[LES ARCHIVES TECHNIKART] SYMPATHIE POUR LE CHRIST

En 1968, Mick Jagger chantait sa sympathie pour le Diable. De l’eau a coulé sous les ponts : cet hiver, les Brigandes proclament leur attachement à l’Eglise et au Roi. Qui sont ces sept jeunes filles qui font rimer bonne pop et paroles réactionnaires tous azimuts ? Pour en savoir plus, on a passé deux jours chez elles, dans leur repaire bucolique de La Salvetat-sur-Agout.

Exercer comme critique musical aujourd’hui n’est pas l’activité la plus rock’n’roll qui soit. N’en déplaise aux dinosaures à la Philippe Manœuvre, le métier a changé. Au quotidien, cette routine consiste à recevoir à la chaîne des liens pour télécharger de la chanson française sans arrangements ni textes, du folk sans gluten pour fashionistas, de l’électro top cool pour pubards ou du rock rétro pour khâgneux et grands-mères qui ont renoncé à mettre leur sonotone en 1977. De gentilles attachées de presse attentionnées vous proposent ensuite d’aller interviewer leurs poulains autour d’une eau de Perrier dans des bars d’hôtels à la mode. Le problème, outre le fait qu’on n’a pas si soif et que l’hôtellerie ne nous intéresse guère, se pose en ces termes : en a-t-on quelque chose à cirer du dernier disque de Lou Doillon, du prochain album de Breakbot, des pitreries snobs de Foals ou Feu! Chatterton ? Pas folle la guêpe : on préférerait se faire arracher les dents de sagesse que d’aller causer à tous ces drôles qui n’ont rien à dire. Ronchonner n’étant pas constructif à long terme, on guette quand même la bonne surprise. Quelle ne fut pas notre stupéfaction un après-midi de novembre, quand un copain (fringant trentenaire amateur de Gabriel Matzneff et de Jean-Pierre Mocky) nous a ainsi conseillé d’aller toutes affaires cessantes découvrir les Brigandes.
En cherchant sur le net, je tombe d’abord sur la chanson « Antifa ». Musique indie pas mal du tout qui aurait pu être produite par Belle & Sebastian, paroles caustiques, provocantes et plutôt futées, harmonies vocales souvent raffinées : je préfère Julian Casablancas, Mirwais ou Morrissey, mais force est de reconnaître qu’il se passe un truc… Le clip fait maison ajoute à mon étonnement : on y voit sept jeunes femmes bon chic bon genre aux yeux bandés qui gambadent dans la nature. Elles portent des costumes, se dandinent ; tout ce badinage est chorégraphié. Je me pince. Qu’est-ce que c’est que cette hallucination ? Des gamines bourges échappées de leur rallye parisien pour une partie de campagne ? Un enregistrement pirate de l’enterrement de vie de jeune fille de Marion Maréchal-Le Pen ? Je vais dans la cuisine me servir un rafraîchissement. Dans la foulée, j’écoute tous les autres morceaux. Il y a du bon et du moins bon, mais toujours cette constante : des textes inspirés qui tapent sur la gauche, les éoliennes, l’Amérique, la République, Robespierre le « génocidaire », l’esprit Charlie, le cannabis, la trahison des clercs, les « chiens de politiciens », Ravaillac le régicide, les francs-maçons, leurs alliés les jésuites conspirateurs comme « cette canaille de Teilhard de Chardin » (ah ah !) ; et célèbrent à l’inverse Jeanne d’Arc, la Russie de Poutine, la chrétienté d’antan, la loi naturelle, la France éternelle… Dans l’une des vidéos, deux Brigandes sont enceintes. Des mères de famille, donc ? Les pistes se brouillent, d’autant qu’on trouve peu de renseignements. En continuant mon enquête, je déniche une interview de Marianne, la cheftaine charismatique, où celle-ci se déclare légitimiste et contre Vatican II, parle de sa passion pour les contre-révolutionnaires dont les Brigandes empruntent le nom, et pour la duchesse de Berry qui avait voulu relancer la guerre de Vendée en 1832… Elle cite aussi les Byrds comme influence mélodique, parle de son attachement infaillible au christianisme, « la religion de la rédemption » ; dit « qu’il faut autant que possible redresser la vérité », « donner du plaisir de manière intelligente », qu’à l’origine de son groupe il y a le fait qu’elle voulait « lancer des petites bombes dans la cour du système, des frappes chirurgicales », plutôt que de « chanter des inepties narcissiques comme tout le monde ». Là-dessus, plus d’hésitation : il faut d’urgence libérer quatre ou six pages dans notre prochain numéro ! Discuter avec cette Marianne, ce sera autre chose que parler frange avec Lou Doillon ou baskets avec Breakbot.

