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SÉBASTIEN TELLIER : « FAIRE LE MÉNAGE ME REND ZEN »

sebastien tellier technikart

Le plus grand chanteur pop français revient avec un album inspiré par sa nouvelle vie d’homme d’intérieur. Entre synthés et lingettes, aspirateur et vocodeur, il se confie. Où il est question de l’influence de Neil Young, de sa parenté avec Kanye West, de ses origines populaires et des bienfaits des feux de cheminée.

Ça crève les yeux dans Sébastien Tellier : Many Lives, l’excellent documentaire de François Valenza à paraître : même quand il vivotait inconnu dans un minuscule appartement enfumé, Sébastien était Tellier. À la fois timide et excessif, sensible et truculent, il n’avait pas encore sorti L’Incroyable vérité et avait pourtant déjà l’aura d’une vieille gloire de la chanson… À la fois Yves Saint Laurent (pour son raffinement) et Gérard Depardieu (pour son côté Gaulois hors normes), Tellier a fait du chemin. En 2004, à 29 ans, il frappait un grand coup avec « La Ritournelle » – après avoir composé un tel classique, il aurait pu prendre sa retraite pépère. Quatre ans plus tard, nouveau chef-d’œuvre avec Sexuality. Dans la foulée, il arrivait dans une voiturette de golf sur le plateau de l’Eurovision. Depuis, cette « porcelaine au pays des éléphants » (dixit Jean-Michel Jarre) n’a cessé d’alterner merveilles et bizarreries, étant souvent aimé ou détesté pour de mauvaises raisons – on se souvient de son passage cuisant chez Ruquier en 2012, où il avait été cloué au pilori par une Audrey Pulvar à côté de ses pompes. Que Tellier enregistre un disque brésilien, compose un album pour Dita von Teese ou devienne égérie pour Chanel, il s’en trouve toujours pour l’accuser de sombrer dans le kitsch – un comble dans un pays qui traite Delerm ou Vianney comme des joyaux de la couronne. N’en déplaise aux philistins, Tellier n’est pas un artiste jetable : cela fait vingt ans qu’il traverse les modes et construit son œuvre. Son nouvel album, Domesticated, ode synth-pop aux tâches ménagères, aurait pu s’intituler Mémoires d’un barbu rangé. À rebours de la déglingue à la Gainsbourg, il cherche dorénavant la lumière dans le panier à linge. Repasser des chemises n’empêche pas de lever le coude. Toujours aussi drôle (et lucide), il nous a accordé un entretien arrosé au Ruinart. Le champagne, Tellier : une certaine idée de la France résiste encore et toujours, dans la conversation qui suit.

La dernière fois qu’on avait discuté, en 2017, tu nous avais annoncé cet album pour 2018. Il s’est passé quoi ?
Sébastien : C’est très compliqué la musique, ça prend beaucoup plus de temps que prévu. Et puis bien sûr, j’aime faire des disques pour moi, mais j’adore aussi composer des musiques de films, donc j’en ai faites. Il y a eu en plus l’album de Dita von Teese, et j’ai aussi fait la musique d’une série américaine, A Girl Is A Gun, avec Denise Richards – j’étais vraiment très content parce que je l’aimais beaucoup, elle, quand j’étais ado…

Quand tu étais ado ? Il faudrait vérifier quel âge a Denise Richards, mais ça ne lui ferait peut-être pas plaisir…
Non ! Bon, en tout cas, j’ai été très occupé et ça a filé très vite, je n’ai pas vu le temps passer.

PAPA POP STAR_
Tellier partage son temps entre sa musique, les couches et les biberons… Garder les pieds sur terre pour mieux voler !
Blouson CHANEL
Casquette MAISON MICHEL
Lunettes de soleil CHANEL
Bague GOOSSENS X HARUMI KLOSSOWSKA DE ROLA
Gant rose MAPA


Ton concept, cette fois-ci, c’est la vie domestique. Le mariage, les enfants, c’est inspirant ?
De prime abord, non, bien sûr. C’est même un trou noir dans la création : tu n’as plus le temps de penser ; et créer, c’est surtout penser. Je n’ai pas voulu me laisser aspirer par ce trou noir, j’ai donc essayé de transformer tout ça en espèce de joie de vivre. Comme si j’étais sur un petit trampoline à m’amuser quand même. Avoir cet angle sur ma propre vie, ça m’a vachement aidé à la vivre. Considérer que les tâches domestiques c’est cool, ça m’a fait du bien. Au début, j’avais l’impression d’avoir à gravir des montagnes, des falaises… Je me disais : comment je vais m’en sortir ? J’étais vraiment dans le doute… Jusqu’à ce que je trouve ce twist : en faire un plaisir. Après, c’est sûr que quand on a des enfants, on voyage moins. Donc ce n’est pas : j’ai vu une œuvre formidable à Rio de Janeiro, je vais en parler, blabla… On part de ce qui nous entoure, de la famille, de tout ce qu’on connaît par cœur en tant que parents, les couches, les biberons, les produits ménagers, les lingettes… J’ai trouvé mon inspiration là-dedans.

