LA SUPRÉMATIE DE LA CULTURE HIP-HOP

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Il y a 40 ans en France, ce mouvement fédérait 300 fidèles sur le dancefloor du Globo. Aujourd’hui, le hip-hop est en première place des défilés de luxe, des plateformes de streaming et l’ex-NTM Kool Shen a les honneurs du prime de TF1… Et demain ? 

Légende photo : SCRATCHING 80’S_ Dans Le Monde de demain (Arte), hommage enlevé à la naissance du hip-hop en France, avec entre autres Dee Nasty (ici joué par Andranic Manet). 

Lundi 29 septembre, Belleville, dans le nord de Paris. J’ai rendez-vous avec Daniel Bigeault, aka DJ Dee Nasty, responsable du premier disque de rap en France, Paname City Rappin’, sorti en Juin 1984. C’est après un voyage aux États-Unis, où il prend une claque culturelle en découvrant le hip-hop alors naissant, qu’il décide d’importer le phénomène en France. « Nous avons reçu quelque chose des Américains, du Bronx, qui se compose de cinq éléments : la breakdance, le DJing, le MC, le graff, et le cinquième élément, c’est l’excellence. Tu dois être le meilleur dans chaque élément. Dès le départ, la mission du hip-hop était de tirer les gamins dans le bon sens, de faire en sorte que les combats dans les banlieues ne soient plus sanglants, mais artistiques, des joutes verbales en somme. Transformer le négatif en positif, au travers de la musique et de l’art. » 
 

« DES AMÉRICAINS, DU BRONX, NOUS AVONS REÇU LA BREAKDANCE, LE DJING, LE MC, LE GRAFF, ET L’EXCELLENCE. » – DEE NASTY

 

S’il n’a pas connu le succès médiatique de NTM ou d’IAM, c’est bien lui qui a véritablement importé le mouvement dans l’hexagone, permettant à la France de devenir le deuxième chapitre de l’histoire du rap. Des jams qu’il organise au terrain de la Chapelle – où se retrouvent ceux qui deviendront NTM ou le groupe Assassin – jusqu’à ses mythiques émissions Deenastyle sur Nova, en passant par sa reconnaissance en tant que Grand Master de la Zulu Nation, Dee Nasty a bel et bien été le premier rouage français d’une culture devenue dominante, et paradoxalement encore sous-estimée. Son histoire incroyable, associée à celle de NTM, et du rap français, a d’ailleurs fait l’objet d’une série diffusée sur Arte, Le Monde de demain, qui donne enfin à Dee Nasty une reconnaissance méritée. 

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L’ÈRE DU FEATURING_
Alexandre Arnault (LVMH) fête la collab’ Jay Z-Tiffany ; Ye paumé à Rock en Seine (blague ! c’était le dernier Balenciaga) ; Aya Nakamura dans Fortnite.


« On ne se rendait pas compte à quel point notre taf allait s’enraciner, on est un peu ébahis de voir que tout ça perdure. C’était un vrai choix de vie, qui a demandé beaucoup d’investissement. Au tout début, on n’avait pas trop de repères, parce que personne ne rappait encore. Alors on faisait des adaptations de rap américain, et puis après on s’est lâchés, et on a écrit nos propres textes. Il fallait le faire en français pour que le rap réussisse en France. »
Et quelle réussite… Car près de 40 ans après l’arrivée du hip-hop en France, le rap est partout.

AGENT CONTAMINANT

En 2022, les artistes rap dominent de loin les écoutes sur les plateformes de streaming (JuL a même rejoint Johnny Hallyday dans l’histoire de la musique française, avec plus de six millions d’albums vendus), Kanye West devient la star incontournable des défilés Balenciaga, Asap Rocky est choisi comme égérie Dior, pareil pour Lil Nas X chez Saint Laurent, Aya Nakamura fait des concerts dans le jeu-vidéo Fortnite, les expositions sur le hip-hop cartonnent, tout comme les séries sur le sujet (Validé, Nouvelle École), Jean-Luc Mélenchon fait des appels du pieds à Booba pour qu’il vienne manifester à ses côtés, le street art de Banksy ou Shepard Fairey – venu du graffiti – bat des records dans les maisons de vente, le sampling si cher au hip-hop se retrouve maintenant dans tous les secteurs artistiques… et notre coverstar, Kool Shen, devient un acteur aussi reconnu que demandé, à l’image de Joey Starr, Fianso, ou d’autres. Bref, presque aucun secteur culturel n’est épargné.

