LA TECHNO DE DÉTROIT VA-T-ELLE SAUVER LA BANLIEUE FRANÇAISE ?

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Dans un premier roman qui explose la rentrée littéraire de son style impeccable, Diaty Diallo importe la techno de Détroit, et sa philosophie du « Do It Yourself », dans les quartiers de la région parisienne. Ça fait « boom, boom » et ça peut aussi faire « Boom ! ». Explications.

Détroit est passée de 1,3 millions d’habitants en 1970, à 700 000 en 2010. La ville de la Motown et des White Stripes a vu peu à peu l’industrie automobile la quitter, suivie par la classe moyenne blanche, laissant derrière elles un paysage post-apocalyptique de rues désertes et d’immeubles murés. Une faillite de la ville dont le Michigan Theatre, cinéma transformé en parking, est le triste emblème.

C’est dans les ruines de cette Motorcity, peuplée à plus de 80 % de noirs désormais, que Jeff Mills, Derrick May ou Juan Atkins ont inventé la techno au mitan des années 1980. Une musique post-industrielle qui a fait du « Do It Yourself » sa philosophie. Aujourd’hui, Détroit renaît grâce au développement d’une agriculture urbaine qui permet d’offrir une nourriture plus saine aux habitants, mais aussi des jardins communautaires improvisés, d’entraide collaborative et de débrouille.

FÊTES DANS LES PARKINGS

Dans son premier roman Deux secondes d’air qui brûle (Fiction & Cie, Le Seuil), Diaty Diallo évoque cette réappropriation de l’espace par les habitants dans le contexte de la banlieue française. Il y est question de fêtes dans les parkings et de jeunes qui organisent un barbecue au pied d’un immeuble, d’une bavure policière et d’une forme de vengeance symbolique. « Depuis Metoo, on parle beaucoup de la répartition genrée dans l’espace publique, mais les jeunes hommes racisés peuvent aussi être victimes de cette répartition. Stagner dans l’espace publique, fumer une clope ou boire une canette, ce n’est pas la même chose pour un mec noir que pour qui que ce soit d’autre. Il s’expose au harcèlement », nous explique-t-elle à une terrasse du Nord-Est parisien, un verre de rosé à la main.

 Dans son roman, Diaty Diallo met en scène l’entraide entre les habitants et une réappropriation des musiques électroniques noires américaines…« Le cliché, c’est que les noirs de France n’écoutent pas de techno. Mais qui a dit ça ? L’idée, c’est de reprendre ce qui est à nous, les différents éléments de notre culture diasporique. On est dispersés autour du globe, mais on a des références communes. Et il n’y a pas de hiérarchie entre la techno, la house et le rap. Techno music is black music. »






FAIRE LA RÉVOLUTION

Elle reconnaît avoir découvert l’histoire de ce mouvement dans Eden, le film de Mia Hansen-Løve, où il est question de petits blancs communiant autour des beats de Détroit, Chicago ou New York. Mais elle a ensuite déroulé le fil de cette histoire en remontant aux Black Panthers des années 1960 : « On défend nos quartiers, on s’arme, on se forme : on fait des petits-déj, on crée des dispensaires… Faut rien laisser au hasard, reprendre le pouvoir, et même le prendre, parce qu’ici on ne l’a jamais eu ». Lorsqu’elle décrit une fête pour laquelle les mères font à manger alors que les fils s’occupent de la sono, c’est aussi une manière de prôner par l’exemple « l’autonomie des quartiers et la création de ZAD de banlieue. On sait faire plein de trucs, méfiez vous, enchaîne-elle plus martiale. L’émeute qui surgie on ne sait d’où, c’est une lecture extérieure. Les gens qui participent à une émeute savent très bien quand ça part et pourquoi. Les gauchistes blancs qui côtoient les émeutiers des quartiers populaires sont d’un paternalisme affolant. On n’a pas besoin qu’on nous explique comment faire la révolution ! »

Au centre du roman, et de la cité dans laquelle évoluent ses personnages, une pyramide est vouée à la destruction. Cette pyramide est inspirée de celle que Diaty Diallo voyait depuis chez elle lorsqu’elle vivait Place des Fêtes, ce bout de banlieue en plein Paris. Du coup, elle a fait des recherches sur l’urbanisme, les usagés, les concertations. « Les études françaises étaient unanimes : “La pyramide n’est pas aimée des habitants.” Mais c’est qui ces habitants ? On a vraiment l’impression que c’est un peuple à part. Moi, j’étais une habitante, et je l’aimais beaucoup cette pyramide, improbable que je sois la seule. J’ai cherché et je suis tombée sur une étude d’un cabinet anglais qui disait que la pyramide était en mauvaise état, mais que c’était vraiment un symbole, un point de repère, de rendez-vous, pour les gens du quartier, leur tour Eiffel. Elle n’a pas été suivie : on casse les trucs et après on dit que les gens ne l’aimaient pas… »

Comme l’écrivaient dès 1997 les X-Men, rappeurs de Ménilmontant, dans « Retour aux pyramides », qu’elle cite en exergue de son roman : « Faut qu’on s’organise, qu’on crée nos propres trucs, avant que tout explose, il faut qu’on s’arme. »


Par 
Jacques Braunstein