« Question interviews, je n’en donne pas dans le mainstream, mais vous n’y êtes pas non plus, alors on peut communiquer. Nous sommes installées dans le sud, avec une forte répugnance pour aller à Paname. »


Je lui écris au seul mail que j’ai trouvé, celui du Comité de salut public, la structure qui commercialise Le Grand remplacement, l’album autoproduit de nos catholiques patriotes énervées. Sept jours passent sans aucun retour. Puis je finis par recevoir cette réponse lapidaire (et marrante) : « Nous étions abonnées il y a quelques années par masochisme. Question interviews, je n’en donne pas dans le mainstream, mais vous n’y êtes pas non plus, alors on peut communiquer. Nous sommes installées dans le sud, avec une forte répugnance pour aller à Paname (je suis au départ une fille de toubib des beaux quartiers de Paris). On y va seulement pour chanter dans les milieux qui sentent le soufre. Je m’attends à un titre pour votre papier du genre : “Les jeannettes fachos attaquent !” Donc, si vous voulez sincèrement communiquer, il va falloir des garanties avec un bon à tirer. Aux nouvelles, Marianne (pour les Brigandes) » Habile et diplomate, je montre patte blanche en lui envoyant un portrait moqueur de Raphaël Glucksmann que j’ai récemment publié. Nous échangeons quelques galanteries de même acabit, jusqu’à ce que Marianne finisse par m’inviter : « Bonjour cher ami. Bon, mettons la suspicion de côté. Vous donnez une bonne impression, quoique votre texte sur Glucksmann pourrait être le type d’appât d’un bobo-parigot-branché… Voilà ce que je propose : quand vous le pourrez, prenez un TGV et descendez en gare de Béziers où nous vous réceptionnerons pour vous accueillir dans notre résidence/studio (chambre individuelle au calme et repas communautaires avec le groupe) le temps qu’il faut pour un plein d’infos. Aux nouvelles, Marianne » Sans sourciller, nous fixons une date d’arrivée et je réserve mes billets de train. A nous huit, les Brigandes !


CATHARES, BARDOT ET COMPLOTS

Cinq jours plus tard, j’arrive à la gare de Béziers – la ville de Robert Ménard, pas franchement réputée pour sa douceur de vivre. Deux gusses sont venus me chercher. On s’assoit dans la bagnole. Au volant, Rudy, fils de mormons suisses, n’ouvrira pas beaucoup la bouche, se concentrant sur la route. A la place du mort, plus volubile, Maxime, le mari de Marianne, avec laquelle il a une fille de 5 ans. Ce n’est pas un skinhead, Maxime, pas un dur, un tatoué : dans ses bottines et son manteau de dandy, avec sa silhouette dégingandée, ses longues rouflaquettes et son visage fin, il pourrait être un cousin du jeune Nino Ferrer. Deux minutes suffisent pour se rendre compte que ces gens n’ont rien à voir avec l’extrême droite classique – ils planent ailleurs. On parle des attentats de Paris, du mysticisme des vrais rastas de Jamaïque, des Kinks, du Dutronc drolatique de « L’Opportuniste » ou « Hippie hippie hourrah ». Maxime me raconte aussi comment ça se passe chez eux : une sorte de colocation géante qui comprend trois Brigandes, leurs mecs respectifs, deux enfants, un homme plus âgé, d’autres gens de passage… Les quatre Brigandes restantes et leurs moitiés vivent à proximité, dans le village. Tout l’argent des uns et des autres est partagé par la collectivité. La plupart ne travaillent pas au sens strict, certains bricolent (un peu de traduction pour la harpiste Roxane), tous sont investis dans le groupe, que ce soit dans la musique, les clips ou l’administratif. Alors qu’on roule, la nuit tombe peu à peu. Il fait de plus en plus noir, on ne voit vite plus rien, on s’enfonce dans les montagnes profondes et des virages qui me montent à la tête. Au bout de deux heures, assis à l’arrière, j’ai envie de dégobiller sur mes souliers. Ouf, on arrive.

