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« LE DARK WEB ? UNE ERREUR DU PENTAGONE… »

L’INTERVIEW POLITIQUE DE BURGALAT 

Fascinés par les théories du complot (nous sommes sur le dossier « Titi était-il un agent du Mossad ? » depuis 25 ans), nous avons demandé à notre reporter politique de faire commenter les turpitudes du jour par Jean-Louis Gergorin, éminence grise sous cinq présidences… Edifiant !

Boris Johnson à la tribune des Nations Unies évoquant une dystopie numérique peuplée de robots de cuisine exterminateurs et de matelas sycophantes ; l’anti-conspirationnisme comme nouveau conspirationnisme ; la transparence maniaque, les keyboard warriors et les épurateurs qui finissent tondus les uns après les autres ; les César en procès de Moscou et le réquisitoire de Virginie Despentes sur les chiens puants qui mettent des clous dans le beurre du peuple : j’aime cette époque. Elle voit la main de l’ancien KGB derrière celle de Benjamin Griveaux et des hackers partout, comme les soucoupes volantes sous Lyndon B. Johnson.
Comment faire pour y voir clair dans cette mélasse et ne pas devenir complètement maboul ? Il y a huit ans, Bruno Patino, dans son bureau de France Télévisions, nous confiait son accablement devant l’accumulation d’émissions de «décryptage», et son rêve d’un programme de cryptage où des sommités s’ingénieraient à compliquer des idées simplistes. A première vue Jean-Louis Gergorin serait tout indiqué : polytechnicien, énarque, conseiller d’Etat, diplomate, il a dirigé le Centre d’Analyse et de Prévision du ministère des affaires étrangères aux heures chaudes de la guerre froide et enseigne à Sciences-Po. Maréchal de l’Empire Matra, vice-président chargé de la stratégie d’EADS, il a joué un rôle-clé dans l’alliance aéronautique et spatiale qui a donné naissance à l’actuel Airbus.
Mais Gergo n’est pas Nimbus. C’est une intelligence claire et curieuse, un esprit vif, malicieux, à l’écoute, aux analyses et aux intuitions recherchées. Son propos cadre avec son expression favorite : « C’est très intéressant ».

 

En 2012 vous avez publié un texte de référence («La stratégie furtive de Barack Obama : une novation majeure», Commentaire n°139) annonçant une nouvelle doctrine fondée sur trois grandes actions clandestines : les frappes à partir des drones, les Forces spéciales, et les cyberattaques. En ce qui concerne ces dernières vous ne cessez de mettre en garde contre l’irénisme numérique.
Jean-Louis Gergorin : Il existe une idée répandue selon laquelle plus on se numérise, mieux c’est. Le problème est qu’il faut qu’il y ait des facteurs d’équilibre. Il y a des dangers sécuritaires majeurs pour l’économie et la démocratie, avec l’utilisation de l’ensemble des moyens numériques à des fins d’influence, de contrôle ou de prédation. Les menaces opèrent de deux manières : l’intrusion informatique, le hacking, avec d’une part une explosion des attaques étatiques à des fins d’espionnage et, de plus en plus, d’intimidation, la cybercoercition. Le deuxième volet c’est le hacking privé par des groupes cyber-criminels, qui se développent de manière exponentielle, pour une raison très simple : l’activité cyber-criminelle est, dans l’histoire humaine, l’activité la plus rentable pour le risque le plus faible. Le nombre de cyber-criminels en prison est extrêmement limité, on ne les attrape pas à cause de l’anonymat. Si vous avez une activité qui ne présente aucun risque et qui est très rentable, il est normal de s’y ruer. Et les opportunités de prédation ne cessent d’augmenter avec les sociétés occidentales qui s’orientent vers le tout-numérique. Plus vous vous numérisez, plus vous vous vulnérabilisez. C’est cette numérisation débridée qui permet aussi le deuxième type de cyber-menaces : la manipulation de l’information numérique, notamment sur les réseaux sociaux.

Vous parliez d’attaques étatiques. Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui croient que Benjamin Griveaux a été victime de cette cyber-guerre ? Il était déjà en train de dévisser, personne n’avait intérêt à ce qu’il se retire…
Benjamin Griveaux n’a probablement pas été victime de la cyber-guerre, mais simplement du numérique. C’est une victime de l’addiction aux réseaux sociaux, de l’impact de ces réseaux, du fait qu’ils sont devenus un instrument privilégié sans contrôle ni régulation, qui permet de diffuser très vite une information à un très grand nombre de personnes.

Jacques Chirac Jean-Louis Gergorin
EN BONNE COMPAGNIE_
À gauche sur le cliché, « les plus belles jambes du RPR » selon Jacques Chirac. Jean-Louis Gergorin est au milieu.

Les soutiens de Trump, russes ou pas, se sont bien servis de ces méthodes pendant l’élection de 2016.
Oui, grâce à ces centaines de faux comptes Facebook ou Twitter créés à Saint-Pétersbourg par des jeunes geeks russes se faisant passer pour américains. Désormais cette pratique se généralise à tous les activistes politiques en Occident, et même aux sociétés commerciales, qui l’utilisent pour discréditer leurs concurrents.