Dee Nasty note d’ailleurs que, « dès que le hip-hop met les pieds quelque part, en général, il ne dénature pas le milieu. On l’a vu quand la danse contemporaine s’est intéressée à la danse hip-hop… Beaucoup craignaient la récupération, mais c’est l’inverse qui s’est passé. » Tel un agent contaminant, le rap influence tout ce qu’il touche, et possède également un pouvoir particulier : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort…






NOUVEAU DIVERTISSEMENT

« Aujourd’hui, le rap est devenu comme le foot, qui est le sport des milieux populaires, mais aussi des riches. Parce que le rap, c’est du divertissement, comme le catch, ou les superstars du foot. Il y a des personnages, qu’on apprécie ou pas, qu’on suit dans leur carrière, avec leurs défaites et leurs victoires, etc. », explique Max, aux commandes de la chaîne Youtube Le Règlement (plus d’un million d’abonnés), qui propose des analyses d’albums ou des mouvements rap, et qui joue le rôle de dénicheur de talents. 

À l’heure où le storytelling devient le nerf de la guerre de l’attention, les rappeurs et leur faculté intrinsèque à faire de l’auto-promo, à gérer leur image, à créer des sagas, font donc mouche. Le sociologue Karim Hammou, qui a dirigé l’ouvrage 40 ans de musique hip-hop en France, explique d’ailleurs que, « le rap s’est toujours emparé des évolutions technologiques. Dès qu’il y a eu des possibilités de faire de l’échantillonnage, de la musique assistée par ordinateur, ou qu’il y a eu un logiciel pour transformer sa voix… dès qu’il y a eu, via les réseaux sociaux, des nouveaux moyens de promouvoir la musique, ils s’en sont emparé. » S’étant au fil du temps, et à force de travail, octroyé la place jusque-là occupée par les acteurs de cinéma, la vie de rappeur représente aujourd’hui un certain rêve américain de la street, promettant success stories et lifestyle de rockstar. 

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THEN & NOW_ 

Le pionnier Dee Nasty dans son antre ; Travis Scott présente la collab’ de sa marque Cactus Jack avec Dior (LVMH, toujours).


Mais si peu d’entre eux finissent par atteindre les plus hautes marches de la réussite, le rap offre également des points de repères à monsieur-tout-le-monde, comme l’explique le Britannique DJ Semtex, animateur de la BBC et auteur du livre Hip-hop Raised Me :« Le rap est un super moyen de sociabiliser, de se connecter avec d’autres personnes, peu importe d’où tu viens. On vit aussi à une époque où la jeunesse ne croit plus dans les médias traditionnels, en revanche ils croient ce que disent les rappeurs. Le rap, c’est la liberté d’expression dans ce qu’elle a de meilleur et de pire. À vous de faire le tri ! » 

RAP & POLITIQUE

S’il est difficile de mettre le hip-hop et tout ce qui en découle dans un grand sac, s’étant aussi diversifié qu’internationalisé avec le temps, il est toutefois capable d’offrir le meilleur, comme le pire, de ce qui constitue la société. « La misère et le bling-bling sont les deux facettes d’une même pièce. D’autres ne sont ni dans l’un, ni dans l’autre, plutôt anticapitaliste par exemple, comme Nekfeu. Mais il y a toujours un fond politique qui émane des artistes par défaut », explique notre expert youtubeur. 

Karim Hammou ajoute d’ailleurs que, « le rap est plutôt en débat interne qu’aligné sur une posture de droite ou de gauche. Il est en débat permanent, y compris au sein de l’œuvre d’un même artiste. C’est aussi ce qui fait l’intérêt de leur œuvre, de travailler à un autre niveau qu’à celui de l’agenda politique. Le rap n’est pas une influence, mais un espace de débat ». Après 40 ans de textes sur leur réalité, visiblement partagé par beaucoup de monde, les rappeurs sont donc devenus, non seulement de fins analystes de la société, mais aussi de redoutables leaders d’opinions. 

« Certains rappeurs très écoutés deviennent de vrais leaders… Car beaucoup de ces gars savent communiquer avec les jeunes, qu’ils connaissent mieux que n’importe qui, et dont ils savent amplifier la voix. Les rappeurs sont les politiques modernes, mais ils ne le savent pas encore. Quand on regarde comment le président Zelensky gère la guerre en Ukraine, alors qu’il était acteur… Peut-être qu’un jour un rappeur d’envergure brillera sur la scène géopolitique », se permet de rêver DJ Semtex, tout en listant des rappeurs british capables d’endosser le rôle de Premier ministre. Mais si le mouvement est devenu ces dernières années le nouvel establishment culturel, il reste toutefois du chemin à parcourir. Aujourd’hui, les charts, l’influence et le pouvoir donné par des collabs avec les mastodontes de la mode. Et demain, les clefs de Matignon, de la Maison blanche et du 10 Downing Street ? 


Par Jean-Baptiste Chiara