SYMPATHIE POUR LE CHRIST
Des druidesses en cavale ? Non : cinq des sept Brigandes.


Sitôt entré, je rencontre Marianne, puis les autres Brigandes, dont Sara, une belle Espagnole, ancienne de la Communauté de l’Arche de Lanza del Vasto. Dans le salon, je suis d’abord frappé par le mobilier (d’immenses fauteuils indonésiens en racines d’arbres) et la décoration (des fleurets en grand nombre, un mur tapissé de l’emblème de l’Ordre du Dragon, la confrérie de chevaliers créée en 1408 par Sigismond de Luxembourg). Des ménestrels vont-ils venir nous chanter quelque chose ? Un dompteur d’ours nous rejoindre ? Dans un coin, deux nourrissons gazouillent. Le Messie de Haendel passe en fond sonore. Je sers la main d’Antoine, 21 ans, le fiancé de Roxane, un Belge de Namur très sympa. Sans que son accent y soit pour quelque chose, je me sens mal. Je tangue. Christelle me propose un jus de citron pour soigner ma nausée. Je me sens mieux. C’est alors que me salue le vétéran de la communauté, un hurluberlu sur lequel il faut s’attarder deux secondes et que nous appellerons le Gourou… Le Gourou, 67 ans, porte des boots et des bretelles. Derrière sa ronde bedaine et sa barbe blanche de deux ou trois jours, le type oscille entre un Vincent Lindon roublard et un Michel Piccoli buriné. D’emblée, il me met au parfum de sa grosse voix : « Je ne suis pas issu de la cuisse de Jupiter, mais pas non plus des couilles d’un âne. » C’est élégamment dit. Le Gourou porte un nom célèbre, celui d’un grand écrivain du XVIIe siècle. Il prétend en descendre, ce qui me paraît louche, ledit écrivain étant mort sans postérité… En deux soirées chez les Brigandes, je séparerai, dans ce qu’il débite, le bon grain de l’ivraie. J’apprendrai que son père, Action française, recevait chez lui le comte de Paris. Qu’il a un temps envisagé d’entrer chez les Bénédictins – tout en raffolant des « beaux nichons », dont il aurait connu de nombreuses paires durant sa jeunesse coureuse. Qu’il a ensuite fait Mai 68 du côté des anarchistes. Puis est allé à Goa. Est revenu, a ouvert un cabaret à Rouen, a traîné dans la musique, un peu dans le journalisme, s’est spécialisé dans les sectes, allant voir la Scientologie aux Etats-Unis, rencontrant Raël… Il est enfin devenu ami avec Maxime à une réunion antimondialiste, et s’est fixé avec cette bande de jeunes gens de trente à quarante ans ses cadets. Qui est-il pour eux ? Un maître à penser ? Un druide qui s’est gouré d’époque ? Un père de substitution ? Un prêtre en civil ? Ou un simple parasite pas rasé ? Mystère et boule de gomme, et honni soit qui mal y pense…

« On a choisi de s’appeler les Brigandes à cause des héroïnes vendéennes – des femmes qui encourageaient leurs mecs à ne pas être des larves, à ne pas se laisser enfoncer, à aller se battre. »


Une fois l’apéro sifflé, on se met trois chansons inédites des Brigandes, encore meilleures que celles de l’album : « En Enfer », « Reconquête » et sa guitare façon « Jumpin’ Jack Flash » des Stones, et surtout « Seigneur, je ne veux pas devenir Charlie »
dont l’orchestration sophistiquée peut rappeler Graceland, un bel album solo de Paul Simon. L’écoute terminée, on passe à table. Le Gourou est à la place d’honneur, avec Marianne à sa droite. Elle ne parle pas beaucoup, mais dégage une indéniable aura. Au menu ? Salade de chèvre chaud et crevettes à la sauce coco (coco pour lait de coco hein, pas pour communiste). Une bouteille de Mâcon-Villages accompagne le dîner. Le Gourou sert le vin, se préoccupant surtout de son verre. C’est aussi lui qui monopolise la conversation, passant du coq à l’âne, tenant une conférence qui entrelace ésotérisme et politique, sujets aussi variés que Léonard Cohen, les cathares, Brigitte Bardot, le comte de Saint-Germain, les massacres de l’Ordre du Temple Solaire sous Mitterrand et Chirac (un complot piloté par l’exécutif), la revue Planète de Louis Pauwels, la malédiction qui pèse sur les Bourbons depuis que Philippe le Bel a anéanti les Templiers… A la fin du repas, on s’enfile un cognac, on décapsule des bières, puis on se déplace jusqu’au coin du feu. Le Gourou imite Louis XIV et Philippe de Villiers, enchaîne sur Dimitrie Cantemir, Pierre le Grand, Dracula, et les révélations qu’il tient de ses relations des renseignements généraux, comme quoi un ancien président de la République faisait des sacrifices humains dans sa maison de campagne pour s’assurer la victoire aux élections. Doucement les basses… Ça devient un peu délirant. Il est une heure du matin, je monte me coucher. 