Juste après la victoire de Trump vous m’aviez parlé de Cambridge Analytica et de la façon vicieuse dont ils avaient ciblé, via Facebook, l’électorat noir. Ils avaient entrepris non de le faire voter Trump, mais de le dissuader de voter Clinton, en lui envoyant des interventions d’Hilary particulièrement désagréables à leur encontre.
Aux États-Unis, où il y a une tradition d’abstention très forte, le grand jeu n’est pas seulement d’influencer le vote de ceux qui vont réellement voter mais de pousser un certain nombre d’électeurs à s’abstenir. Les soutiens de Trump, qu’il s’agisse de sa campagne officielle, de Cambridge Analytica ou des Russes, ont ciblé certaines populations pour qu’au minimum elles s’abstiennent de voter Hillary Clinton. Ils ont ainsi ressorti des vidéos où elle soutenait la politique anti-récidive de son mari, qui a envoyé des centaines de milliers de jeunes noirs en prison pour des délits mineurs, et ils ont dévoilé le contenu de sa conférence chez Goldman Sachs, où son discours n’était pas très ouvriériste. Résultat : les noirs se sont beaucoup plus abstenus que d’habitude et nombre de blue collars sont passés chez Trump. Un exemple concret : John Podesta, le directeur de campagne d’Hilary Clinton, s’est fait voler les archives potentiellement compromettantes de sa candidate. La campagne de Trump, soit directement par son équipe s’appuyant sur Facebook, soit par Cambridge Analytica, a utilisé ces informations de façon ciblée. Nombre d’experts pensent qu’entre Cambridge Analytica, les Russes et l’équipe Facebook intégrée à la campagne Trump, c’est cette dernière qui a joué le rôle le plus important.

Ça ne correspond guère à l’image progressiste de Zuckerberg…
Facebook avait des stocks de données sur la population américaine et ils les ont proposés aux deux partis, républicain et démocrate. La campagne Trump a tout de suite accepté, parce que le responsable du numérique, Brad Parscale, qui est maintenant son directeur de campagne, est un geek passionné de numérique. Les démocrates ont refusé en disant qu’ils avaient déjà leur propre équipe d’experts, qui s’est révélée inefficace. Facebook a donc joué un grand rôle indirect dans l’utilisation ciblée des messages de Podesta.

Jean-Louis Gergorin burgalat
INTERRO SURPRISE !
_ Messieurs Gergorin et Burgalat chez Technikart, mars 2020.


Quand vous m’aviez raconté ça en 2016, j’avais essayé de parler de Cambridge Analytica à des amis journalistes, ça n’intéressait personne. Un an après, ils étaient à fond là-dessus. Est-ce qu’aujourd’hui une information, pour briser le mur d’indifférence et l’avalanche de sollicitations de toutes sortes, doit être scénarisée et mise en scène?
Cambridge Analytica est apparue au grand jour à cause de son rôle en Grande-Bretagne dans le résultat du référendum de mai 2016 qui a entrainé le Brexit. Ils ont réussi à travailler pour deux campagnes différentes en même temps ce qui est formellement interdit : celle de l’UKIP de Nigel Farage, et celle du parti conservateur. Cambridge Analytica était contrôlée par la famille Mercer, Rebekah et son père. Ces milliardaires républicains ont racheté la société, qui passait pour proche des services britanniques et qui manipulait les élections dans le tiers monde. Il ont rencontré Aleksandr Kogan, un Russe professeur à Cambridge et à l’université de Saint-Pétersbourg. Un de ses collègues, Michal Kosinski, s’était rendu compte, en analysant les émoticônes sur Facebook, qu’on pouvait deviner un certain nombre de caractéristiques individuelles des utilisateurs, donc avoir une masse d’informations. Il cherchait des sponsors et en a parlé à Kogan, qui connaissait Cambridge Analytica. Il a tout simplement dérobé au profit de cette société ses algorithmes, qui n’étaient pas protégés. Cambridge Analytica s’est alors lancée dans le ciblage. Cette boîte, qui faisait initialement de la manipulation électorale classique, est passée à la vitesse supérieure avec ces algorithmes, qu’ils ont testés sur le Brexit. Ils ont monté une application avec des questionnaires gratuits, envoyés massivement sur Facebook, et ils ont, sans autorisation ni initialement protestation du réseau social, illégalement volé toutes les données de 87 millions de comptes, qui ont constitué la base des opérations de propagande ciblée qu’ils ont effectuées en 2016, d’abord au Royaume-Uni, puis aux États-Unis.

Mais pourquoi ça a éclaté ?
Cambridge Analytica a joué un rôle majeur dans le Brexit tandis que pour la campagne de Trump, ça n’a été qu’un élément parmi d’autres. On ne saura jamais ce qui a le plus joué, si c’est Facebook, Cambridge Analytica, les Russes ou si c’est l’habileté politique de Trump, qui s’est concentré sur trois États démocrates clés, qu’Hilary Clinton avait négligés dans sa campagne. La mise à disposition par Facebook de ses outils de ciblage a joué un rôle essentiel. C’est là où l’on a vu le pouvoir gigantesque du numérique. À cet égard il faut noter que les études récentes aux Etats-Unis sur la manipulation du numérique montrent un rôle croissant d’Instagram au détriment de sa maison-mère Facebook. En effet, on s’oriente vers du moins en moins intellectuel, on est de plus en plus dans la photo, dans la vidéo. Moins le contenu est intellectuel, mieux c’est. Donc les dernières campagnes se font surtout par Instagram.

 

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Par Bertrand Burgalat
Photos Florian Thévenard