LES NOUVEAUX CODES DE LA FÊTE

codes de la fete 2023

Bonne nouvelle : si vous vous rendez à une fête ce soir, vous avez de très bonnes chances d’être rentré(e) avant le dernier métro, de ne pas vous ridiculiser sur les réseaux et de vous épargner tout mal de crâne demain… Fantastique !

Légende photo : Gucci l’a imaginé lors de sa campagne Love Parade du printemps dernier, Technikart l’a fait. Une fête mise en scène à 100 % pour les réseaux.

C’est l’effervescence devant l’un des plus glam’ des palaces parisiens. Un vigile en costard de marque, taillé comme une armoire à glace, accueille les invités grâce à sa liste sur iPad. En lui donnant nos noms, nous notons ceux qui les jouxtent : des influenceuses à millions de followers, des Dubaïotes abonnés aux jets privés, sans oublier quelques « movers and shakers » parisiens…  Lumières tamisées, photographes mondains et coupettes de Moët à volonté, on est bien. Les serveurs slaloment entre les robes paillettées et les costumes noirs, la fête bat son plein. Au bar, nous commandons des cocktails conçus spécialement pour l’événement, cheers. Un stand de cupcakes stylisé à la Gatsby le Magnifique trône dans la pièce, mais ce qui intéresse surtout les invités, c’est, bien évidemment, le photocall.

Au spot prévu, qui se trouve sous l’enseigne de la marque écrite en lettres dorées, une ribambelle d’influenceurs attendent leur tour en échangeant de bruyantes embrassades. « You look so, so amazing tonight. » « It’s not me, it’s the Charlotte Tilbury ! » Un DJ connu des Victoires de la musique mixe. Le créateur de la marque qui nous invite fait des selfies avec ses invités, tous affichent un sourire satisfait. Des embouteillages aux WC laissent penser que le champagne et les cocktails ne suffisent pas, mais l’ambiance reste bon enfant. Mais au bout de deux heures, notre présence n’est plus requise : l’open-bar se tarit, les lumières de l’entrée se rallument, les goodie-bags attendent… C’est donc comme ça qu’on fait la fête ces temps-ci ?

Quelques jours plus tard, entre deux cocktails, nous croisons Big John, le physio légendaire des nuits parisiennes. « Quel que soit le statut social du client, tous filment l’ambiance de la boîte, leurs tables et les bouteilles d’alcool », dit-il, en démontrant que notre soirée bling ressemble grandement (à quelques coupettes près) à n’importe quelle soirée lambda de 2022. Je remarque, par ailleurs, que les gens restent moins longtemps, enchaînent les endroits, sans jamais vraiment se poser. « Ils ont tous une attitude de consommation plus rapide. On a comme l’impression qu’ils profitent moins de l’événement et que le but est de montrer qui on est et comment on fait la fête ». Avec ou sans sponsor corporate pour les rincer…






L’INTENSITÉ DU MOMENT

La fête, on le sait, répond à notre besoin de nous rassembler, de trouver le prétexte pour se retrouver autrement qu’en s’échangeant un like ou un commentaire photo. Comme nous le rappelle le romancier noceur Victor Jestin (auteur de L’Homme qui danse, paru chez Flammarion l’an dernier), il n’est pas possible de faire la fête « à demi-seul ». « L’apéro-Skype, où tu te retrouves bourré et seul dans le noir, n’a justement pas l’allure d’une fête parce que c’est l’une des rares choses qu’il est impossible de faire seul, ou à distance, détaille-t-il. Si la « monstration de soi », exigée par les réseaux sociaux nous éloigne du contact physique, « la fête prend alors des allures de contre-pouvoir face à l’isolation croissante des individus. Elle est au moins une résistance face à la solitude ». Si, d’un côté, les fêtes corporate ont réussi à réduire la teuf à ses signifiants (en accordant davantage d’importance à la photo Insta’ qu’à l’intensité du moment vécu), de l’autre, les fêtards les plus téméraires la réinventent loin des réseaux sociaux… « La fête, la vraie, c’est la nuit ; pas ces ersatz corporate qui se terminent à 21 h 30… Et fuir le jour, c’est s’émanciper de ce sur quoi repose notre hiérarchie sociale : un contre-temps des emplois du temps généraux, des systèmes de valeurs et de mérite. »

Or, nous sommes aujourd’hui tous devenus des photographes pour le compte d’Instagram, ce qui a fait entrer, dans nos soirées, l’immortalisation quasi-récurrente de chacune d’elles. « Il y a une sorte de deuxième fête parallèle qui se joue, qui est la fête du souvenir, comme une seconde représentation en même temps et qui casse son côté éphémère, pourtant l’un de ses charmes fondamentaux », souligne Jestin. Plus inquiétant, la fête du souvenir empêche-t-elle de faire la fête tout simplement ?

Aujourd’hui, pas une fête corporate ne se passe sans un photomaton bricolé par telle marque, sans son hashtag dédiée, sans ses remerciements baddants (ces #thanksfortheinvite balancés à sa communauté)… Depuis que tout est capturé, la durée des fêtes s’en ressent, et finalement ne dépasse que de peu la durée d’une double ou d’une triple story sur Instagram. Surtout ne pas trop boire. Surtout ne pas dire de bêtise. Surtout ne pas paraître en train de déborder. Et si jamais vous vous amusez, faites en sorte que ce soit pour la galerie…


Par
Alexis Lacourte (avec Anna Autin)
Photo Mert and Marcus