NABAB DE GOUROU

Le lendemain matin, à la table du petit déjeuner, je retrouve Antoine, Maxime et le Gourou, royal au bar dans sa robe de chambre, qui me parle direct de la mort de Coluche et de celle de Claude François, de tous ces accidents de vedettes trop turbulentes qui doivent cacher des assassinats commandités au sommet de l’Etat. Ne s’arrête-t-il donc jamais ? Marianne arrive avec sa fille. Apprenant qu’un dénommé Louis devait venir les visiter, la petite pensait qu’il s’agissait de saint Louis. Je suis bien obligé de lui avouer la vérité : je ne suis pas roi, même pas canonisé. La pauvre me dévisage avec une franche déception.
Dehors, il pleut. Par les grandes vitres, je ne vois que des sapins et la brume à l’horizon. Ici, on est isolé, au milieu de la nature. Puisqu’il fait trop mauvais pour sortir, j’observe le fonctionnement monastique de la maison. Tout le monde s’affaire pour le bien commun. Florian et Etienne, que le Gourou surnomme « Scorsese », sont dans un bureau à bosser sur le montage de la prochaine vidéo des Brigandes. Roxane est à la cuisine. Christelle, qui a travaillé plusieurs années dans les tissus d’ameublement à Paris, prépare un décor pour un clip. Maxime va enregistrer une ligne de guitare. Rudy rapporte du bois pour la cheminée. Antoine s’occupe des envois de disques aux clients (quelques centaines de commandes à ce jour). Il n’y a que ce nabab de Gourou qui n’en fout pas une. Etant tous les deux désœuvrés, on se met à son ordinateur pour regarder sur YouTube des vieux machins de Neil Young et Johnny Cash. Le doux dingue mime les accords de ses idoles d’un air pénétré.

SYMPATHIE POUR LE CHRIST
Les Brigandes, collection automne-été : le style spartiate.


Après le déjeuner, malgré le crachin qui ne cesse de tomber, je vais me promener dans les montagnes avec Antoine et Maxime. Antoine me parle de ses parents pas forcément ravis de son orientation, des études auxquelles il a renoncées, de sa méfiance envers les jésuites. Pour donner de l’eau à son moulin incongru, j’évoque Les Provinciales de Pascal. Il me répond en se référant au Journal d’un conclave de Chateaubriand. Conversation banale en 2015 ? Sous son parapluie, Maxime revient sur sa jeunesse nantaise, son père qui a viré de plus en plus amer, les portraits de La Rochejaquelein et Charette qu’il y avait dans son salon… Heureusement que je ne suis pas socialiste – les sympathisants de messieurs Valls et Hollande n’y comprendraient rien, à ma place. A notre retour, je propose à Marianne qu’on fasse une interview tous les deux. Je vais chercher mon magnéto, et on s’enferme dans la pièce qui leur sert de studio d’enregistrement. D’où vient la Jeanne d’Arc de la chanson française réfractaire underground ? Réponses ci-dessous.







