pas encore le moyen de quantifier l’influence, comme c’est le cas aujourd’hui avec les réseaux sociaux. Nous étions ceux qui faisaient buzzer les choses en étant mobiles et volubiles. 
Emmanuel Poncet (journaliste à Libé, il écrira dans Technikart jusqu’en 2008) : Technikart était une sorte de hub où l’on pouvait tout faire : écrire sur la musique, la politique, l’automobile, le cinéma… 
Léo Haddad (chef de la rubrique Cinéma jusqu’en 2014) : Dans les premiers temps, on avait le sentiment d’avoir plein de films qui arrivaient : les premières sorties de Ghibli en France, les films de Hong Kong, la révélation Michael Mann, le retour de Terrence Malick, Titanic, Ghost in the Shell, LA Confidential, Fight Club, Aronofsky, avec « Euphoric Dreams ». J’ai écrit un article sur ce dernier qui est très important pour moi (paru début 2001, ndlr). Tout était raccord, entre ce que Raphaël voulait, l’aspect générationnel, et la prise de conscience personnelle de ma capacité à écrire. 






Le ton Technikart s’affine, le magazine s’impose à coups de dossiers désormais cultes : « Mai 68 était-il bidon ? », « Cours connard, ton patron t’attend », « La tentation gay »…

Raphaël Turcat : Nous nous étions rendu compte que la génération d’avant nous avait été animée par les idéaux de Mai 68 mais qu’ils étaient devenus ceux qui verrouillaient le discours dans les médias. Libération, par exemple, avait une puissance inouïe mais était ce père castrateur qui nous gênait beaucoup. On considérait que ces gens-là, sous leur dehors cool et sympa, étaient de gros ringards qui sclérosaient le débat. On s’est dit, on va attaquer, mais consciencieusement. 
Patrick Williams : Je devais écrire un article sur Guillaume Dustan. Évidemment, j’étais en retard, le bouclage était un dimanche et j’avais une gueule de bois. Je marchais dans la rue, et une dame me donne un papier pour suivre le chemin de Jésus. Alors je me suis assis et j’ai écrit n’importe quoi, une sorte de grand poème lyrique qui disait que Dustan allait tous nous sauver. Il allait fister pour nous et aller jusqu’au bout de la liberté, de la folie, du sexe, du plaisir… C’était le numéro « La tentation gay », il n’y avait pas un magazine qui proposait ça. 
Jacques Braunstein : On se sentait pionniers, on se rendait compte qu’on pouvait inventer une tendance.
Patrick Williams :  Fabrice m’avait demandé d’écrire une note d’explication : j’avais expliqué que Technikart était un croisement entre Le Monde diplomatique et Jeune et Jolie. Même si ça n’avait ni la rigueur de Jeune et Jolie, ni la légèreté pétillante du Monde diplomatique.  
Emmanuel Poncet : C’est ce que je trouvais fantastique : le mag’ avait tout compris à la pop culture. On pouvait y écrire sérieusement sur les choses légères et légèrement sur les choses sérieuses. 

Le ton peut être caustique, certaines des rubriques du mag’ deviennent cultes…

Raphaël Turcat : J’avais demandé à un journaliste ciné, Ben Elia, d’interviewer Andrzej Zulawski. Il revient complètement défait et me dit : « Je n’ai rien pu lui dire ; j’ai allumé une clope au début de l’interview, je me suis fait basher. Il m’a dit “vous êtes un connard, éteignez cette cigarette sinon l’interview ne se fait pas”. C’est une catastrophe. » Et en fait, l’interview est géniale, parce qu’il arrive avec ses gros sabots, Zulawski l’envoie dans les cordes tout le temps. C’est alors que je dis : « Faisons ça tous les mois ». Et c’est devenu l’interview « Micropoing » : le micro est retourné comme un coup de poing dans la tronche de l’intervieweur. 
Séverine Pierron (journaliste, chez Technikart de 1999 à 2004) : Nous avions fait une interview de Moby pour la rubrique « Micropoing ». Le résultat n’était pas vraiment punchy, alors Raphaël a tout réécrit, de A à Z. Lorsqu’on a reçu le magazine et que j’ai vu le texte, j’étais horrifiée. En plus, les attachés de presse nous appelaient, très énervés, parce qu’on le faisait passer pour un bouffon. Mais ça m’a appris l’importance de l’angle journalistique. 
Benoît Sabatier : Dernièrement, j’ai relu la rubrique « Poubelloscope », dans laquelle on avait nos têtes de Turc, c’étaient surtout les gens de la chanson française, je détestais ça. On les dégommait en hurlant de rire. Je n’en reviens pas de la méchanceté qu’on avait. On était arrogants, on voulait dégager cette génération pour imposer la nôtre…

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Interviews
Anaïs Delatour, Léontine Bob, Violaine Epitalon
Mise en story Violaine Epitalon