Il a grandi à Chelles, joué au ping-pong pendant des années, tenu la caisse d’un cinéma, monté des groupes de rock, rêvé d’être écrivain… Rien, à priori, ne destinait Martin Jauvat, qui sort le merveilleux Baise-en-ville, à devenir l’un des jeunes cinéastes français les plus singuliers de sa génération.
À 31 ans, Martin Jauvat en paraît dix de moins. Visage poupin, sourire immense, petites lunettes rondes, hoodie rose fluo estampillé « Myrtle Beach », Martin dégage une joie communicative, une générosité rare en période de promo. De courts-métrages bricolés chez ses parents jusqu’à la sélection de son deuxième long-métrage à la Semaine de la critique à Cannes, son parcours raconte une trajectoire peu commune : celle d’un autodidacte qui a trouvé – presque par surprise – sa voix, son ton, et surtout sa manière très personnelle de regarder et d’envisager le monde. Avant le cinéma, il y a eu le ping-pong (« je le défonce, Timothée Chalamet ! »), la caisse d’un cinéma, la basse dans des groupes de rock, et des heures passées à regarder des films. Les comédies italiennes des années 1970, Wes Anderson, Jacques Tati, Bong Joon-ho, le cinéma coréen pour son énergie de mise en scène. « Pendant longtemps, je me suis dit que je n’avais aucun talent. Je pensais que le cinéma, c’était pour les autres. Moi, je me voyais plutôt critique ou journaliste. »
Né et élevé en grande banlieue, à Chelles, en Seine-et-Marne, dans une famille unie avec ses deux petites sœurs, entouré d’amis « depuis la maternelle », Jauvat revendique cet ancrage comme un socle. « Je me reconnais très peu dans les films de banlieue que l’on voit en France. Soit ce sont des gens qui débarquent pour traiter d’un sujet qu’il ne connaisse pas, soit des gens du coin qui reproduisent malgré eux les clichés des médias. Ça manque d’imagination ! Moi, j’ai envie de montrer la beauté qu’il y a là, et dont on ne parle jamais. » Ses films restent donc profondément ancrés dans son territoire d’origine, Chelles et ses environs, filmés comme un terrain de jeu cinématographique inépuisable.
Après une prépa avec option cinéma, Martin a le déclic à 21 ans. « On a tourné un premier court-métrage n’importe comment. Je ne savais même pas allumer une caméra. Mais les questions de mise en scène, l’ambiance colo, ça m’a passionné. J’ai compris que je voulais devenir artiste. » Autoproduits, tournés dans les rues de Chelles avec des sandwiches pour budget, ses premiers courts-métrages lui permettent surtout de trouver son style : une fausse naïveté, une vraie bienveillance, et un regard à la manière du Candide de Voltaire, qui révèle l’absurdité du monde sans jamais juger ses personnages. Quelque part entre Pierre Richard, Eric Rohmer et Jacques Tati…
« LA COMÉDIE, POUR MOI, C’EST PROFONDÉMENT POLITIQUE »
Après Grand Paris en 2022, produit pour 200 000 euros, il revient aujourd’hui avec son second long-métrage, Baise-en-ville, qui colle aux baskets d’un jeune homme qui vit encore chez ses parents, incapable de décrocher un travail stable, piégé dans une équation absurde : il lui faut le permis pour trouver un emploi, mais un emploi pour financer le permis. Une intrigue ténue, qui devient sous sa caméra un film politique, une radiographie douce-amère de la jeunesse contemporaine. « C’est l’histoire d’un mec qui vit un long cauchemar dont la seule issue est la mort. C’est une des premières répliques que j’ai écrites », déclare-t-il en éclatant de rires. Derrière l’absurde et les situations burlesques, le film parle frontalement de précarité, d’inertie sociale, de cette sensation d’être bloqué dans une vie qui ne démarre jamais. « Ça a peut-être toujours été difficile d’être jeune, mais j’ai l’impression que ça l’est encore plus aujourd’hui. Tu te lèves pour des boulots qui ne t’épanouissent pas, mal payés, mal considérés, qui ne correspondent pas à tes idéaux. » Ce qui frappe pourtant, ce n’est pas la noirceur du propos, mais sa lumière. Tourné en huit semaines, Baise-en-ville est un film éclatant de couleurs, saturé de roses, de verts, de teintes pop qui transforment les pavillons, les parkings, les centres commerciaux et les zones pavillonnaires en décors presque irréels. « La vie manque de couleur. Alors j’en mets partout dans mes films. J’adore le rose ! Et c’est comme cela que je vois la banlieue comme ça. » Ce geste est à la fois esthétique, moral et politique. Refuser la grisaille attendue, refuser la représentation habituelle. « La comédie, pour moi, c’est profondément politique. J’en ai marre que la banlieue soit toujours un bouc émissaire. Il y a aussi de la solidarité, de la douceur, des gens qui ne font pas grand-chose de spectaculaire, mais qui existent. Et eux aussi méritent d’être représentés. J’en ai marre également que les politiques d’extrême-droite tapent toujours sur la banlieue, l’immigration ou la jeunesse. Il y a des trucs géniaux en banlieue ! »
Dans ce film qu’il a écrit, Martin tient lui-même le rôle principal. Une évidence pour lui. « Personne ne m’engage comme acteur. Donc si je ne me prends pas, c’est fini pour moi ! » Autour de lui, sa bande d’acteurs fidèles mais aussi Emmanuelle Bercot, en furie et en contre-emploi total. « Elle m’a fait confiance. Il fallait y aller un peu à l’aveugle. Elle a été d’une générosité folle. »
Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Baise-en-ville pourrait dérouter à cause de l’absence de conflit classique. Pas de méchant, pas d’antagonisme frontal. « C’est très dur à écrire. La tension, c’est normalement le moteur de tout. Là, je voulais un film où les gens sont surtout gentils entre eux. » Une bienveillance revendiquée comme un acte presque radical. « On est dans une époque très cynique. Moi, je veux faire des films tendres. Quitte à ce que certains trouvent ça débile. Je préfère ça que de sacrifier la tendresse au cynisme. »
Aujourd’hui, Jauvat croule sous les projets. Il a terminé l’écriture d’une comédie d’action qu’il veut interpréter et réaliser, et coécrit la suite du cultissime Problemos avec Éric Judor, qu’il admire depuis toujours. « Ce métier reste d’une précarité folle. Tant que t’as pas ton César, tu ne sais pas si ça va continuer. Alors je profite. »
Baise-en-ville de Martin Jauvat
En salles le 28 janvier 2026
Par Marc Godin