PARIS : TROP ÉTOUFFANT

Marianne naît à Paris en 1981, année forcément maudite (puisqu’élection de Tonton). Elle passe du XVe au XVIIe arrondissement, grandit dans « un milieu catho normal, traditionnel, plutôt bourge, rien d’extraordinaire ». Dernière d’une famille de quatre enfants, elle apprend le piano, la clarinette et la flûte, passe par « le conservatoire, tout ça », fait une scolarité normale au lycée Racine, « bref, rien d’exceptionnel ». La suite ? « Je me suis toujours sentie en décalage par rapport à la jeunesse autour de moi, aux courants de pensée. J’ai fait des études de graphisme en me disant qu’il fallait que je trouve quelque chose d’artistique – il n’y avait que ça d’envisageable. Mais quand j’ai commencé à travailler, dans le Xe arrondissement, je me suis vite rendu compte que ce n’était pas possible. La vie ne pouvait pas se résumer à ça. Et puis Paris, c’est trop aberrant comme mode de vie: trop étouffant, trop contraignant, trop barge. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Maxime, qui lui était déjà branché à fond sur créer une autre culture, vivre différemment. Il m’a proposé de le rejoindre dans un collectif d’artistes, de vivre avec eux. Ça m’a tout de suite emballée. »
Quatre ans plus tard, en 2010, Maxime, Marianne et des copains créent Ultra Sixties, un groupe qui reprend des standards des Shadows, Nancy Sinatra, Chuck Berry, Christophe, les Beatles… Ils tourneront beaucoup sur les plages et ailleurs, jouant notamment devant le casino de Biarritz ou pour l’anniversaire d’une vieille dame nantie dans une maison de retraite à Athènes. En 2014, quelques mois avant son installation à La Salvetat-sur-Agout, la tribu pose ses valises dans les Pyrénées : « C’est là qu’ont commencé les Brigandes, comme une blague. On a fait un premier morceau. Il y a eu des réactions sur Internet, ce qui nous a vachement étonnées. Puis on s’est intéressées à la Vendée, pour nous, pour connaître l’Histoire de notre pays et savoir dans quel monde on vivait. Pour s’amuser, on a monté un spectacle sur les héroïnes vendéennes et on s’est rendu compte qu’on était assez nombreuses pour faire un groupe. Comme ça prenait, on s’est dit qu’on allait continuer dans ce filon-là, qui avait l’air intéressant. Après, plein de chansons nous sont tombées dessus. »
Il n’y a pas que le hasard derrière ton affaire, Marianne. Tout cela a l’air réfléchi. Les yeux bandés, par exemple, c’est un vrai choix, non ? « Au départ, on s’est dit que si on voulait balancer des trucs très forts, il valait mieux rester anonymes. Et puis après, on a compris que c’était un concept rigolo, fort visuellement, qui attire la curiosité. » Ces masques font-ils d’elles des petites sœurs des Daft Punk ? « Ah ah, pourquoi pas ! Par contre, je pense qu’on n’a pas le même compte en banque, hein… » Concrètement, Marianne écrit les textes et travaille sur la musique avec Maxime, en se faisant aider par ce farceur de Gourou. Puis les filles suivent et proposent l’une une voix, l’autre un instrument, un pont, une variante. Tout cela baigne dans l’huile. Pas de conflits d’egos au couvent des Brigandes.


« Dans les Beatles, un mec comme Harrison voulait apporter un message “spirituel” à l’humanité – au final, il n’a fait qu’encourager la jeunesse à se défoncer au LSD. »


