POURQUOI LES MÈRES DÉTESTENT LEURS CHIOURMES

mère depressive

Vous venez d’accoucher ? Vous trouvez votre appart’ trop petit  ? Votre mec trop con ? Itou.

« Aimer mon enfant était trop ». C’est autobiographique, écorché, à vif. Julia Kerninon évoque l’enfer d’être mère dans Toucher la terre ferme (Éd. de l’Iconoclaste). 24 heures après avoir accouché, elle sort prendre l’air sur le parking de la clinique et hésite à fuir : « J’avais trente ans, je sentais le miel et le sang, je portais un pyjama en soie sous mon manteau, mes seins étaient poisseux, j’avais plusieurs points de suture sur le sexe, […] mon bébé m’attendait dans la chambre là-haut, et j’ai compris qu’une partie de moi envisageait d’appeler un taxi et de prendre la fuite le plus vite possible, le plus loin possible de cet endroit ». Condamnées à 20 ans de maternité ferme, de plus en plus de femmes s’imaginent en héroïnes de Prison Break. On a cherché à savoir pourquoi.

VOCABULAIRE CADUC

« Le sourire est l’apanage, la langue, l’expression de la maternité », écrit Balzac. Force est de constater qu’aujourd’hui les mères tirent la gueule. À l’heure où les podcasts, les médias, les livres féministes abondent, des voix s’élèvent pour déconstruire l’image fantasmée de la maternité. Jusqu’ici, elle a été un impensé, un tabou des luttes féministes. Les femmes des années 1970 se battaient pour l’IVG, celles des années 1980 pour l’égalité professionnelle, avant de se concentrer 20 ans plus tard sur la question du genre. À présent, les femmes engagent la bataille de l’intime : règles, violences gynécologiques, sexuelles et sexistes. Et si la maternité était une nouvelle violence faite aux femmes ? 

Le mythe de la mère parfaite, s’accomplissant dans l’amour inconditionnel de sa progéniture est dans le viseur. Pour certaines, c’est un mensonge du patriarcat, une construction des politiques natalistes visant à asservir le corps des femmes. Dans Choisir d’être mère (Éd. JC Lattès), la journaliste Renée Greusard interroge l’idée de consentement. Quand l’image de la maternité est voilée par les tabous et les non-dits, une femme peut-elle choisir d’enfanter sans savoir ce qui l’attend… sang, cris, larmes et tunnel de couches ?

Pour casser le mythe, la parole des mères se libère. Elles évoquent le choc de l’enfantement, en complet décalage avec les images rose layette véhiculées par la société. « Quand j’ai eu mes enfants, ça a été comme si le vocabulaire dont j’avais disposé s’était révélé complètement caduc », se rappelle Julia Kerninon. À l’opposé des visions simplistes, elle raconte « l’art complexe de la maternité ». « Mes livres ne sont pas là pour attester ma bonne conduite. Mon écriture est là pour témoigner de ce que j’ai vu, de ce que je sais », écrit-elle.

MÈRES IMPARFAITES

La couverture jaune orangé de Toucher la terre ferme fleurit un peu partout sur Instagram. De nombreuses femmes se reconnaissent enfin dans un livre qui parle d’elles. Jamais encore on n’avait raconté si bien les tourments de la maternité. Jamais encore on n’avait raconté aussi précisément l’accouchement, sa « douleur insolente, moyenâgeuse ».






Pour Julia Kerninon, décrire un accouchement était « un vrai défi littéraire ».  Souvent traité par une ellipse, il est absent d’une littérature qui pour la majorité « a été faite par les hommes ». Son ambition ? Décrire la naissance de manière réaliste, sans tomber dans le trash « boucherie » ni dans la description « dragée ». 

Un parti-pris plus polémique qu’il n’y paraît. Après la publication d’un article, elle s’est faite troller sur le web par des dizaines de mecs. « Les femmes font ça depuis la nuit des temps », ironisent les commentaires. Julia Kerninon déplore : « C’est fou la liberté de l’homme qui m’accuse de ne pas être assez courageuse face à l’accouchement, le seul sujet sur lequel il n’aura jamais l’autorité. Le mec qui me parle d’allaitement ou d’épisiotomie, j’ai envie de le tuer ». 

Aujourd’hui, la parole est aux femmes. Mères épuisées par l’accouchement témoignant via le hashtag #monpostpartum, mères contre-nature dans le film The Lost Daughter sur Netflix ou encore mères qui témoignent dans le documentaire Post-Partum (de Eve Simonet) une armée de mères imparfaites est en train de voir le jour. Et qui dit armée, dit combat. Elles militent pour l’allongement du congé parental, le partage à 50/50 de la charge mentale et l’égalité des tâches ménagères. L’heure de la relève des pères est enfin venue. Messieurs, encore un effort.


Par Mélanie Davoust
Photo Wayhomestudio