SOIS UN HOMME ET POMPONNE-TOI !

homme maquillage

Quand elle ne regarde pas des vidéos de maquillage sur YouTube, Daphné B. écrit sur dernières tendances cosméto : genres indifférenciés, esthétique cyberpunk et militantisme politique… On a profité de son livre pour jeter un coup d’œil au monde d’après.

La beauté sauvera-t-elle le monde ? Pour Daphné B., auteure de Maquillée, le maquillage est « en voie de devenir la marchandise du siècle ».  Dans son essai, la traductrice et poétesse canadienne explore les dessous de l’industrie cosmétique, machine à rêves pour des millions d’individus à travers la planète. Tandis que la terre se déchire de pandémies en catastrophes naturelles, les consommateurs idolâtrent les makeup gurus, et compulsent frénétiquement les tutoriels YouTube à la recherche du Saint Graal : le produit idéal, le maquillage parfait. 

Comique lourdingue à l’hygiène douteuse, rien ne destinait Shane Dawson à marquer les annales du monde de la beauté.  Son nom n’évoque rien en Europe, mais il est l’un des youtubeurs les plus populaires d’Amérique du Nord. Sa première chaîne, ShaneDawsonTV, compte plus de huit millions d’abonnés. En 2019, il s’associe au célèbre maquilleur Jeffree Star pour créer la collection de maquillage Conspiracy. Au moment de son lancement, 2,5 millions de clients font la queue en ligne pour passer commande, l’affluence est si grande que la plateforme Shopify plante. « Vous avez brisé l’Internet ! », tempête Shane Dawson en direct. Une demi-heure plus tard, un million de palettes Conspiracy sont écoulées.

Chaque jour, le maquillage étend son emprise et attire de nouveaux adeptes. Les derniers à se laisser convaincre ? Les hommes. Zoom fatigue oblige, les mâles alpha d’hier se ruent sur le fond de teint afin d’atténuer l’effet sale gueule de la webcam. Les industriels suivent, Chanel complète sa collection Boy d’un correcteur de teint, d’un stylo pour les yeux et d’un vernis à ongles pour homme. En un an, la messe est dite : le maquillage devient un basique du vestiaire masculin. 

La crise fait-elle vendre plus de cosmétiques ? Si l’on en croit Leonard Lauder, ancien président d’Estée Lauder, plus le monde irait mal, plus il se vendrait de rouges à lèvres. Corroboré par les chiffres de la grande dépression de 1929, le Lipstick index a séduit les économistes au début des années 2000. Avant de se heurter à la crise sanitaire : avec le port du masque, les femmes délaissent leurs bouches pour concentrer leurs efforts sur le haut du visage. 

ARME DE COMBAT

On ne se maquille pas en 2021 comme à l’époque pré-Covid. Destination la Chine, ce laboratoire des tendances. Là-bas, l’esthétique post-apocalyptique est à la mode. Sur les réseaux sociaux et sous le hashtag #FuturisticCyberpunkFace, les jeunes postent des looks inspirés des films cyberpunk des années 1980 : décors de science-fiction, vêtements argentés, et maquillages effet néon. Sur des fonds de teint métallisés, les visages se parent de couleurs iridescentes, certains vont même jusqu’à dessiner des codes-barres sur les joues. En Chine, le maquillage cyberpunk n’est pas un simple look. Il signale une vision du monde dominée par la violence.






Ailleurs, le maquillage est une arme de combat. À Londres, il sert à déjouer les dispositifs de reconnaissance faciale. Pour militer contre l’installation de caméras biométriques dans le quartier de King’s Cross, les membres du Dazzle club se couvrent le visage de formes graphiques. Leur inspiration : la Royal Navy. Durant la Seconde Guerre mondiale, le programme Dazzle recouvre les cuirassés britanniques de motifs cubistes, brouillant ainsi leur reconnaissance par les systèmes de surveillance ennemis. À l’heure où un nombre croissant de villes européennes expérimente la reconnaissance biométrique, le maquillage commando pourrait faire des émules. Daphné B. rappelle ces mots de la poète afro-américaine Audre Lorde : « Prendre soin de moi n’est pas un acte de complaisance, c’est un geste de survie et ce geste est une guerre politique ». Citoyens, à vos fards. 

Daphné B., Maquillée. Essai sur le monde et ses fards (Éditions Grasset, 224 pages, 19€). 

 

Par Mélanie Davoust
Photo Chanel Boy