J’interroge Marianne sur ses modèles féminins. Elle sèche. Ne voulant pas insulter son intelligence, je ne lui cite pas Patti Smith. Mais Debbie  Harry ? Une inspiration ? « Pas particulièrement. Non, désolée, je n’ai pas d’exemple positif à te donner. Il y a des artistes qui sont douées, qui chantent très bien ; mais derrière le message est tellement pourri, que bon… Je n’ai jamais rêvé d’être l’une des Spice Girls. » On rigole alors du prétendu féminisme de Beyoncé et Rihanna, des ridicules Femen : « Comment dire… On a beaucoup de mépris pour ce type de groupement, mais bon, on sait bien que c’est quelque chose d’artificiel, d’instrumentalisé, qui est là pour faire passer un discours extrémiste de ce que devrait être la femme avant-gardiste, alors qu’en fait ce n’est même pas des femmes, je ne sais pas ce que c’est… »
Les Brigandes, elles, sont de vraies filles. Qu’est-ce que ça change ? « Ça a l’avantage de mettre quelque chose d’extrêmement doux. Enfin, doux, je ne sais pas… Disons que ça enrobe le message qui est puissant et viril dans une forme attrayante, attractive et rassurante, qui fait que les gens peuvent accrocher et être saisis. Ça serait chanté par des mecs, je ne pense pas que ça passerait pareil. Ce serait plus lourd. » Un temps. Ce sont des filles, certes, mais aussi des guerrières ? «On a choisi de s’appeler les Brigandes à cause des héroïnes vendéennes – des femmes qui encourageaient leurs mecs à ne pas être des larves, à ne pas se laisser enfoncer, à aller se battre. On raconte que quand l’armée républicaine arrivait et que les hommes rebroussaient chemin parce qu’ils flippaient, il y avait les bonnes femmes derrière, avec des fourches, qui les renvoyaient au front. Elles savaient que sinon leurs villages allaient être décimés, de toute façon. Quand les femmes se soulèvent, c’est que les hommes ont failli à tout. Elles sont le rempart de la civilisation. Ou, à l’inverse, elles sont trop sécuritaires. Peureuses. Aujourd’hui, si la société va aussi mal, c’est aussi de la faute des femmes. “Ce que femme veut, Dieu le veut”, comme dit le proverbe. La société matérialiste, c’est les femmes qui l’ont voulue avant les hommes. L’homme, qu’est ce qu’il fait ? Il fait plaisir à sa femme. Il fait en sorte que ça se passe bien. »
Le combat des Brigandes dépasse la culture. L’ambition de Marianne n’est pas de faire carrière – elle sait qu’hélas les salles de concert traditionnelles ne voudront pas les recevoir, ne cherche pas à se vendre à n’importe quel prix et a récemment refusé une offre de M6 de participer à l’émission La France a un incroyable talent, sentant le piège de loin. Son rêve à elle serait de susciter des vocations : « Des groupes comme nous, ça n’existe pas, même à l’étranger. Il n’y a aucune musique contestataire réelle, à part les trucs de rock identitaire avec lesquels on ne peut pas nous mélanger. Notre but, c’est d’encourager les gens à avoir des démarches similaires, à faire des choses qui ne vont pas forcément dans le sens de la pensée unique. On ne va pas continuer pendant dix ans. Faire un deuxième album, déjà, après… Tout ce qu’on veut, c’est, tant qu’on a la parole, faire passer l’idée du regroupement en clans. En se réunissant, en mettant nos forces en commun, on s’est rendu compte qu’on n’est pas obligé de vivre comme des cons, des individualistes qui luttent juste pour leur survie à eux. Je pense que c’est important de transmettre ça, pour qu’à l’avenir d’autres gens puissent vivre comme nous, et résister d’une certaine façon. Pour ce qui est de la société en général, je suis pessimiste. Je ne vois pas comment ça pourrait changer. Je ne vois pas de personne assez forte pour reprendre les choses en main. Par contre, je suis très optimiste pour ceux qui voudront vivre différemment. Notre mode de vie peut séduire et séduira forcément à un moment. Plus la vie ordinaire sera répressive, plus on devrait faire des émules, logiquement. Il y a forcément des gens qui n’aspirent pas à vivre en Charlie et à gober tout ce qu’on leur raconte. Avec le temps, ils voudront tenter autre chose. »
Un problème pourrait se poser un jour ou l’autre : la censure. Marianne, calmement : « On n’en a pas peur. On sait que ça arrivera sans doute. Bon, on fait attention de ne pas avoir de propos trop radicaux non plus… » Autre risque prévisible, celui de voir les services sociaux venir leur chercher des noises. La fille de Maxime et Marianne n’est pas scolarisée, ses parents rejetant l’école naufrage à la Najat. Dans un an, s’ils ne cèdent pas, ils seront dans l’illégalité. Comment vivre en marge sans se faire coincer ? « C’est difficile, mais il faut être malin. Moi, j’y arrive, donc c’est vrai, ce n’est pas un projet. On ne parle pas d’une utopie, là – on est en cohérence avec nos idées, puisqu’on les met en application au quotidien. C’est plus facile qu’on croit: pour vivre bien, il suffit de savoir ce qu’on veut. » 