Tu as des exemples de bons disques pop inspirés par la vie domestique ? Ram de Paul McCartney ?
Il est pas mal, celui-là ! Bien sûr, on préfère quand l’artiste est sauvage, quand il y a encore la colère en lui… Ce n’est pas génial, l’œuvre d’un mec tout raplapla. Moi, j’étais tellement un excité que c’est une chance de pouvoir redescendre un tout petit peu. Pour plein de gens, ce que je fais, c’est complètement incohérent, ils ne comprennent pas – ils ont l’impression que je suis là à me mettre des bananes dans les oreilles. Me calmer était nécessaire. Mais je ne suis pas sur une pente qui descend : elle monte.

On peut penser aussi au Gérard Manset époque Long, long chemin : il dit avoir été heureux dans sa vie de famille, et craignait de faire un album de bonheur conjugal…
C’est clairement une problématique à laquelle j’ai été confronté. Dès que j’ai eu des enfants, j’y ai beaucoup pensé, ça m’a donné de la matière pour créer Domesticated. Plus que jamais, j’ai fait un album qui m’aide à vivre. Je ne me suis pas enfermé dans un truc dur. Je n’avais pas à me demander comment j’allais me repositionner en tant qu’artiste, c’était un tremplin parfait. Ce n’est pas facile de se réinventer tout le temps. Quand j’avais 30 ans, pas d’enfants, je passais des journées entières dans le salon, je me regardais dans la glace… Là, il y a de la nouveauté tous les jours. Ce n’est jamais le même besoin, jamais le même bobo. Et puis on redécouvre Paris. Là-bas, il y a un mec qui est bien pour la coupe de cheveux ; dans un autre quartier, des fringues pour gosses ; là encore, un super bon pédiatre… Il y a enfin les sensations plus profondes, perpétuer la vie et tout le tintouin, la deepness du truc, énorme… Mais ça, ce n’est pas la sujet de l’album.

Le son synthés-vocoder rappelle le Trans de Neil Young, une référence ?
C’est fabuleux ! Cet album a été un déclencheur pour que j’enregistre Domesticated tel que je l’ai fait. J’ai mis la voix au centre, en la trafiquant pour nuancer la mélodie. Sur Trans, Neil Young le faisait avec un clavier qui guidait les notes de sa voix. Moi, j’ai enregistré la voix en premier, avant la musique, puis je l’ai retravaillée pour en faire un bijou. J’étais tombé une fois sur cet album assez rare, que peu de gens ont envie d’écouter. Si Neil Young l’avait fait, j’allais le faire aussi ! Il fait de la musique avec son cœur, ce n’est pas du bullshit, je ne sais pas quoi… Trans m’a vachement touché, ça m’a emmené. Bien plus que la voix vocodée de Zapp. C’est funky, c’est cool, on s’éclate, mais bon… Trans, c’est plus profond. Ça a été une forte influence, même si je n’ai pas cherché à faire pareil.

À sa sortie en 1982, le disque avait été très mal accueilli.
Oui, il était passé à la trappe alors que c’est un chef-d’œuvre.

« VINGT ANS APRÈS, J’AIME TOUT CE QUE JE DÉTESTAIS. »


Dans le communiqué de presse qu’on a reçu, tu expliques que seuls les dictateurs peuvent échapper aux tâches domestiques. Tu crois qu’une pop star comme Prince s’y collait ?
Franchement, je n’ai pas d’infos ! Son studio avait l’air bien clean, quand même. J’adore les potins, mais pas ceux des rockeurs : j’aime tout ce qui est bas, vil. Aller fouiller la vie intime des mecs que j’admire, je ne le fais pas. Prince, Bowie, je ne sais pas du tout qui faisait quoi en termes de ménage… Ce qui est vrai, ce qu’on pressent des mecs, c’est qu’ils ne devaient pas le faire beaucoup.

Faire la vaisselle, lancer des lessives, c’est bon pour la santé mentale ?
Quand on veut vraiment s’envoler, il ne faut pas être complètement zinzin, il faut quand même rester un tout petit peu lucide. Comment éviter qu’un rêve tourne au cauchemar ? Parmi les moments que je préfère dans la vie, il y a ceux où je vais m’endormir, mais où je contrôle encore un peu ma pensée qui divague. Quand tu ne contrôles plus, ça devient triste ; et moi, je n’ai pas envie de tristesse. On est d’une génération où on ne peut plus faire comme Gainsbourg qui se flingue à mort ou Brian Wilson qui devient fou. L’expérimentation a été tentée par eux, ça a foiré, maintenant il faut retrouver d’autres chemins, une manière d’être une rock star qui ne soit pas un truc d’acharnés. Je n’aime pas ce côté agressif et irrespectueux des grandes stars des années 70… Leur domination du public, ça n’a plus de sens du tout. Je veux trouver une autre forme d’expression, plus poétique.

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Technikart 239 Sebastien tellier

 

Entretien Louis-Henri De La Rochefoucauld & Laurence Rémila

Photos Anaël Boulay
Stylisme Amandine De La Richardière
Muha Antoine L’hebrellec
Da Alexandre Lasnier