MOMENT DE DÉMENCE

Sur ces quelques précisions, je monte dans ma chambrette bouquiner le dernier livre de Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, que le Gourou, qui l’avait en double, m’a offert dans l’après-midi – m’interrompant en pleine lecture sur mon lit, réalisant ce que je suis en train de faire, je m’aperçois que ce reportage devient vraiment farfelu. Je vais me passer de l’eau sur le front, redescends pour le dîner. Du saumon, des pommes de terre à la ciboulette, un bon Sancerre blanc. Le Gourou, toujours aussi en forme, imite cette fois-ci le général de Gaulle, Malraux défoncé et Alexandre le Grand arrivant devant les Brahmanes lors de sa conquête de l’Inde. Il nous fait partager ses lumières sur les guerres puniques, Patton, la beauté des femmes normandes, l’apathie de l’aristocratie française et L’Apocalypse de saint Jean. Il me prévient qu’il va m’expliquer les raisons secrètes qui font que j’ai raté quatre fois le permis de conduire, mais change de sujet avant la clef de l’énigme. Dans un moment de démence, il s’exclame : « L’Esprit Saint vous protègera jusqu’au bout, les Brigandes, parce que vous vous battez pour le Beau, parce que vous vous battez pour Dieu ! » Le gars a une armée de chauve-souris dans le beffroi, ou je ne m’y connais pas… Je goûte la Verveine du Velay que me sert Maxime et dis bonsoir et au revoir à tout le monde – ayant à partir à six heures du matin pour attraper mon train, je les laisserai dormir. Le Gourou, paternaliste et magnanime, m’adresse d’émouvants adieux : « Le dîner de con est fini et t’étais notre con – je rigole! Ecris ce tu veux sur nous, hein, on s’en fout; que tu puisses te faire un peu de fric, c’est tout ce qui compte! » Merde, j’aurais dû apporter un RIB pour que le généreux donateur me fasse un virement. 
Le lendemain, Rudy et Maxime me raccompagnent à Béziers dans le froid et la nuit. Au fil de la route, le soleil se lève. Ultimes discussions sur la Suisse et les fabuleux Entretiens avec le Professeur Y de Céline. Une fois dans le train, je rembobine mon séjour à La Salvetat-sur-Agout. Je repense à cette réponse de Marianne, alors que je lui demandais si le rock (au sens large) avait été libérateur au début, ou si baby-boomers et soixante-huitards se sont selon elle vraiment plantés sur toute la ligne : « Je pense que ça été un leurre, une arnaque. Il s’est passé quelque chose dans les années 60 au départ, où la jeunesse était inspirée d’un vent nouveau. Il y a eu un truc de liberté qui s’est ouvert, mais s’est très vite refermé. Avec l’arrivée des drogues, notamment, qui ont tout pourri. Quand tu vois Woodstock, par exemple, les jeunes étaient complètement dégénérés. Le vent de fraîcheur a été éphémère. Dans les Beatles, un mec comme Harrison voulait apporter un message “spirituel” à l’humanité – au final, il n’a fait qu’encourager la jeunesse à se défoncer au LSD. Même les mecs qui avaient un truc pur au départ n’ont fait que servir la décadence générale. » 

« Tout ce qu’on veut, c’est, tant qu’on a la parole, faire passer l’idée du regroupement en clans. En se réunissant, en mettant nos forces en commun, on s’est rendu compte qu’on n’était pas obligé de vivre comme des cons, des individualistes qui luttent juste pour leur survie à eux. » 


Sorte de hippies communautaires sans drogues ni partouzes, les Brigandes refont les années 60 à l’envers. Elles composent des chansons protestataires à la Bob Dylan, sauf que celles-ci vont dans l’autre sens : The Times They Are a-Changin’ était le titre d’un album du barde à l’harmonica en 1964, plus que jamais d’actualité quand on en retourne le veston. Pourquoi ce revirement ? Il y a cinquante ans, la révolution pop a eu lieu. Bémol, en se normalisant dans les années 80 puis en devenant dominante, et de plus en plus oppressante, la pop culture a fini par former un nouvel ordre établi, une chape de plomb. Qui croit encore qu’un pétard et une partie de jambes en l’air vont changer sa vie ? Yann Barthès ? Les derniers abonnés de Libé’ ? Autour de nous, à Paris, on subit une armée de hipsters bas du front et de bobolcheviks bébêtes et bêlants ne faisant plus de différence entre commander une pinte et prendre le maquis. Du fin fond de la France, les Brigandes viennent secouer le cocotier moribond de ce faux esprit rock et toc avec une foi de moines soldats – avec une bonne dose d’humour, aussi. Depuis 1968, les faux prophètes ont trop bavassé. En revenant en arrière, nos nonnes en colère font un joyeux ménage. On ignore encore si ce mouvement inédit prendra de l’ampleur ou s’il restera souterrain. On verra. En attendant, on se fend la poire. Si leur album a pour titre Le Grand remplacement, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre : ce sont les vieilles lunes gauchistes qu’elles appellent à virer. On tuera tous les affreux – et vive le Roi ! 


Par Louis-Henri De La Rochefoucauld

 

 Technikart 197
Technikart N°197 Décembre 2016